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Lait Les producteurs en ébullition

09 novembre 2018 à 11 h 00 min

Un appel ou plutôt un cri : la filière lait et produits dérivés fait face à des difficultés d’approvisionnement en matières premières non subventionnées, et ce, depuis le début de l’année. Il y a un risque réel sur la viabilité de la production.

Des difficultés d’approvisionnement en matières premières non subventionnées ont été constatées, depuis le début de l’année, par l’Association des producteurs algériens de boissons (APAB).

Pour démontrer l’ampleur du problème, les statistiques établies intra-muros, au niveau de l’APAB, ont montré que pour la période des neuf premiers mois de l’année et à fin septembre 2018, les quantités de matières premières réellement attribuées aux producteurs, «bien qu’assez variables en proportion d’un transformateur à l’autre, n’ont jamais dépassé la moyenne de 40% des capacités réalisées et des quantités attribuées durant les exercices antérieurs (2015-2016-2017).

En outre, une régression significative a été enregistrée pour le 3e trimestre 2018, sans dépasser la moyenne de 20% des besoins exprimés», confie Ali Hamani, son président. Il est à noter que le problème concerne uniquement les transformateurs laitiers.

Ces derniers importent eux-mêmes et pour leur propre compte une moyenne en besoins de 150 000 tonnes de poudre de lait/an de matières premières nécessaires, dont la poudre de lait 26% et 0% de MG et les fromages de fonte de type Cheddar. Toutes ces entreprises importent donc la poudre de lait sur leurs propres fonds et pour leurs propres besoins de transformation, sans recourir aux quotas de poudre de lait fournis par l’ONIL, réservés à la production du lait pasteurisé en sachet subventionné.

«C’est cette frange d’industriels que rencontre actuellement la contrainte majeure depuis le début de cette année, que nous dénonçons et qui met en danger la viabilité de leurs outils de production, et le maintien du niveau de l’emploi direct et indirect est dû à la difficulté d’approvisionnement en matières premières (poudre de lait et fromages de fonte)», explique Ali Hamani. La raison : depuis l’instauration du dispositif des licences d’importation, ces matières premières se sont raréfiées.

Politique d’austérité

En effet, depuis l’application de la politique d’austérité et la restriction des importations, dont la poudre de lait qui est devenue en partie non subventionnée (droits de douanes 30% et TVA 19%), «nous constatons une certaine instabilité dans l’approvisionnement des villes en lait et produits laitiers, faute de matières premières (poudre de lait et matière grasse) devenue rare et chère. Cependant, l’ONIL continue à importer de la poudre de lait subventionnée avec 5% de droits de douane et 9% de TVA destinée à la production du lait recombiné vendu en sachet à 25 DA/litre au consommateur», constate Ahcene Kaci, maître de conférences au département d’économie de l’Ecole nationale supérieure agronomique d’El Harrach et chercheur associé au Cread, division ATE.

Pour Sofiane Benadjila, expert agronome, cela nous pousse à se demander, en temps de crise financière, quel est le taux d’intégration des industries agroalimentaires. «Il faut souligner que les premières semouleries du pays travaillaient avec des blés produits localement, que pour les limonades, on utilisait des fruits du pays.

C’est maintenant que l’on réalise que des industries basées totalement sur l’importation ne sont pas viables. Sachant que cela repose la question de sécurité et de souveraineté alimentaires», explique-t-il. En effet, l’Etat a recours à des importations de poudre de lait 26% et 0% de matières grasses laitières Anhydres (MGLA). Présentement, cette importation est faite par un organisme public qui est l’Office national du lait (ONIL).

Elle est de l’ordre de 200 000 tonnes/an, orientées vers les 116 laiteries, dont 16 du secteur public (groupe Giplait), réparties sur tout le territoire national et qui sont régulièrement approvisionnées en vue de la production du lait reconstitué ou recombiné partiellement écrémé, conditionné en sachet et dont le prix de vente au consommateur est réglementé à 25DA/l.

Ainsi, cette raréfaction de ces matières premières a empiré à partir du début de l’année 2018, conséquemment aux difficultés pour les transformateurs-industriels, d’obtenir les dérogations sanitaires d’importation (DSI), comportant les quantités sollicitées. «En définitive, les quantités de poudre de lait accordées aux transformateurs concernés sont nettement insuffisantes pour faire fonctionner normalement leurs unités de production», regrette Ali Hamani.

Et d’ajouter : «Il est malheureusement constaté une perturbation incontrôlée et démesurée sur le marché, suivie d’un réseau informel qui opère à grande échelle sur le marché, nourri et caractérisé par un dysfonctionnement dans la procédure et les règles d’attribution des dérogations sanitaires d’importation (DSI) de la poudre de lait qui demeurent très restrictives pour les fabricants/transformateurs.» Objet de la discorde : les dérogations sanitaires.

