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La femme dans le mouvement populaire : Le nouveau souffle du féminisme en Algérie

25 février 2020 à 10 h 06 min

Le fait est que depuis la mise en place du premier carré féministe début mars 2019, plusieurs initiatives ont été mises en place. Le hirak ayant fourni un formidable antidote à la résignation et à la lassitude, ces femmes se réunissent régulièrement pour échanger sur la situation et dessiner une Algérie du possible…

On ne naît pas féministe, on le devient. Devant le grand portail de la Faculté centrale d’Alger, il est possible d’en entendre chaque vendredi la joyeuse et combative illustration : «Djazaïryate ahrar, ma yaqablouche el âar we newasslou el michouar hata el intissar » (Algériennes libres, n’acceptant pas la honte.

Nous poursuivrons la route jusqu’à la victoire). «El Dimokratia hoqouq niswya/mazalna mazalna thouar» (La démocratie c’est d’accorder leurs droits aux femmes… Nous sommes toujours des révolutionnaires).

Les initiatrices de ce carré féministe, toutes générations confondues, y déploient une banderole portant l’inscription «Nos droits, c’est tout le temps et partout» et arborant les visages de cinq femmes algériennes : Fatma N’Soumer, Hassiba Ben Bouali, Baya Touhami, Amina Merabet et Nabila Djahnine.

C’est au cours de l’hommage consacré à cette dernière, assassinée à Tizi Ouzou le 15 février 1995, que nous en rencontrons quelques-unes des initiatrices.

Amel Hadjadj, regard vif et visage rond, œuvrant pour l’égalité des sexes depuis quelques années, inscrit sa démarche dans la longue lutte des femmes algériennes pour l’égalité.

«Ce n’est pas une lutte qui a commencé aujourd’hui. En Algérie et dès les premières réflexions politiques, en 1946 et 1949, les femmes on commencé à s’organiser. Je parle ici de l’Algérie moderne. Ce n’est pas un mouvement qui a commencé aujourd’hui», affirme Amel Hadjadj.

Le fait est que depuis la mise en place du premier carré féministe début mars 2019, plusieurs initiatives ont été mises en place.

Le hirak ayant fourni un formidable antidote à la résignation et à la lassitude, ces femmes se réunissent régulièrement pour échanger sur la situation et dessiner une Algérie du possible, jetant ainsi des ponts entre une génération qui a lutté avec pugnacité pendant de longues années avant et après l’instauration du Code de la famille, et une nouvelle génération qui n’a connu que des lois jugées discriminatoires et le harcèlement dans la rue.

Au lendemain des premières marches, le collectif Femmes algériennes pour le changement pour l’égalité (Face) a été créé, regroupant les jeunes femmes faisant leurs premiers pas dans le militantisme et des féministes aguerries ayant fait leurs armes dans les associations depuis de longues années.

Le renouveau du militantisme féministe ne rompt pas avec la généalogie du mouvement. Ensemble, elles préparent un Manifeste du mouvement des femmes.

Le fait est que l’évolution du mouvement féministe s’est fait en pointillé à cause, entre autres, de la volonté de briser l’élan du mouvement associatif (loi 12-06). La récupération des espaces d’expression grâce au mouvement du 22 Février a permis de donner un nouveau souffle à la cause des femmes.

«Oui, il faut reconnaître que ce hirak a permis le travail intergénérationnel, le renforcement du mouvement en combinant les deux générations. Je fais partie de la nouvelle génération de féministes. La lutte pour les droits des femmes ne s’est pas faite dans la continuité car tous les mouvements sociaux – et pas seulement le mouvement féministe – ont été cassés.

La reconstitution a pris du temps et malheureusement la nouvelle génération, majoritairement, s’est organisée dans la rupture», souligne Amel Hadjadj. Et de poursuivre, évoquant les défis qui les attendent : «Nous étions à la recherche de transmission parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’archives.

Les militantes n’avaient pas les moyens d’archiver tout ce qu’elles faisaient. Ce n’est pas visible jusqu’à maintenant.» Concrètement, qu’est-ce qui distingue les féministes aujourd’hui des précédentes ? «Il y a des différences peut-être par rapport aux priorités, répond Amel Hadjadj.

L’ancienne génération a connu l’avant et l’après-code. Nous sommes une génération qui a des difficultés à accéder à l’espace public, ayant un rapport plus direct avec le harcèlement et les violences. Mais tout cela se complète et n’a rien de contradictoire.

Pendant ce hirak, nous avons tellement travaillé ensemble que nous sommes certaines qu’il y a une continuité, seulement il n’y avait pas le contexte nécessaire mais cela n’est pas inhérent au mouvement féministe.»

«La Casa d’El Patriarcat»

Dans la Cinémathèque de Tizi Ouzou où se tenait l’hommage à l’une des femmes ayant porté haut et fort la cause des femmes, les militantes adressaient un regard bienveillant sur le combat mené par Amel et ses amies. Dans l’une de ses envolées lyriques qu’on lui connaît, Fatma Oussedik, membre du Réseau Wassyla, compare «la chevelure indomptée des jeunes féministes à la chevelure bouclée de Nabila Djahnine».

S’adressant directement à la militante assassinée, elle déclame : «Nous sommes des féministes qui nous réclamons en tant que telles (…) nous sommes de différentes générations car tes amies ont vieilli quand toi tu restes éternellement jeune.

