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Naoufel Brahimi El Mili. Politologue, chercheur en histoire, professeur des Universités - Paris

«La France et l’Algérie ont des relations secrètes et d’autres apparentes»

19 mai 2019 à 9 h 55 min

Politologue, spécialiste des relations franco-algériennes qu’il a développées dans deux tomes intitulés : 50 ans d’histoires secrètes. Tout ce qu’on n’avait pas osé écrire. Naoufel a conclu que ces relations sont «bonnes quand elles sont secrètes, heurtées quand elles sont publiques». Naoufel est titulaire d’une licence en maîtrise d’économie à Paris Dauphine, 3e cycle doctorant en sociologie politique à Sciences Po Paris.

Il a exercé durant une dizaine d’années au groupe El Baraka versé dans la finance islamique. «Ce qui m’a fait connaître le Moyen-Orient», reconnaît-il, puis responsable Afrique–Moyen-Orient pendant douze ans dans un groupe bancaire français. Parallèlement, Naoufel a enseigné l’économie du monde arabe à l’Ecole doctorale de Sciences Po à Paris. Naoufel Brahimi El Mili est né le 7 octobre 1960 à Tunis.

 

Quand et comment êtes-vous venu à l’écriture et pourquoi précisément les relations algéro-françaises ?

En réalité, j’ai toujours écrit, quand je faisais mon doctorat, dans les revues de recherche. Mais à partir des années 2000, je m’intéressais plus particulièrement à l’Algérie. A ce propos, dans la documentation française, j’ai signé un papier qui a moyennement plu aux autorités algériennes puisque le titre était Caisses pleines et ventres creux. Puis, j’ai écrit des chroniques au Quotidien d’Oran, jusqu’au jour où la ligne éditoriale a changé.

Je l’avais compris dès lors que mes articles contre le 2e mandat de Bouteflika avaient été censurés. J’ai écrit aussi au Soir d’Algérie. J’ai sorti un livre sur le Printemps arabe que j’avais intitulé : Pas de printemps pour les arabes ! et que l’éditeur Max Milo avait changé en m’imposant le titre Le printemps arabe : une manipulation ?

Et puis, il y a eu les 2 tomes France-Algérie : 50 ans d’histoire secrète…

Le tome 1 est sorti en 2017, le deuxième en février 2019, toujours chez l’éditeur Fayard. Dans le premier livre, j’ai écrit que Benbella est un agent français, que Boumdiène était un excellent collaborateur de de Gaulle et que Chadli s’est fait avoir par Mitterrand ! Les circonstances étaient aggravantes parce que je n’ai pas fait l’éloge de Bouteflika ! Et ne pas le faire est un acte d’opposant écervelé ! Dans le tome 2, j’ai essayé de déconstruire le «Qui tue qui ?».

J’y ai évoqué l’habileté de Bouteflika de prendre le pouvoir au moment où l’Algérie était absente des radars. Et cela jusqu’en 2005, où ses séjours à l’étranger étaient exclusivement médicaux. Dans ce livre, j’ai dû voir 80 pages supprimées par l’éditeur car y était évoquée la duplicité des responsables français alors que l’éditeur redoutait les foudres de la diffamation ! La France est dépendante de l’Algérie.

Sur le plan électoral, on estime à 2 millions d’électeurs franco-algériens. Cet intérêt explique le déplacement des candidats français sérieux, à la veille du scrutin, à Alger. Mais, au moment où la France s’intéresse aux binationaux, l’Algérie, à travers l’article 51, interdit l’accès aux détenteurs de la double nationalité à certaines fonctions. De fait, l’Algérie les rejette ! Les manifestations des Algériens en France, les dimanches, sont la piqûre de rappel au gouvernement français des manifestations en Algérie contre le 5e mandat avorté de Bouteflika.

Les relations algéro-françaises sont-elles aussi tumultueuses qu’on le dit ?

Non. Les relations franco-algériennes sont bonnes quand elles sont secrètes, et beaucoup moins bonnes quand elles sont publiques. Dans le secret, aussi bien la France que l’Algérie peuvent avoir des connivences qui ne s’inscrivent pas toujours dans le cadre de la stricte légalité ou dans la non-ingérence. Le cas le plus tragique est l’assassinat de Mecili. Le cas le plus ubuesque est le soutien de la France au 5e mandat de Bouteflika, transformé en 4e mandat bis.

Le communiqué annonçant l’annulation des élections du 18 avril 2019 a été concerté avec les autorités françaises. Précision : un haut personnage de la diplomatie internationale algérienne s’est longuement entretenu à ce sujet avec Jean Yves le Druan, ministre français des Affaires étrangères.