Selon Ali Hamani, ces dernières, délivrées par les services vétérinaires du ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche, présentent de nombreux inconvénients, notamment l’absence de coordination entre les structures du ministère de l’Agriculture et celles du ministère du Commerce, empêchant ainsi l’évaluation des besoins réels de chaque opérateur, la traçabilité du produit et sa destination finale, ainsi que l’absence de critériologie claire, transparente et acceptable pour les professionnels, en ce qui concerne la répartition des quantités et ou quotas des matières premières non subventionnées importées.

Un autre inconvénient de ces dérogations, toujours selon l’APAB, la désignation expresse du port de réception du produit dans la dérogation sanitaire accordée empêche toute flexibilité à l’opérateur pour le décharger dans n’importe quel port ou port sec algérien de son choix, offrant de meilleures conditions de contractualisation ; l’APAB reproche également le délai de validité limité à trois  mois, avec d’éventuelles prorogations d’un délai ne dépassant dix jours maximum, ce qui ne permet pas aux bénéficiaires des DSI d’avoir le temps de formaliser et de concrétiser leurs opérations d’importation, au risque de dépasser la date d’échéance et de devenir caduques.

«Par ailleurs, il faut signaler que l’octroi de ces dérogations sanitaires, valables pour une période limitée seulement à trois mois, entraîne une pression sur le marché international du fait d’une ‘‘demande globale Algérie’’ et, par voie de conséquence, une flambée des prix de la matière première négociée à l’international et donc une sortie injustifiée de devises», confie Ali Hamani.

Finalement, et afin d’éviter tout amalgame, les producteurs restent totalement disposés à se soumettre aux autorisations sanitaires, mais pas sur les quotas, ni sur son attribution trimestrielle, ni encore sur la désignation expresse du port de déchargement. «Ces éléments relèvent des attributions et des responsabilités de l’entreprise de transformation. Nous ne remettons pas en question ce principe universel de l’évaluation du risque sanitaire mais les autres aspects», explique Ali Hamani. Selon la même source, cette problématique de restrictions de ces matières premières est arrivée à son comble.

Répercussions

Quelles seraient les répercussions directes sur la filière ? D’abord, «mettre en péril la production nationale et raréfier l’offre des produits finis sur le marché, tout en engendrant les conséquences fâcheuses, sachant que certaines lignes de production, sont déjà carrément à l’arrêt», soutient Ali Hamani. Un avis partagé par Ahcene Kaci qui soutient : «Parmi les répercussions immédiates sur la filière lait, nous notons l’abandon par plusieurs opérateurs de l’activité, notamment la production des produits dérivés, tels que le formage, le yaourt, le beurre.»

Cela conduira forcément à une pénurie de laits toutes catégories confondues, qui risque d’être induite aussi sur le marché, alors que la commercialisation des laits UHT constitue une alternative, de manière à remédier au manque et/ou à l’absence de lait pasteurisé en sachet subventionné (LPS), notamment dans certaines localités et régions du pays.

Enfin, selon Ali Hamani, président de l’APAB, considérant que les délais nécessaires entre l’obtention des dérogations sanitaires d’importation et la concrétisation de toute opération d’importation des poudres de lait et des fromages de fonte nécessitent au minimum trois mois à partir des pays de l’hémisphère sud (Nouvelle-Zélande, Argentine, etc.) et environ deux mois à partir d’Europe (Etats membres de l’Union européenne), les producteurs-transformateurs de la filière qui n’auraient pas obtenu en urgence leurs DSI, avec les quantités demandées, risquent carrément de procéder à la fermeture de leurs unités de production, avec toutes les conséquences socioéconomiques qui en découleraient, notamment la mise à mal de milliers d’emplois indirects, créés au niveau des grossistes-distributeurs agréés auprès des transformateurs-producteurs, les personnels exerçant au niveau de leurs propres usines risquent d’être mis au chômage technique, malgré la bonne volonté des employeurs.

Ces répercussions n’arrangent donc en rien la filière lait. Bien au contraire. La problématique du lait reste récurrente.

La raison ? «Car la filière est dépendante du marché extérieur pour satisfaire les besoins de populations en ce produits (le consommateur algérien consomme plus de 100 l/an) en raison de l’insuffisance de la production locale en lait cru (seulement 18% est collecté par les laiteries)», explique Ahcene Kaci. De son côté, Ali Hamani estime qu’il faut faciliter l’importation des 50% en poudre de lait manquant et représentant ce déficit, et ce, en privilégiant les industriels-transformateurs, par rapport à des intervenants versés dans la revente en l’état. Mais que faut-il faire pour remédier à cela ?

Sofiane Benadjila, ingénieur agronome, estime qu’il faudrait avant tout cesser d’importer des modèles de développement inadaptés au pays et inventer des scénarios basés sur la valorisation des ressources propres au patrimoine national. «Augmenter la production de lait sous-entend donc l’exploitation du potentiel naturel dans un contexte de durabilité. Etant dans un pays aride dans sa grande partie, il convient de développer l’exploitation d’un schéma préétabli par les agro écosystèmes ancestraux. On se rendrait compte qu’il existe une stratification qui obéit aux conditions imposées par les étages bioclimatiques.»

