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vendredi, 07 août, 2020
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L’angle mort du hirak : la subversion

11 juillet 2020 à 9 h 55 min

«L’histoire de la longue erreur, c’est l’histoire de la représentation, l’histoire des icônes.» C’est ainsi que considérait Gilles Deleuze (1925-1995), dans Différence et répétition (1968) les conceptions idéologiques et historiques qui cultivent le culte de l’Identique et du Même.

Le modèle, la copie et le simulacre

Dans Différence et répétition, Deleuze précise que la pensée de Platon tourne autour d’une distinction particulièrement importante, celle de l’original et de l’image, celle du modèle et de la copie. Le modèle est censé jouir d’une identité originaire supérieure : l’Idée n’est pas autre chose que ce qu’elle est. Par exemple, seul le Courage est courageux, et la Piété pieuse. Tandis que la copie se juge d’après une ressemblance intérieure dérivée. En ce sens, la différence ne vient qu’au troisième rang, après l’identité et la ressemblance, et ne peut être pensée que par elles. Pour Deleuze, la différence n’est pensée que dans le jeu comparé de deux similitudes, la similitude exemplaire d’un original identique et la similitude imitative d’une copie plus ou moins ressemblante.

Mais plus profondément, la vraie distinction platonicienne se déplace et change de nature : elle n’est pas entre le modèle et la copie, mais entre deux sortes d’images (idoles), dont les copies (icônes) ne sont que la première sorte, l’autres étant constituée par les simulacres (phantasmes). Si les copies sont justifiées, sauvées et sélectionnées au nom de l’identité du modèle, et grâce à leur ressemblance intérieure avec le modèle idéel, les simulacres, quant à eux, sont identifiés à des phantasmes qu’il faut chasser, identifiés au sophiste lui-même, ce diable, cet insinuateur ou ce simulant, ce faux prétendant toujours déguisé et déplacé.

En déclarant la différence impensable en elle-même, Platon et le platonisme subordonnent cette dernière aux puissances du Même et Semblable supposées initiales, renvoyant ainsi les simulacres à l’océan sans fond. Pourquoi une telle décision ? Précisément parce que Platon ne disposait pas encore des catégories constituées de la représentation – qui vont apparaître avec Aristote – et que c’est sur une théorie de l’Idée qu’il a fondé sa décision. Donc, c’est pour des raisons morales d’abord que le simulacre doit être exorcisé, et par là même la différence, subordonnée au même et au semblable.

«Le simulacre ou phantasme, écrit Deleuze, n’est pas simplement une copie de copie, une ressemblance infiniment relâchée, une icône dégradée». Si le catéchisme des Pères platoniciens nous a familiarisés avec l’idée d’une image sans ressemblance : l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu, mais par le péché nous avons perdu la ressemblance tout en gardant l’image ; Héraclite et les sophistes proposent, pour leur part, d’appréhender le simulacre comme un modèle qui se rapporte à lui-même, un modèle qui ne jouit plus de l’identité du Même idéel. Il est au contraire modèle de l’Autre, l’autre modèle, modèle de la différence en soi dont découle la dissimilitude intériorisée.

Pour Deleuze, le simulacre est le lieu de la subversion et de l’abolition des modèles figés et sclérosés. Avec le simulacre, le modèle s’abîme dans la différence, en même temps que les copies s’enfoncent dans la dissimilitude des séries qu’elles intériorisent, sans qu’on puisse dire jamais que l’une est copie, l’autre modèle. Telle est le but ultime du sophiste : faire triompher les simulacres, car Socrate se distingue du sophiste, mais le sophiste ne se distingue pas de Socrate, et remet en question la légitimité d’une telle distinction. Crépuscule des icônes.

Le Hirak-copie, le Hirak-simulacre

Pourquoi parle-t-on du modèle, de la copie et du simulacre ? Quel est le rapport avec le hirak ? Précisément, la parution récente du documentaire Algérie mon amour sur France 5 et les passions, les indignations et les polémiques qu’il a suscitées, est en réalité une occasion salutaire pour penser les angles morts du hirak. Un survol général des reproches adressés au documentaire, à son réalisateur et aux participants laissent voir des attitudes et des réactions quasi-religieuses : la profanation d’un événement sacré, le «hirak». Encore une fois, c’est le problème du modèle et de copie qui revient : dans notre inconscient collectif, on doit tous penser la même chose, définir de manière unanime le hirak, et refaire ad vitam aeternam la révolution du 1er Novembre 1954.

Les slogans qu’on a pu entendre pendant plus d’un an, du genre «La badissia !», «La islamiya !», à la manière d’un lapsus freudien, révèlent un attachement viscéral aux archaïsmes, hérités des invasions arabes, du panarabisme, du baâthisme et des Frères musulmans, tant entretenus par le pouvoir algérien depuis 1962.