De ce fait, la France a immédiatement approuvé l’annulation des élections, décision anti-constitutionnelle, doit-on le rappeler. C’est un exemple de connivence, d’influence et d’ingérence, mais dans le secret !

On prête à Yves Bonnet, ancien chef des services secrets français, une proximité avec des dirigeants algériens…

Yves Bonnet est un préfet français parmi tant d’autres qui s’est retrouvé, suite à un concours de circonstances, à la tête de la DST à une période donnée. Bonnet découvre sur son bureau l’opération d’espionnage la plus exceptionnelle contre l’URSS : l’opération Farewell : au début des années 1980, Sergueï Grigoriev, colonel du KGB, déçu par le régime de son pays, décide de le faire tomber ! Il prend contact avec un ingénieur français en poste à Moscou, Pierre Froment.

Les données qu’il lui remet ne tardent pas à intéresser les services secrets occidentaux. Le colonel retourné avait livré, pendant des années, à la France, le produit du pillage économique du KGB. Contrairement aux usages, après le dénouement et sans autorisation de l’Elysée, Yves Bonnet s’en était glorifié dans un entretien au journal Le Monde. Furieux, Mitterrand souhaite le congédier, seulement, Bonnet avait bénéficié d’un sursis grâce aux services secrets (DGPS) algériens.

Comment ?

Les services algériens ont aidé la DST à négocier la libération du fils de Gilles Perrault enlevé à Beyrouth. Gilles Perrault est un journaliste écrivain français qui a écrit de nombreux livres, dont le plus célèbre est L’orchestre rouge. Yves Bonnet découvre le monde du renseignement moyen-oriental grâce aux Algériens.

Les relations se sont consolidées avec l’affaire George Ibrahim Abdellah, un activiste libanais pro-palestinien considéré comme le chef de la faction armée révoutionnaire libanaise en France. Emprisonné en 1984, il a été condamné à la perpétuité et croupit toujurs en prison. Le limogeage d’Yves Bonnet a été retardé grâce au dossier en cours de la DST avec la sécurité militaire algérienne. L’admiration de Bonnet pour le savoir-faire des services algériens a été nourrie par une certaine générosité, d’accueil dont le monde de renseignement est coutumier.

Donc, si on vous suit, l’histoire des relations avec la France date depuis longtemps ! Et la connivence perdure…

D’une manière générale, la France préfère le statu quo à toute évolution susceptible d’être incertaine. Jusqu’à la dernière seconde, la France de Sarkozy avait soutenu Bouteflika au nom du statu quo avec l’Algérie. Tant Alger que Paris confondent immobilisme avec stabilité.

Les discours à connotation nationaliste de Bouteflika consolident les nécessaires divergences apparentes. La grande confiance installée entre Bouteflika et Chirac explique en grande partie le choix du Val-de-Grâce pour une hospitalisation à haut risque en 2005. Très prévenants, les services algériens dirigés en partie par le général Smaïl Lamari avaient suggéré à leurs relais français le nom de Brahimi Lakhdar comme successeur du président si ce dernier ne surmontait pas sa maladie.

Cela peut paraître paradoxal. Pourtant, ici en Algérie, les autorités n’hésitent pas à brandir le spectre de la «main de l’étranger» lorsqu’elles se trouvent dans une mauvaise posture…

La main de l’étranger pose la question d’une éventuelle faiblesse de l’Algérie. Si l’Algérie est trop faible, même le Zimbabwe peut s’ingérer. La France connaît certaines des vulnérabilités des dirigeants algériens, que beaucoup n’ont pas de prise en charge de leur gouvernement, disposent d’une carte vitale de la sécurité sociale française. Pour la France, traiter des responsables algériens, c’est humanitaire mais cela ouvre la voie à des traitements politiquement opérationnels.

Selon vous, la France a soutenu Bouteflika pour le 4e mandat malgré sa maladie ?

Les élections algériennes ont toujours été dénuées de suspense. Donc, la France n’a pas été surprise. En 2013, après une convalescence dans des hauts lieux militaires (Val-de-Grâce, Invalides) de 87 jours du président Bouteflika, sa candidature a certainement été appuyée par la France, qui a veillé à ce qu’aucun Algérien ne sache l’état de santé réel de son président.