Lait de chèvre

Selon lui, c’est ainsi que l’on voit apparaître les bovidés cantonnés dans les zones les plus humides, et en fonction des conditions d’aridité, la chèvre et le dromadaire prennent le relais. Donc à part les territoires dans lesquels il y a une forte pluviométrie, les Algériens consommaient essentiellement du lait de chèvre. «Or, on voit de nos jours des élevages, où le coût de la mobilisation du litre d’eau d’irrigation coûter aussi cher que le litre de lait produit.

Où les bovins (importés des pays tempérés) se retrouvent terrassés par les chaleurs estivales, incapables de produire, essayant juste de se maintenir en vie. Ces élevages sont économiquement non viables, et insoutenables sur le plan écologique, donc à terme non durables. Il faudrait retenir que la mondialisation des processus de production est incompatible avec la diversité des territoires, des cultures», explique-t-il.

En termes d’atouts, l’Algérie n’en compte pas beaucoup, selon Sofiane Benadjila, puisque la production de lait à travers le monde est surtout basée dans des zones où on a très peu ou pas du tout besoin d’irriguer, ce qui est rare dans notre pays. Ceci étant, cette production est essentiellement assurée par les élevages bovins, dans le cadre d’un commerce mondialisé. «Tôt ou tard, il faudra admettre que comme tous les pays de la rive sud méditerranéenne, l’Algérie est essentiellement une région où l’élevage caprin est le plus approprié.

En moyenne une vache a des besoins en eau 8 fois supérieurs à ceux d’une chèvre, ce qui fait que nous nous retrouvons fatalement devant l’impasse environnementale qui ne peut nous offrir de quoi couvrir les besoins des élevages bovins à hauteur de la consommation nationale en lait», propose-t-il. Autre solution qui pourrait remédier au déficit dont souffre le pays, «développer l’élevage bovin laitier dans les grands bassins laitiers, où les conditions de cultures fourragères s’y prêtent, suivi de la vulgarisation des techniques d’élevage intensif en direction des éleveurs», propose Ali Hamani.

Intégration du lait cru

D’ailleurs, il existe un dispositif de soutien à la production du lait cru et collecté, de façon à l’orienter vers l’industrie de transformation. Mais où en sommes-nous concrètement dans ce projet ? Ahcene Kaci affirme que le taux d’intégration actuel du lait cru est de 12% en moyenne. «Certaines entreprises laitières ont adopté, ces dernières années, des stratégies d’intégration en développement des relations contractuelles avec des éleveurs au niveau national. Les zones du Sud sont aussi concernées par cette stratégie d’intégration comme la région de Ghardaïa.»

Afin que ce projet soit réellement mis sur pied, certaines mesures, selon l’expert, doivent être appliquées, notamment, adapter les programmes de vulgarisation, encourager la production des fourrages verts dans les exploitations laitières, généralisation du contrôle laitier à tout le cheptel national, généralisation de la pratique de l’insémination artificielle en augmentant le nombre d’inséminateurs ; développement de la production des semences et pas que ! En effet, l’expert agronome conseille également d’améliorer la race locale qui se dégrade, au risque de s’éteindre ; mettre en place des laboratoires neutres pour asseoir une véritable politique de paiement du lait à la qualité et mettre à niveau la technique, en gestion et en qualité pour de nombreuses laiteries.

A cet effet, Ali Hamani confie que certaines entreprises ont investi dans la création de fermes d’élevage de vaches laitières, d’autres financent les fermiers en mettant à leur disposition des vaches laitières et d’autres financent les petits transporteurs chargés de la récolte du lait cru. Selon lui, ces entreprises affiliées à l’APAB et transformant le lait, ont recours au procédé d’intégration du lait cru dans leur processus de fabrication, mais l’offre à travers la seule collecte du lait cru demeure toujours insuffisante comme matière première. «C’est pour cela, toujours selon Hamani, que le recours à l’importation de la poudre de lait est absolument nécessaire aux unités de transformation.»

Pour Sofiane Benadjila, il est inconcevable que depuis une soixantaine d’années, on s’évertue à refaire les mêmes erreurs qui font que l’Algérie devienne le deuxième importateur de lait dans le monde (17% du lait commercialisé), juste derrière la Chine qui en importe à peine trois fois plus, avec une population 30 fois plus importante.

«Depuis des dizaines d’années, des génisses pleines sont importées pour booster la production laitière. Celles-ci finissent toujours au bout de quelques générations à l’abattoir, car malgré l’importation de taureaux géniteurs sélectionnés, nous n’arrivons toujours pas à assurer une multiplication permettant de nous défaire des importations», assure-t-il


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