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La Fête de l’Humanité, fête de la vérité sur Maurice Audin

21 septembre 2018 à 1 h 26 min

La Fête de l’Humanité ou la rencontre annuelle des communistes du monde, ce rendez-vous tant attendu par les Rouges de France et d’ailleurs, organisée par le journal français de gauche, L’humanité, a pris, cette fois-ci, le goût de la victoire.

L’arrivée de la jeune militante palestinienne de 17 ans, Ahed Tamimi, au lieu de la fête sis dans la banlieue nord de Paris, après la tentative de son interdiction de voyage par le régime colonialiste israélien, a créé de l’émotion au sein des participants comme chez les organisateurs, mais pas que.

L’affaire Maurice Audin surtout qui fait partie, entre autres, des combats des plus importants que mènent depuis des dizaines d’années les communistes dont particulièrement ceux de France pour la reconnaissance de la responsabilité officielle de l’Etat français dans l’assassinat et la torture de ce glorieux enfant de la guerre de l’indépendance de l’Algérie a enfin abouti.

La veille de cette 83e édition, organisée du 14 au 16 septembre, soit le 13 septembre, le Président français, Emmanuel Macron, a reconnu officiellement le crime d’Etat commis par la France à l’encontre de Maurice Audin. Jeune mathématicien et partisan du Parti communiste français (PCF) et de l’indépendance de l’Algérie, il fut torturé et assassiné en 1957 à Alger.

Classé dans le registre des disparus, la vérité sur son assassinat est restée longtemps un tabou, et ce, malgré les efforts de sa famille, à sa tête, sa femme Josette, qui était présente aussi à la fête de l’humanité en compagnie de son fils Pierre, des militants communistes et des mathématiciens qui, selon ses camarades de lutte ici, étaient aussi pour beaucoup dans la bataille pour le rétablissement de la vérité.

Torture

«Il a fallu attendre, donc, plus de 60 ans pour que la vérité éclate au grand jour. Je salue la décision de Macron. Je suis très heureux d’être ici parmi vous à la fête de l’humanité pour fêter ensemble cette première victoire», déclare Pierre Audin devant la foule venue assister à cette première conférence de la fête de l’humanité, organisée à l’Agora, l’espace le plus important voué aux grands débats et aux sujets d’actualité dans le monde. Intitulée «De l’affaire Audin au traumatisme des appelés, la plaie toujours saignante de la guerre d’Algérie», cette conférence a vu aussi la participation de l’historien Benjamin Stora, de l’avocate de la famille Audin, Claire Hocquet et du député communiste français, Sébastien Jumel, qui a défendu avec l’aide de son collègue mathématicien et député de la République en Marche, Cédric Villani, le dossier de Maurice Audin auprès d’Emmanuel Macron.

«Pour nous, cette décision n’est qu’une première étape, car nous n’avons pas tous les renseignements que nous souhaitons avoir. Que le président de la République ait reconnu que la torture était une arme politique contre le peuple, qu’il ait décidé d’ouvrir toutes les archives dépendant de l’Etat et de faire appel à tous les témoins de l’époque et à tous ceux qui posséderaient des archives pour les remettre aux archives nationales pour les mettre à la disposition des historiens, est déjà un grand pas en avant. Il n’est pas tout à fait abouti mais il montre bien un avenir plus radieux que tous ceux que nous avons déjà vus jusque-là», conclut Pierre.

Che Guevara

La fête de l’humanité est surtout la rencontre des luttes du monde entier, comme celles des conquêtes de la liberté dans le monde, mais aussi des militants engagés ou des causes justes qui fondent dans les valeurs de la gauche. «Nous sommes en grève depuis six mois», scande un postier du 92 (banlieue de Paris, ndlr) en compagnie de ses collègues de travail venus parler de leur lutte pendant qu’une manifestation de Basques, région du sud-est de France, s’improvise : «Libérez les prisonniers basques», crient-ils. C’est aussi dans cette ambiance de contestation que se tient la fête de l’humanité. Elle est l’espace qui favorise les échanges entre les différentes cultures, de partage et des convergences de lutte.