Ce qui est reproché de manière inconsciente à Algérie mon amour et ses participants, c’est de ne plus respecter le cadre du modèle-copie : l’attente générale était de ne plus entendre des jeunes Algériens se plaindre du désarroi économique qui les frappe, du malaise social dans lequel ils vivent, de la misère sexuelle qui détient les corps des femmes et des hommes en otages, des libertés politiques muselées et quasi-inexistantes, et enfin, du vin et de l’alcool dont la consommation est abondante et la négation est délirante. Les Algériens, théoriquement, selon la logique du modèle-copie, ne peuvent aucunement boire de l’alcool, parler de sexualité et de liberté des mœurs, et encore moins d’émancipation politique et intellectuelle.

Une troisième voie est nécessaire

Bien évidemment, ce documentaire ne peut être guère représentatif de la conception dont les Algériens, dans leur globalité, leur complexité, se font du hirak. Il est utopique de résumer un si bel événement politique, l’un des plus importants du XXIe siècle, en un peu plus d’une heure. De plus, un reportage n’a pas vocation à être exhaustif et neutre, ni d’être sans lacune et défaut. On le sait tous, la neutralité et l’objectivité, surtout dans le domaine des médias, est un mythe. Toute information est dirigée. D’ailleurs, il n’y a même pas de vérité dans des situations de ce genre : il n’y a que des interprétations, comme l’avait prophétisé Nietzsche au XIXe siècle. Il n’y a pas un seul hirak. En revanche, il y a des hiraks et chacun peut avoir son interprétation afin de pouvoir y apporter sa contribution.

Pour parler comme Deleuze, chacun de nous doit apporter son simulacre aux hiraks existants : nous devons abolir dans l’affirmation de la différence les modèles monolithiques que la religion, le pouvoir politique et le conservatisme social veulent nous assigner. Nous avons un problème et rapport malsain aux femmes, nous avons d’énormes problèmes et frustrations avec le sexe, nous avons un énorme déni vis-à-vis de l’alcool. Si le réalisateur d’Algérie mon amour, Mustapha Kessous, a manipulé la parole de ses interviewés à sa guise, tant pis, cela n’est pas nouveau dans le journalisme et les médias. Mais, cela dit, il a ouvert une brèche, lui et ses participants, sur des zones d’ombre, frappées d’interdit par le discours, comme le disait Michel Foucault dans L’Ordre du discours (1971), sa leçon inaugurale au Collège de France.

Les insultes et les invectives avec lesquelles on a accablé les interviewés d’Algérie mon amour sont le reflet des spectres sexuels, culturels, politiques et économiques que notre discours censure, rejette dans l’inconscient, afin de mieux dire et affirmer que le réel n’a pas eu lieu, qu’il n’est pas nécessaire de se remettre en question parce nous sommes irréprochables, en enfin, pour mieux dire que tout nos misères viennent d’ailleurs : de l’ex-colonisateur et de l’Occident qui complote incessamment contre nous.

Ce qu’un ordre conservateur ne peut supporter, c’est la parole subversive. On le sait depuis le philosophe Austin (1911-1960) et la publication de son ouvrage phare Quand dire, c’est faire (1991), qu’on peut faire des actions avec de la parole. La libération de la parole peut changer le monde. C’est un acte performatif, c’est-à-dire un acte qui change l’état du monde en émettant un discours. Et c’est ce que les participants d’Algérie mon amour ont fait. De manière sincère, maladroite, peu précise, non représentative : peu importe. L’essentiel à retenir, c’est qu’ils ont exprimé, dans un langage ordinaire, le malaise et les problèmes socio-économiques d’une jeunesse et d’un peuple étouffé par un pouvoir arbitraire depuis 1962.

Ce documentaire, par la parole subversive qu’il a rendu possible, a fait surgir de la zone inconsciente à la zone consciente, le non-dit, le refoulé des pays dits «arabes» ou «musulmans», qui s’expriment via les indignations, les invectives et la victimisation : la femme, le sexe, l’alcool et la contestation du Despote, c’est-à-dire le Pères ou les Pères de la nation. La subversion est la chose la plus redoutée dans notre géographie.

Il faut toujours rappeler qu’une révolte n’est pas une révolution. La révolte prépare, fait germer la révolution. La révolte est une brèche, une possibilité de changer le monde, à condition de travailler l’après-révolte, son devenir, et non pas rester sous les charmes de la grandeur de l’événement. La commémoration tue l’événement, la révolte, donc la révolution.

Notre devoir est de construire, ensemble, dans nos différences et nos divergences, un devenir politique pour le hirak ou encore mieux, pour les hiraks. Cette révolte doit préparer l’avènement d’une grande révolution qui pourrait toucher et changer l’homme et la société dans ce qu’ils ont de plus profond. Cette révolution, si elle se réalise, apportera un sang neuf à la société : elle sera, peut-être, une société démocratique, laïque, féministe et plurielle.

 

Faris Lounis , Étudiant en philosophie

Diplômé d’un Master 2 en Sciences du langage- Paris 13
Étudiant en philosophie politique – Master 2- Paris 8



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