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jeudi, 06 août, 2020
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Zahra Tabbou. Epouse de Karim Tabbou : «Karim est un patriote qui ne vit que pour son pays»

30 octobre 2019 à 10 h 18 min

Elle est passée de l’ombre à la lumière. Sa vie a basculé brusquement, ce mercredi 11 septembre à 12h30, quand des policiers en civil se sont présentés à son domicile avec l’ordre d’arrêter son mari, le leader Karim Tabbou. Depuis, les Algériens découvrent le visage de cette femme discrète qui, dans l’ombre, faisait office de conseillère au jeune loup politique dont l’aura ne cesse de prendre de l’ampleur. Elle aussi découvre, malgré elle, le combat politique… Elle nous livre ici ces moments de basculement, comment, elle et ses enfants, Raouf (6 ans) et Nadine (4 ans), vivent l’emprisonnement de l’homme politique qui malmène le pouvoir avec ses discours et ses positions qui est le mari et leur papa.

– Comment vivez-vous l’emprisonnement de votre mari ?

Durement, mais grâce à Dieu et au soutien populaire, je tiens bon. L’absence de Karim a fortement secoué nos enfants. Ils ne comprennent pas ce qui se passe et ne cessent de s’interroger sur ce qui est arrivé à leur père. Ils ne comprennent pas pourquoi il ne rentre pas le soir à la maison. Il leur manque terriblement. Il représente tout pour eux. Ils dorment avec lui, ils se réveillent avec lui. Psychologiquement, c’est un coup extrêmement dur pour des gamins.

Mais les marques de solidarité que nous expriment les Algériens me donnent du courage. Partout, mes concitoyens se mobilisent pour nous. Au quotidien, les Algériens viennent vers nous, expriment leur sympathie et se préoccupent de notre situation. Il faut dire que cette situation particulière m’impose de nouvelles obligations. Depuis l’emprisonnement de mon mari, je suis dans les manifestations aux côtés de mes compatriotes, en contact avec les avocats et les militants politiques.

– Etiez-vous préparée à cette épreuve ?

Je savais que la vie d’un militant politique engagé dans l’opposition est en permanence sujette à de telles épreuves. J’étais consciente des risques que cela peut engendrer. Depuis son jeune âge, Karim a fait le choix de défendre les droits et les libertés des Algériens. Il s’est mis au service de son pays, du combat démocratique. Il s’y emploie avec honneur et conviction.

C’est un homme humble, sincère et fortement engagé. Sa force réside dans son honnêteté politique et intellectuelle, ce qui lui donne cette liberté dans son expression et l’autonomie dans sa réflexion. Les Algériens ont plongé l’Algérie dans une joyeuse révolution, mais les décideurs font tout pour gâcher cette belle épopée. Quand la répression commence à s’installer, on se pose des questions. Mon mari va-t-il se faire arrêter ? Viendra-t-il son tour ? Hélas ! ça n’a pas raté. Karim est en prison pour avoir refusé de mordre à l’hameçon.

– C’est-à-dire qu’a-t-il refusé ?

Depuis la mise en place du sinistre «panel du dialogue», certains de ses membres le harcelaient pour l’inclure dans leur démarche. Plusieurs délégations étaient venues à la maison pour le convaincre et tenter de l’enrôler. Karim n’est pas homme à se laisser amadouer. A chaque fois, il me disait que le serment fait au peuple algérien et l’engagement aux côtés de ses concitoyens ne sont d’aucune commune mesure avec leurs promesses et tentatives de corruption. Vous comprenez bien que son arrestation est politique et que les accusations fomentées contre lui ne sont que des prétextes.

– Racontez-nous son arrestation qui avait l’allure d’une interpellation hollywoodienne…

Je n’oublierai jamais ce moment où tout a basculé. Il était midi et demi quand il s’apprêtait à ramener notre fille Nadine (4 ans) de la crèche. On ne sait d’où un groupe d’hommes en civil – huit – ont surgi et se sont s’approchés de lui, lui demandant de les suivre dans leur véhicule. Il a eu la présence d’esprit de me mettre en ligne sur son téléphone portable pour que je puisse écouter la conversation. Il a exigé d’eux de le laisser de remonter à la maison pour qu’il mette son costume et a profité de ce moment pour me remettre un feuillet sur lequel il a noté les numéros de téléphone de son frère et celui de maître Bouchachi.