De la Syrie à l’Amérique latine, de la Palestine au Pakistan et de la Chine au Kurdistan et en Iran, plus de 80 pays sont représentés ici où plus de 200 débats sont organisés dans onze grands espaces aménagés pour l’objectif et plus de 60 concerts sont donnés sur six espaces dont la grande scène qui a accueilli plus de 150 000 personnes lors de la première soirée animée par les rappeurs français du groupe NTM, Joey Starr et Kool Shen. Ici, plus d’un demi-million de personnes débarquent chaque année à la banlieue nord de Paris pour prendre part à l’un des plus grands événements organisés en Europe. Dans le Village du Monde où sont installés les stands des différents pays du monde, le drapeau palestinien domine. Il est d’ailleurs brandi par des gens venus des différents pays et de différentes origines et cultures.

Idem pour le portrait de Che Guevara ou celui de Thomas Sankara, l’ancien président burkinabé, anti-impérialiste et tiers-mondiste, assassiné en octobre 1987. Mais pas que. On trouve aussi plusieurs banderoles revendiquant la libération du leader du Hirak du Riff, Nasser Zefzafi, du Franco-Palestinien, Salah Hamouri, incarcéré pour la deuxième fois par le régime colonialiste d’Israël ou ceux de Georges Ibrahim Abdallah, militant communiste libanais et antisioniste, engagé dans la lutte pour la cause palestinienne et condamné à perpétuité en France depuis plus de 34 ans.

PAGS

Dans les stands, les drapeaux du Sahara occidental sont très présents. C’est ici d’ailleurs, dans l’espace débat, un stand aménagé par les organisateurs de la fête pour les questions en lien avec le Maghreb ou le monde arabe et où se sont déroulées aussi des rencontres comme celle organisée par les partisans de la candidature à la prochaine élection présidentielle de l’ancien président brésilien Lula, déclaré inéligible par la Cour suprême brésilienne qui a validé sa condamnation à une peine de 12 ans de prison pour corruption (pour une maison qui lui aurait été offerte pendant son mandat sur fond d’obtention d’un marché public, ndlr) où il y a eu pour la première fois de l’histoire de la fête de l’humanité une conférence animée conjointement par un Marocain et un membre du Front du Polisario sur l’indépendance du Sahara occidental.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a eu une forte participation des partis et des mouvements Marocains, qui dans leur ensemble, revendiquent la libération des détenus du Hirak du Riff ou celle de tous les détenus politiques au Maroc, mais aussi des Tunisiens, devancés par le Front populaire tunisien de Hamma Hammami qui fut présidé par le défunt Chokri Belaïd, lâchement assassiné devant chez lui à Tunis en février 2013. De l’autre côté, l’Algérie a été timidement représentée cette fois-ci. Hormis la participation symbolique du Parti pour la laïcité et la démocratie (PLD), présidé par Moulay Chentouf et du Parti algérien pour la démocratie et le socialisme (PADS), qui sont d’anciens militants du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), d’autres mouvements comme celui du Mouvement démocratique et social (MDS) sont absents.

Dans ce méga-événement, seul le PLD a pu organiser une conférence qui devait se porter sur la nouvelle initiative de rassemblement des démocrates et progressistes algériens. Moulay Chentouf explique lors de son intervention à l’intérieur du stand de son parti : «Il s’agit d’un nouveau mouvement moderniste lancé, entre autres, par son parti et baptisé Collectif de coordination et de liaison entre les démocrates (CCLD)». L’activité n’a, malheureusement, pas eu lieu comme prévu pour l’absence de son animateur principale qui, pour des raisons personnelles, explique Chentouf, «n’a pas pu faire le voyage en France».

