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Hocine Belalloufi. Militant et écrivain

«L’accusation portée contre des personnes vise en réalité l’exigence du hirak d’un véritable changement de régime»

22 juin 2020 à 10 h 09 min

– Ces derniers temps, plusieurs thèses complotistes ont été avancées. Leurs auteurs laissent entendre, d’une manière directe ou indirecte, que le hirak a été soit lancé depuis l’étranger, soit dévié de ses objectifs par des personnes soutenues par des parties étrangères. Qu’en pensez-vous ?

La thèse d’un hirak lancé depuis l’étranger n’est pas crédible. Se voulant au service du pouvoir, elle contredit paradoxalement le discours de ce dernier qui parle de «hirak moubarak».

Qui peut croire que quelques opposants sans base politique significative aient été en mesure de lancer, à partir de Paris ou de Londres, une mobilisation de millions d’Algériens qui devait durer une année entière et qui a provoqué une crise politique majeure dans le pays ?

La thèse d’un hirak «dévié de ses objectifs par des personnes soutenues par des parties étrangères» met en revanche le doigt sur un danger potentiel réel. Il existe un courant politique ultralibéral, démocrate laïc ou islamiste, présent y compris au sein du régime, qui entend utiliser le hirak pour parvenir à une intégration plus poussée de notre pays à l’économie capitaliste mondiale.

Son credo est celui des réformes structurelles. Mais ce courant ne dirige pas le hirak, qui dénonce les ingérences étrangères et revendique la démocratie, la défense de l’économie nationale (contre la nouvelle loi sur les hydrocarbures, l’exploitation du gaz de schiste…) et la justice sociale (contre la corruption, la misère…), même si cette dernière revendication s’avère insuffisamment présente.

Le hirak n’a donc pas été, à ce jour, «dévié de ses objectifs». Or, pourquoi certains l’accusent de l’avoir fait à travers une attaque contre quelques personnes ?

La raison en est la suivante : après avoir soutenu le projet de 5e mandat, une fraction du pouvoir s’est appuyée sur le hirak pour renverser la fraction Bouteflika. Mais le hirak, ne se contentant pas d’un simple changement de Président ou de Premier ministre, a poursuivi son combat pour le recouvrement de la souveraineté populaire.

Sa mobilisation a empêché la tenue du scrutin présidentiel du 4 juillet 2019, qui ne visait qu’à changer le titulaire de la plus haute charge de l’Etat tout en maintenant en place le régime autoritaire.

C’est à ce moment que la rupture s’est opérée entre le hirak et la fraction du pouvoir qui s’était opposée à Bouteflika, mais qui entendait préserver le régime, comme l’a prouvé la suite des événements. Cela explique l’accusation portée contre des personnes, mais qui vise en réalité l’exigence du hirak d’un véritable changement de régime.

– N’y a-t-il pas une sorte de mépris envers les citoyens, d’un côté, et de fatalisme, de l’autre, en affirmant, à chaque fois qu’il y a un soulèvement populaire, que les choses ont été fomentées ailleurs ? Ce discours ne sert-il pas le pouvoir, qui le développe lui aussi, et depuis bien longtemps d’ailleurs ?

Les grandes puissances occidentales (G7) cherchent à briser tous les obstacles freinant l’extension de l’ordre économique néolibéral à toutes les contrées de la planète et à toutes les sphères de la vie sociale. Elles recourent pour ce faire à des pressions, à la déstabilisation, voire à des interventions militaires… comme nous avons pu le constater en Libye, en Syrie, au Yémen ou au Sahel…

La force apparente du discours complotiste tient dans le fait qu’il s’adosse à cette réalité. Malheureusement pour lui, et à l’instar de l’idiot qui regarde le doigt lorsque le sage désigne la Lune, ce discours passe à côté de l’essentiel.

Il cible des individus, des officines, des mouvements ou des associations (le doigt) dont l’action est réelle, mais oublie que le principal agent de la déstabilisation de notre Etat et de sa mise en danger par rapport à ces grandes puissances a résidé dans la politique du régime (la Lune).

Qui a détruit l’appareil productif du pays, base matérielle de son indépendance politique, brisé le consensus social et politique anti-impérialiste en s’attaquant à tous les acquis des travailleurs et des couches déshéritées, favorisé le renforcement d’une bourgeoisie compradore de plus en plus arrogante en lui abandonnant le monopole du commerce extérieur, bradé les fleurons de l’industrie algérienne aux multinationales, signé l’infâme Plan d’ajustement structurel ?

Qui a décidé de faire ami-ami avec les puissances étrangères ? C’est bien cette politique antisociale et antinationale qui a ouvert la voie à l’ingérence et aux pressions étrangères et permis l’émergence d’une classe totalement soumise au capital étranger : la bourgeoisie compradore. Cette politique, qui a provoqué un cataclysme social (compression d’effectifs, casse de l’enseignement technique, chômage massif, baisse du pouvoir d’achat…), n’a pu être menée que de façon autoritaire, c’est-à-dire en caporalisant l’UGTA, en menant la guerre aux syndicats autonomes, en clonant les partis, en interdisant le droit de manifester, en étouffant toute vie politique…

Or, au lieu de saisir où se situe le véritable danger, le discours complotiste ignore le désastre qu’a représenté la remise en cause du projet de développement souverain mis en place, malgré ses limites et contradictions, au cours des deux premières décennies de l’indépendance.

En réduisant toute révolte populaire à la main déstabilisatrice de l’étranger, il se condamne à faire revivre au pays des crises de plus en plus fortes, de plus en plus violentes, qui finiront par mettre en péril l’Etat et non plus simplement le régime.

– Quelle peut être, selon vous, la limite entre l’aide «désintéressée» de la part d’une partie avec laquelle il y a partage des idéaux et le soutien «conditionné» servant à orienter les choses dans un sens et non dans un autre ?

L’Etat doit aider les associations, syndicats et partis autonomes en cessant d’entraver leurs actions. Si des moyens matériels et financiers, qui ne sont pas la propriété privée des décideurs mais le patrimoine commun de tous les Algériens, leur sont alloués, ils n’auront nul besoin de se tourner vers des sources extérieures.

Il convient aussi de favoriser le développement d’une culture patriotique accompagnant un projet de développement souverain, au lieu de prôner un nationalisme agressif et chauvin qui masque en réalité une intégration croissante à l’ordre économique capitaliste mondial et une acceptation de l’ordre politique impérialiste régional.

Il s’agit enfin de résister effectivement aux puissances dominantes et aux régimes réactionnaires arabes sur les plans économique, financier, politique, diplomatique et militaire, au lieu de signer des «partenariats d’exception», de faire des efforts pour améliorer le doing business et de traiter de «frères» des régimes qui massacrent le peuple yéménite… Il faut renouer avec un projet de développement souverain qui saisit et assume de contester l’ordre économique et politique international injuste.



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