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La dynamique de la contestation a toujours existé : Béjaïa, place forte du Mouvement Populaire

01 septembre 2019 à 10 h 05 min

Si le sultan hammadite Ennacer Ben Alennas, le fondateur de la ville de Béjaïa,  revenait à la vie aujourd’hui, il aurait sans doute de la peine à reconnaître dans ces forêts d’immeubles sans grâce ce qu’est devenue Béjaïa, cette  merveilleuse cité aux jardins luxuriants qui descendaient en cascade jusqu’à la Méditerranée qu’il avait bâtie en 1067 comme capitale de son nouveau royaume.

Béjaïa, capitale régionale politique, économique et culturelle. Un statut tellement évident qu’il ne viendrait à l’idée d’aucune personne sensée de le contester. Depuis les Phéniciens, et probablement plus loin,  Béjaïa a toujours été un port ouvert sur le monde en général et sur la Méditerranée, son espace naturel, en particulier. Pourtant, Vgayeth, comme l’appellent les autochtones, est un géant aux pieds d’argile. Des pieds qui traînent dans la boue en hiver et la poussière en été. Car, autant cette ville millénaire de près d’un million d’habitants est grande par son histoire et son poids économique, le dynamisme de son port et de ses entreprises privées, autant elle paraît petite et insignifiante, offrant à ses milliers de visiteurs le visage d’un gros bourg qui vient à peine de naître. Trottoirs défoncés, routes crevassées, rues sales et malodorantes, circulation anarchique, quartiers croulant sous les ordures ménagères, ou bien encore, nouvelles villes-favelas sans routes et sans gaz poussant comme des champignons sur ses derniers monts boisés qui se hérissent chaque jour d’un peu plus de monstres de béton défiant toutes les lois de l’urbanisme et celle du bon goût.

Sentiment profond d’injustice

C’est que Béjaïa, la perle d’Afrique du Nord, que conteurs, poètes et historiens ont chantée et racontée à travers les siècles, est une ville  abandonnée et sous-développée, souffrant de l’absence d’une véritable vision de développement, d’un manque flagrant de projets structurants qui puissent lui donner un nouveau visage, une nouvelle vie, une nouvelle dynamique. Depuis des décennies, les décideurs du pays n’ont retenu de Béjaïa que ce port qui permet à leurs petites affaires d’import-import de prospérer et une pénétrante autoroutière pas encore achevée pour acheminer leurs conteneurs. Pour tout le reste, les citoyens doivent couper une route nationale ou fomenter une émeute pour la moindre conduite d’eau ou de gaz. Quant aux walis, petits potentats locaux comme partout ailleurs, qui se sont succédé à la tête du pouvoir régional, ils font la pluie et jamais le beau temps.    

C’est peut-être ce sentiment profond d’injustice, ce constat flagrant de marginalisation et d’abandon volontaire des décideurs des hautes sphères qui ont fait de Béjaïa l’une des villes où la révolution-hirak s’exprime de façon aussi forte que pérenne depuis le 22 février. Il ne pouvait pas en être autrement car avant même ce fameux 22 févier,  Béjaïa a été l’une des villes-régions où la contestation politique et sociale est la plus constante et la plus virulente. Pour preuve, aux premiers jours du hirak, beaucoup de citoyens de Béjaïa nous confiaient leur bonheur de voir enfin le reste du pays les rejoindre dans leur combat pour une vraie République démocratique et pour la fin d’un système politique prédateur et oppresseur qui a mené le pays à la dérive.

Par ailleurs, il n’est peut-être pas complètement inutile de rappeler que la première marche et manifestation d’envergure contre le 5e mandat de Bouteflika, celle-là même qui allait déclencher le tsunami qui devait balayer son régime, est partie de Béjaïa. Plus précisément de Kherrata le 16 février 2019.

Dynamique de contestation

Bien avant la révolution-hirak à Béjaïa, la dynamique de contestation s’est greffée sur une société civile qui a mis quelques années et quelques longs combats à se structurer et à s’organiser. Le mouvement associatif, le mouvement estudiantin et les mouvements politiques ont toujours été aux avant-postes de la lutte politique et de la contestation sociale et ont souvent convergé vers les mêmes objectifs de lutte. Les associations culturelles, les Cafés littéraires, les collectifs d’avocats, de militants des droits de l’homme, de femmes, de journalistes, d’étudiants, de professeurs et de tout ce qui bouge et fait bouger la société se sont souvent retrouvés dans la rue derrière les mêmes banderoles, scandant les mêmes slogans. Cela est devenu une culture.