Réconciliation

En France, le nom de Maurice Audin est souvent lié à la lutte contre la torture. L’historien Benjamin Stora, qui a consacré une bonne partie de sa vie à l’histoire de la Révolution algérienne, affirme lors de son intervention avoir «parlé du sujet de Maurice Audin au président français lors de sa dernière visite à Alger en décembre 2017». «J’avais insisté particulièrement sur le fait, que pour une réconciliation franco-algérienne réelle, il fallait des gestes symboliques très forts qui touchent à ceux qui étaient algériens ou français «européens» de l’époque. Maurice Audin était Algérien fondamentalement parce qu’il avait combattu pour l’indépendance de l’Algérie mais il était aussi Français pour avoir cru en la patrie des droits de l’homme», explique Benjamin Stora.

L’historien a profité aussi de l’occasion pour évoquer tous les noms de ses collègues qui ont longtemps travaillé sur l’affaire Audin et qui, grâce à eux et à d’autres aussi, explique-t-il, que la reconnaissance de son cas a été faite aujourd’hui. Il a cité, entre autres, Pierre Vidal Naquet qui a consacré toute sa vie pour l’affaire Audin et qui a écrit son livre Affaire Audin paru aux éditions de Minuit, les historiens de l’association Maurice Audin et les historiens algériens dont, en premier lieu, Mohammed Harbi, Daho Djerbal, Fouad Soufi ou Abdelmadjid Merdaci. «Le peuple algérien a payé un tribu très lourd avec des milliers de disparus pendant la guerre d’Algérie. Selon les chiffres de Paul Teitgen, secrétaire général de la police française à Alger pendant la guerre d’Algérie, plus de 3000 Algériens ont disparu et dont les corps n’ont jamais été retrouvés pendant la Bataille d’Alger. C’est la raison pour laquelle, le cas de Maurice Audin est exemplaire, parce qu’il est symptomatique de ce qui s’est passé comme système de terreur mis en place à l’époque et qui s’est conclu par des exécutions mais aussi par des disparitions», conclut l’historien Benjamin Stora.

Justice

Les avocats ont été aussi de partie dans cette conférence pour rappeler surtout le travail qu’a été fait par Me Roland Rappaport auprès de la famille Audin avant son décès en juin 2017. Présente, Claire Hocquet, avocate de la famille Audin, a travaillé 30 ans auprès de Me Rappaport. Pour mettre les choses dans leur contexte et rappeler qu’avant la décision de Macron, «la justice française était partielle dans ces décisions», selon l’avocate, dans le but, explique-t-elle, «d’éviter de reconnaître à la France les actes d’horreurs qu’il a commis en Algérie».

Elle rappelle le procès intenté en 1984 par l’ancien président du Front National, Jean-Marie Le Pen, contre les deux journaux français, Le Canard Enchaîné et Libération en l’occurrence, qui ont écrit des articles ses aveux sur les actes de torture qu’il a commis contre les Algériens pendant la guerre d’Algérie. Selon Me Hocquet, Jean-Marie Le Pen avait lui-même avoué ses actes mais que «la justice de l’époque a tout fait pour justifier, voire même nier, dans le but de ne pas reconnaître à la France ce qui lui est reproché pendant la guerre de l’Algérie». «La justice de l’époque avait répondu en disant ceci : la torture à Alger a été considérée à l’époque par certains comme nécessaire à la lutte contre le FLN et à la défense des innocents. Jean-Marie Le Pen n’a jamais revendiqué personnellement avoir pratiqué la torture, ce qui est bien différent. Le Canard et Libération ont été condamnés pour diffamation alors que Le Pen avait lui-même avoué avoir pratiqué la torture en Algérie», rappelle l’avocate.