Les policiers étaient postés devant notre appartement et devant l’entrée de l’immeuble. J’ai attendu jusqu’à 17h avant d’informer l’avocat Mostapha Bouchachi. Ensuite ce fut une longue et angoissante attente, une éternité. Le temps était figé. A ce moment-là, je n’ai même pas eu le temps d’avoir peur. Je n’ai jamais vu mon mari aussi calme, serein et digne. Il était fort. Je le voyais partir sans savoir ce qui allait advenir. J’ai été saisie d’une colère sourde.

– Après quelques jours de détention, il a été remis en liberté qui a duré à peine 14 heures, car suivie d’une seconde arrestation. La joie a été de courte durée. Comment avez-vous vécu ce cauchemar ?

Je ne suis pas spécialiste en droit, mais je pense que c’est un cas unique dans les annales judiciaires de notre pays. Sa remise en liberté nous a libérés. C’était une joie indescriptible. Nos enfants ont pu enfin toucher leur papa et lui a pu les prendre dans ses bras. Il faut dire qu’entre lui et les enfants, il y a un lien fusionnel très fort. Tout le monde était soulagé. On croyait que le cauchemar était fini et qu’on pouvait enfin dormir tranquillement. Mais, le réveil nous a vite replongés dans l’angoisse. Quand des policiers en civil ont débarqué à 8h30, Karim était encore endormi – il s’était couché tard – il s’est levé rapidement.

La scène fut rapide et surprenante. Mon mari s’est entretenu avec eux durant deux minutes, il s’habille et part avec eux. Il a eu juste le temps de me dire que se sont des agents de l’unité «Antar». Nous sommes restés trois jours sans nouvelles de lui. J’ai appris plus tard, par ses avocats, qu’il avait subi un mauvais traitement. Il a été sérieusement bousculé. Il n’a pas été autorisé à prendre contact avec sa famille et son avocat, puis il n’a pas eu droit à une consultation comme c’est d’usage. Il disparaît une seconde fois devant mes yeux sans pouvoir faire quoi que ce soit. J’ai été comme enchaînée. Mais pas question pour moi de lâcher. J’ai juré de reprendre les choses en main et me battre.

– Il est accusé d’avoir œuvré à saper le moral de l’armée, puis d’incitation à la violence contre celle-ci…

Karim est un patriote qui aime son pays, il ne vit que pour son pays. Il est souvent enragé de voir l’Algérie bafouée par ses dirigeants, il est ulcéré de voir les Algériens subir des injustices de toutes sortes. Il ne supporte pas l’arbitraire. Mon mari n’est pas un homme à nuire à l’armée de son pays. Ça ne lui viendrait même pas à l’esprit. Les accusations portées contre lui ne sont qu’un prétexte pour l’enfermer. Il subit un acharnement.

Le pouvoir cherche à faire taire une voix qui dérange, une voix qui porte, respectée et crédible. La décision était prise en amont, il ne restait à la justice qu’à trouver l’habillage nécessaire. Il est fort probable que la décision de la chambre d’accusation près la cour de Tipasa de le placer sous contrôle judiciaire n’arrangeait pas les plans des décideurs. Ces derniers ne s’embarrassent pas manifestement des procédures. Ils ont transformé la justice en un instrument de répression contre les militants et contre le hirak. Une justice punitive qui emprisonne des étudiants, des jeunes filles, des personnes âgées, des jeunes braves qui portent l’Algérie dans leur cœur.

– Comment vivez-vous les campagnes d’attaques et de calomnies dont il a fait objet avant et après son emprisonnement ?