Il se déroule dans notre pays actuellement des événements d’une extrême importance. Comme à chaque fois, dans l’Histoire de l’Algérie, comme tu l’as maintes fois exprimé, nous sommes présentes.» Et d’ajouter : «L’espace public est devenu nôtre et nous le conserverons car nous l’avons obtenu de haute lutte.

Il nous appartient à toutes, car chaque parcelle de ce pays a été irriguée du sang d’Algériennes.» Pour Fatma Oussedik, le féminisme algérien est éminemment politique.

Pour autant, et alors que le soulèvement populaire boucle sa première année, force est de reconnaître que la question des femmes n’a pas pu être sereinement abordée. Certains diront qu’au-delà des revendications d’égalité, la seule présence des femmes dans les manifestations, une année durant, est un facteur d’un changement possible dans la société algérienne.

La forte présence des femmes, tout sourire, dès les premières semaines du hirak, les associations regroupées dans le Face l’expliquent par une évolution, certes insuffisante mais réelle, de la présence féminine dans la vie publique. «La présence massive des femmes dans les marches a étonné ceux qui n’avaient pas enregistré notre progression dans la vie publique.

Présence qui en elle-même est une avancée dans notre combat», avaient-elles résumé dans un communiqué ayant sanctionné l’une de leurs réunion en juin dernier. «L’histoire retiendra qu’hommes et femmes ont été côte à côte pour crier leur soif de liberté, qu’hommes et femmes ont été tabassés lors des quelques épisodes violents et que nous avons, hommes et femmes, été confrontés aux gaz lacrymogènes.

Je retiens particulièrement la journée du 12 décembre lorsque les femmes, jeunes et vieilles, ont fait un cordon sécuritaire pour empêcher les policiers d’utiliser la violence contre les manifestants», commente Narimane, jeune informaticienne et habituée des marches.

Amel Hadjadj, elle, porte un regard qui se veut loin de tout angélisme : «Combien de femmes ont-elles enroulé le drapeau autour du visage pour qu’on ne les reconnaisse pas. Je me rappelle de la deuxième manifestation, dimanche 24 février, une femme était enroulée complètement de son drapeau.

Nous avions alors pensé qu’elle avait été aspergée de gaz lacrymogènes, et à un moment elle nois a dit :  »Arrêtez de m’asperger de vinaigre » parce que c’est ce que nous avons utilisé pour, croyions-nous, lui permettre de mieux respirer. Elle avait caché son visage pour que son père ne la reconnaisse pas.

Une femme lui dit :  »Tu n’as pas peur de la police mais tu as peur de ton père ? » Celle-ci lui répond :  »Bien sûr, car c’est chez lui que je vis ».»

La création du premier carré féministe visant à donner plus de visibilité aux revendications féministes, avec la conviction que le changement du système passe irrémédiablement par la reconnaissance des droits de la femme, a également connu quelques malheureux rebondissements.

Vendredi 29 mars, les militantes ont font l’objet d’insultes et de bousculades, puis d’une campagne de menaces sur la Toile. Parmi les mots entendus par les militantes dans les marches comme sur les réseaux : «C’est de la provocation», «Mettez le voile», « Vous êtes contre l’islam»… et d’autres encore que la pudeur ne permet pas d’écrire ici.

Aux revendications des féministes, l’on a sorti une rengaine, déjà bien connue, résumée dans la formule «Ce n’est pas le moment !» et rappelant les nombreux actes manqués. Qu’importe. Sur la scène devant rendre hommage à la militante Nabila Djahnine, les jeunes féministes assurent qu’elles poursuivront le combat.

Dans un slam émouvant, Ludmila Akkouche, l’une des jeunes féministes, levant la voix malgré une silhouette chétive, proclame que la braise dans son cœur ne s’éteindra pas jusqu’à ce qu’elle retrouve la place qui lui sied, convoquant à la fois Miryam Makeba «Ana hourra fi el Djazaïr» (Je suis libre en Algérie), La casa d’El Mouradia et l’Internationale socialiste.

«El nya (La naïveté) a eu deux enfants : la première s’appelle  »Fakou » (Nous avons compris), la deuxième s’appelle  »Ma n’sinach » (Noua n’avons pas oublié)», lance Amel Hadjadj.

Parodiant La casa d’El Mouradia, le chant de Ouled el Bahdja, ayant retenti dès les premières marches populaires, elles déclament : «L’aube arrive et je ne dors pas/Je pense à ma vie et celle de ma sœur/ Qui en est la raison et qui blâmer/ J’en ai marre de cette hogra/La première, on va dire qu’elle est passée, nous étions concentrées sur la révolution libératrice/La deuxième, l’histoire est devenue claire/Ils voulaient un pays machiste (…) Nous avons vu Razika mourir/ Demain ce sera peut-être toi/ Nos droits ne sont pas encore apparus, et tout le monde dit que ce n’est pas ton moment à toi.»

Sur l’air de l’Internationale socialiste, et alors que les militants du PST (la famille politique à laquelle appartenait Nabila Djahnine) présents dans la salle lèvent le poing, Amel Hadjadj chante : «Victimes du système patriarcal, levez-vous ! Travailleuses et chômeuses, étudiantes, Algériennes, réfugiées, nous sommes toutes des sœurs n’acceptant pas la hogra et la violence.

Fahlate (Femmes fortes) et résistantes, levez vous !» La salle se lève, les applaudissements crépitent, les youyous fusent. Ce chant, portant la promesse de poursuivre le combat féministe, était sans doute le plus bel hommage qu’on pouvait rendre à Nabila Djahnine.


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