Racisme

En parlant de l’extrême droite et du racisme en France, la décision de Macron a été perçue comme une provocation de trop par les extrémistes de la droite française. Après avoir dit à la chroniqueuse de C8, Hapsatou Sy, de l’émission «Les terriens de dimanche», que «sa mère a eu tort de l’appeler ainsi et qu’elle devait avoir un nom purement français pour être considérée comme française», chose qui a suscité la colère de la Toile dont beaucoup de journalistes, intellectuels et chroniqueurs qui l’ont traité de raciste et demandé aux médias de ne plus l’inviter, Eric Zemmour, dont est l’objet, récidive quelques jours plus tard en commentant, cette fois-ci, la décision de Macron sur l’assassinat de Maurice Audin. «J’étais scandalisé par les propos de Macron. Maurice Audin a trahi la France car il a aidé le FLN. C’était un traître qui méritait 12 balles dans la peau», déclare-t-il au site L’Opinion.fr qui l’a invité pour parler de son nouveau livre.

Cette déclaration n’a pas échappé à plusieurs observateurs et journalistes dont le rédacteur en chef de L’Humanité, Jean-Emmanuel Ducoin, qui, dans une publication postée sur sa page facebook, a appelé à «poursuivre en Justice Eric Zemmour et à l’interdire de plateau». «Jusqu’où ira l’ignoble Zemmour, qui ne renie donc rien aux pratiques des pires miliciens et accrédite la torture ? Cette fois, il entre dans une nouvelle catégorie : la négation d’un crime de guerre. Maintenant, ça suffit. Il faut le faire taire définitivement. Et le traduire devant la justice au plus vite», lance le rédacteur en chef de L’Humanité. Et d’ajouter : «Monsieur Zemmour, combien de balles pour cette grande dame (et honneur de la France) Marceline Loridan-Ivens, alors communiste et porteuse de valise pour le FLN ?»

Immigrés

Me Hocquet termine son intervention par demander aux politiques français au pouvoir, et dans le cadre de la réconciliation avec l’histoire et la fermeture des plaies notamment avec la guerre d’Alger, de permettre «aux immigrés» le droit de voter car «57% de Français, selon elle, étaient favorables à cela dans un sondage organisé en 2017».

Des « immigrés» comme l’est aussi la mère du journaliste franco-algérien Nadir Dendoune, Messaouda, une Kabyle originaire de Béjaïa. Elle est le personnage principal d’un film documentaire réalisé par son fils Nadir, Des figues en avril, qui fait actuellement le tour en France, a été projeté aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) au début de septembre dernier et a été à l’honneur de la fête de l’humanité cette année.

Le film donne la parole à ceux qui ne l’ont pas comme l’explique à la fin de la projection, Nadir, qui fait allusion aux «immigrés» qui ont vécu dans la misère entre une France où ils se sentent «étrangers et isolés» et une Algérie qu’ils ne reconnaissent plus et où ils se font appeler «immigrés».

Le film raconte la vie des parents de Nadir Dendoune en France mais surtout de sa mère qui ont pu élever neuf enfants avec le Smig, sans jamais être entendu par les politiques ou interviewée par les médias.

Ces «immigrés» qui sont en France pour retrouver ce qu’ils n’ont pas pu avoir chez eux dans leurs pays d’origines, comme l’a si bien dit Ahed Tamimi, devenue une véritable star à Paris, qui, lors de son intervention devant des milliers de personnes sur la grande scène de la fête de l’humanité : «La Palestine devait être une terre de paix mais c’est ici, en France, que je suis venue la chercher», regrette-t-elle. L’association Maurice Audin et les organisateurs de la fête de l’humanité ont baptisé la place de la fête de l’humanité sous le nom de Maurice Audin.

L’association a même annoncé que la Mairie de Paris a décidé de réaliser un cénotaphe de Maurice Audin dans le fameux cimetière Père-la-Chaise sis dans le 20e arrondissement de Paris. La fête s’est achevée sous la voix subliminale de Julien Clerc qui a animé le gala de clôture, pas loin d’ailleurs où des jeunes artistes taggeurs ont érigé un grand portrait de Rachid Taha, décédé le 12 septembre, sur l’une des allées de la fête.

C’est aussi leur manière de rendre hommage à ce grand artiste du Rai-Folk qui a bercé la jeunesse de tout une génération d’«immigrés» pendant de très longues années



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