Les Algériens savent faire la part des choses, ils séparent le bon grain de l’ivraie. Malgré les campagnes calomnieuses qu’ils ont lancées notamment sur les réseaux sociaux et des pages gérées par des mercenaires, les Algériens connaissent et reconnaissent la valeur de Karim, ils lui vouent plus que du respect. Ils sont restés solidaires et unis, malgré les tentatives de division orchestrées par le pouvoir. Karim tient à la lutte pacifique et à la non-violence. Mon mari est d’une rectitude morale irréprochable. Il est allé en prison en homme digne. Pour ses opinions, il est prêt à tous les sacrifices. Je suis particulièrement fière de lui.

– Les Algériens se sont mobilisés pour vous, ils ont adopté Karim Tabbou et vous aussi depuis que vous vous joignez aux marches du vendredi. Votre vie a basculé…

Quand j’ai épousé Karim, je savais que j’allais vivre avec un homme qui ne s’appartient pas. J’étais consciente de ce que représentait son engagement politique. Parfois, je l’accompagnais dans ses activités et ses déplacements à Khenchela, Tébessa, Béjaïa… J’ai partagé avec lui des moments forts. Grâce à Karim, j’ai eu l’immense honneur et le privilège de rencontrer le leader charismatique Hocine Aït Ahmed, que Dieu ait son âme. Je voyais comment la militance était sa première compagne.

Je l’ai toujours soutenu et maintenant plus que jamais. Je suis une sorte de conseillère de l’ombre. Je suis une femme discrète, un peu en retrait du combat de mon mari. Mais, en effet, depuis son emprisonnement, je me retrouve au-devant de la scène, portée par l’élan de solidarité citoyenne. Ma vie a complètement changé depuis. Je suis tout le temps sollicitée, les gens me témoignent une incroyable solidarité. Je suis fière de mon peuple, il est fabuleux. Fière de cette jeunesse qui défie la tyrannie et la bêtise. En voyant tous ces jeunes partout dans le pays arborer fièrement le portrait de mon mari, ils me donnent du courage, ils me comblent de bonheur, malgré la douleur due à son absence.

– Publiquement, Karim Tabbou apparaît comme un homme dur, sans état d’âme. Il est comment dans sa vie privée ?

Karim est un homme de conviction, dur parce qu’intransigeant sur les principes et les valeurs. Il n’est pas sans état d’âme, il est âme sensible. Engagé, parfois rebelle, mais il est particulièrement humain pas seulement dans sa vie privée. Il est entier. Il est blessé par les souffrances des petites gens. Karim n’est pas un politique coupé des réalités, il est le pur produit d’une réalité algérienne qu’il a en partage avec l’écrasante majorité. Il est l’enfant de cette Algérie qui souffre.

– Vous dites quoi justement à ces Algériennes et Algériens ?

Résistons, restons unis dans notre combat pacifique pour réussir notre révolution. Nous sommes sur la bonne voie, nos revendications sont justes et légitimes. J’en profite pour lancer un appel, surtout aux femmes, je leur demande de s’investir davantage dans ce mouvement, c’est l’avenir de nos enfants qui se joue dans ce moment historique. Certes, il faut se mobiliser pour la libération de tous les détenus politiques et d’opinion, mais l’objectif central reste la démocratie et l’instauration d’un Etat de droit. Il faut mettre fin à ce système corrompu.

– Nous sommes à la veille d’un 1er Novembre historique, Karim Tabbou aurait aimé vivre cette journée en liberté avec ses concitoyens…

Et comment ! Lui qui a un attachement viscéral à cette histoire glorieuse. A la maison, il passe son temps à apprendre à nos enfants les valeurs du patriotisme. Ils s’amusent en chantant les hymnes patriotiques. Depuis le début de notre hirak révolutionnaire, les Algériens ont décidé irréversiblement de se réapproprier leur histoire longtemps confisquée. Cette date revêt un caractère particulier. Il s’agit pour nous, 65 ans après le déclenchement de la Guerre de libération nationale, de concrétiser les promesses de Novembre.

La libération du citoyen algérien. Je dis aux Algériens de nous retrouver toutes et tous lors de ce vendredi historique. A cette occasion, je salue la mémoire des martyrs, je rends hommage aux Algériens, je pense profondément aux femmes, aux enfants et aux familles de tous les détenus politiques et d’opinion. Nous vaincrons.



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