Justement, ce n’est que le jour des élections de 2014, que les Algériens découvrent qu’on a voté pour eux, pour un président figé, sanglé dans un fauteuil roulant haut de gamme. Depuis la révolution blanche, les chiffres de participation de ces élections qui circulent ne dépassent pas les 15%. Il ne faut certes pas confondre assistance médicale et désignation d’un président ! Il existe néanmoins une relation mécanique que les Français ont instaurée avec un talent humanitaire.

S’il apparaît que l’ingérence française est visible dans les affaires algériennes, la réciprocité n’est-elle pas vraie ?

Ce qui est certain, c’est que furieux contre le président Valery Giscard d’Estaing, au milieu des années 1970, Boumediene avait pris sa revanche en finançant le programme commun du PCF et du parti socialiste (76-78). Dès lors, les porteurs de valises traversaient la Méditerranée dans l’autre sens. La grande proximité entre Emmanuel Macron et Issad Rebrab, parfois grand mécène, autorise un questionnement sur un quelconque financement en faveur de La République en marche. Mais ce qui est vraisemblable n’est pas forcément vrai !

Comment voyez-vous le rôle de la France dans l’après-Boutef, elle qui a tissé des liens si forts, si controversés, si passionnels…

La question me taraude en effet. L’après-Bouteflika, que j’appelle le bouteflexit, est un processus long, compliqué et qui concerne des intervenants, tant algériens, occidentaux que moyen-orientaux. Lors de certains séjours médicaux de Bouteflika, on a vu que son avion atterissait en Suisse.

Un gros porteur médicalisé émirati le conduit vers d’autres destinations plus discrètes et aux techniques médicales plus pointues. Je donne un exemple précis. Lors de l’opération de prise d’otages de Tiguentourine à In Amenas de janviers 2013, qui a fait 38 morts et 5 disparus, c’est un avion émirati qui avait évacué Bouteflika de Genève vers un hôpital allemand.

De ce fait, hormis François Hollande, de nombreux chefs d’Etat n’ont pu contacter le président algérien lors de son vol secret entre la Suisse et l’Allemagne. Gros moment de tension diplomatique internationale du fait des ressortissants étrangers pris en otage.

S’il est clair que le rôle émirati dans l’accompagnement de Bouteflika et de l’après-Bouteflika est formellement établi, celui de la France est plus discret puisque nombreuses sont les décisions rejetées par les manifestants algériens qui sont hâtivement approuvées par les autorités françaises.

Mais en réalité, une Algérie véritablement démocratique serait moins influençable que l’Aglérie connue sous les mandats de Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron…

Une filiation prestigieuse

De ses souvenirs de jeunesse, Naoufel a été marqué par son cycle primaire au Parc de Galand (Alger) au milieu des années 1960 où sa mère Zineb y enseignait ainsi que son instituteur, Abassi Madani. «Un jour, l’air grave, il nous a dit : ‘‘Mes enfants, je suis dans l’obligation de vous abandonner, je vais faire le djihad en Palestine’’. C’était en 1967 et la fameuse guerre des 6 Jours livrée à Israël.» Naoufel poursuivra néanmoins son cursus à Bordj El Kiffan où la famille avait déménagé. Puis, ce sera le lycée Okba à Alger, de 1971 jusqu’au baccalauréat. Pourquoi Okba, «parce qu’il y avait une vieille amitié entre mon père et le proviseur de ce lycée, M. Tedjini, qui ont fait l’école ensemble à Laghouat avec comme professeur mon grand-père Embarek.» Mohamed El Mili et Tedjini ont fait les SMA ensemble. A Okba comme partout ailleurs en Algérie, il y avait un vrai enseignement. «Mon père a été ambassadeur au Caire, Tunis, Athènes et à Paris. Il a été ministre de l’Education contraint par Chadli à qui il avait déclaré : ‘‘Comment veux-tu que j’accepte de diriger un secteur où je ne voudrais pas que nos propres enfants y étudient ?’’. Mon père a été directeur général de l’ALESCO (sorte d’Unesco arabe). Il a écrit deux livres, une longue préface du livre d’Embarek El Mili intitulé L’Algérie à travers l’histoire et Mémoires (des souvenirs des jours de l’innocence). Il est décédé 8 décembre 2016». Naoufel a deux grands pères célèbres ; du côté paternel, le cheikh Embarek El Mili, de l’association des Oulemas, et du côté maternel, le cheikh Larbi Tebessi, également issu de la même association, qui a été moudjahid, dont le corps n’a jamais été retrouvé ! Naoufel a voulu rééditer ses deux tomes à Alger en se désistant de ses droits, mais n’a pas trouvé d’oreilles attentives.


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