Petit exemple illustratif, la placette Saïd Mekbel, construite à l’initiative d’un collectif de journalistes locaux en hommage à leur aîné, l’une des plus belles plumes et des plus engagées que le paysage médiatique algérien ait connues, est devenue au fil du temps le point de convergence de toutes les marches de contestation de la ville. Une sorte de «speaker’s corner» où viennent s’exprimer tous ceux qui ont une cause à défendre, un combat à mener, ou plus généralement tous ceux qui remettent en cause l’ordre politique et sa dictature. C’est également le point de chute de la plupart des marches de protestation qui s’organisent très régulièrement dans l’ancienne capitale hammadite. Juste en face du symbole du pouvoir, le siège de la wilaya.

A Béjaïa, depuis le début du mouvement populaire, pratiquement toutes les marches du vendredi ont été exceptionnelles. Tant par la très forte affluence des marcheurs, l’organisation impeccable des défilés, la qualité des interventions des différents acteurs sociaux, la présence massive des femmes de tout âge et de tout statut social, l’implication de toutes les forces politiques et sociales, le haut degré de civisme et de solidarité des marcheurs, la qualité des expressions artistiques qui ont accompagné les revendications principales ou annexes que par la constance du mouvement et son prolongement dans le temps.

Des marches exceptionnelles

Chaque vendredi, les Bougiotes ont créé l’événement en offrant d’incroyables tableaux vivants, festifs et engagés. Dans la joie et l’allégresse. S’ils sont venus de partout toujours aussi nombreux, c’est que ces fameuses marches étaient pour beaucoup l’occasion de se retrouver, non plus comme individus mais en tant que peuple ayant la même vision d’avenir. En tant que citoyens désireux de renouer les liens sociaux distendus, de recréer le vivre-ensemble en se projetant dans une République de justice sociale qui assure du pain et la paix à tous. D’ailleurs, chaque vendredi tous les Algériens rêvent debout d’une nouvelle indépendance en le criant haut et fort.

Yanis Adjlia, militant politique et social très actif, est l’une des figures locales du hirak à Béjaïa. «Je n’aime pas ce terme de hirak, je préfère dire que c’est la Révolution du sourire», dit-il avec le sourire justement. Pour lui, si le mouvement a tenu 6 mois, c’est parce qu’il n’était si structuré ni encadré. «Il n’y a pas de têtes à abattre. C’est tout le peuple qui est dehors. Il n’y a même pas de partis politiques car les gens, vieux, jeunes, femmes ou hommes, viennent en citoyens», dit-il. A propos du particularisme de Béjaïa au sein du mouvement populaire, Yanis, qui chaque jeudi soir prépare les pancartes, les mégaphones, les slogans et les banderoles de la marche du lendemain  avec sa bande de copains, a également sa petite idée sur la question. «Béjaïa a toujours été une locomotive en ce sens depuis longtemps. Et au 26e vendredi, la mobilisation reste intacte malgré la chaleur, le Ramadhan, les vacances, etc. D’ailleurs, cela a commencé ici le 15 février avant que le mouvement devienne national à partir du 22 février. Avant, il y avait trois marches chaque semaine. Le dimanche, c’était la marche du secteur économique, le mardi celle des étudiants et le vendredi celle du peuple», dit-il encore. Chaque vendredi, Yanis reçoit des amis ou des citoyens qui viennent d’autres wilayas et régions du pays. «Ils sont tous admiratifs de la façon dont les marches se déroulent à Béjaïa et nous disent que c’est très particulier ce qui se passe ici et que cette mobilisation qui ne faiblit pas leur donne beaucoup de courage», conclut Yanis Adjlia.

Un peu plus à l’ouest, l’autre capitale de la wilaya de Béjaïa, Akbou, n’est pas en reste. Chaque vendredi, les citoyens du poumon économique de la Haute Soummam organisent leur propre marche plutôt que de se joindre à celle du chef-lieu de wilaya. Depuis l’arrestation des porteurs du drapeau amazigh, d’autres marches de soutien aux détenus ont lieu dans des localités importantes de la wilaya comme Tazmalt ou Ighzer Amokrane. Le dynamisme de Béjaïa ne s’arrête pas à sa capitale. Il se propage à travers toutes ses vallées et ses montagnes qui abritent des centaines de villages. Ce sont, d’ailleurs, ces innombrables villages, hameaux et villes de l’arrière-pays qui donnent à Béjaïa toute cette force qu’elle arrive à mettre chaque vendredi dans le mouvement populaire.


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