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Kamel Eddine Fekhar… une histoire

31 mai 2019 à 9 h 15 min

Le décès de Kamel Eddine Fekhar en prison a créé l›émoi dans le pays et ailleurs dans le monde. La situation de son codétenu, le syndicaliste Aouf Hadj Brahim, dont l’état de santé s’est aussi détérioré, demeure inquiétant. Au moment où nous mettons sous presse, le militant a été libéré. Retour sur l’histoire de leur détention et les conditions de leur incarcération.

«Si je meurs, enterrez-moi à côté de mon ami et frère de combat, Kamel Eddine Fekhar», insiste Aouf Hadj Brahim, codétenu de feu Dr Kamel Eddine Fekhar et accusé avec lui dans le même dossier, auprès de son avocat Me Salah Dabouz, qui lui a rendu visite hier dans sa salle carcérale à l’hôpital de Ghardaïa, déclare l’avocat à El Watan Week-end, joint par téléphone.

Le rebelle est décédé. Nous n’allons plus revoir ce fervent défenseur des droits humains et de la cause amazighe, passé, mardi matin dernier, dans l’au-delà. Le Dr Kamel Eddine Fekhar n’est plus.

La nouvelle de sa mort a bouleversé les Algériens et a suscité une avalanche d’indignation à l’internationale. Comment est-il possible de laisser mourir en prison un détenu politique et d’opinion durant l’Algérie de la révolution du Sourire qui a ému le monde ? Le pouvoir maintient l’arbitraire et le despotisme au moment où les Algériens mènent l’une des plus belles révolutions pacifiques de la terre entière.

Comment a-t-il (le pouvoir) permis un tel acte au moment où plus de 22 millions d’Algériens sortent quotidiennement se battre pour l’instauration d’un Etat démocratique et de droit et pour reprendre sa liberté, quand on la ôte à un digne fils de ce pays chèrement libéré des griffes du colonialisme, puis de l’islamisme et du régime autoritaire et dictateur.

L’affaire Fekhar restera gravée dans l’histoire algérienne, «lui qui est mort parce qu’il voulait tout simplement vivre libre», comme le rappelle le romancier Yasmina Khadra dans sa réaction au décès du rebelle mozabite. Mais le Dr Fekhar n’était pas seul. Il a été interpellé et placé en détention provisoire avec un autre visage de la résistance dans la vallée du M’zab. Il s’agit de l’enseignant syndicaliste et responsable de la section du Conseil des lycées d’Algérie à Ghardaïa (CLA) et militant du Mouvement démocratique et social (MDS), Aouf Hadj Brahim.

Aussitôt interpellés, ils ont immédiatement entamé une grève de la faim qui a duré plus de 50 jours, à l’issue de laquelle le Dr Fekhar a laissé sa vie. «Aouf Hadj Brahim, qui se trouve encore dans sa salle carcérale de l’hôpital de Ghardaïa, où était Dr Fekhar avant son transfert à Blida, peut subir le même sort, s’il n’est pas libéré immédiatement», prévient son avocat Me Dabouz. Ajoutons à cela les conditions dans lesquelles les deux détenus étaient pris en charge, décrites par Me Salah Dabouz, comme étant «catastrophiques et inhumaines».

Que dire de plus pour interpeller les consciences avant le second drame, si ce n’est cette phrase avec laquelle Aouf a mis fin à la visite hier de son avocat, lui qui a arrêté sa grève de la faim jeudi dernier dans le but de reprendre quelques forces et s’occuper de Dr Fekhar, «plus affaibli et non assisté par le corps médical», ce dont témoigne Me Dabouz : «Je vais mourir comme Fekhar.

Le corps médical refuse de prendre soin de moi depuis que j’ai suspendu ma grève de la faim. Mais je n’ai pas peur de la mort. Je vais la reprendre en signe de contestation contre le comportement ignoble à mon égard et en hommage à mon frère de combat que je viens de perdre.» «Il faut sauver le détenu mozabite, Aouf Hadj Brahim, d’une mort certaine», exige la société civile algérienne et internationale.

Prisons

Médecin de formation et de métier, le Dr Kamel Eddine Fekhar, qui était membre du Front des forces socialistes (FFS), puis président de la section de La ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (Laddh) à Ghardaïa, n’a pas eu la vie facile.

Il a accumulé plusieurs poursuites et condamnations durant son parcours de militant. L’avant-dernière détention date des derniers événements qu’a connus Ghardaïa entre novembre 2013 et août 2015, durant lesquels «plus d’une cinquantaine de Mozabites ont été assassinés et près de 600 autres poursuivis par auto-saisine du parquet de Ghardaïa et placés durant plusieurs mois, sans jugement, en détention provisoire dans les différentes prisons du pays», rappelle l’avocat.

Dans cette affaire, Kamel Eddine Fekhar faisait l’objet de «près de 18 chefs d’accusation dont certaines étaient passibles de la peine de mort».

Le Dr Fekhar avait subi deux ans de prison ferme avant qu’il ne soit jugé et remis en liberté avec plusieurs autres militants mozabites, dont Kacem Soufghalem, défenseur des droits de l’homme lui aussi et compagnon de lutte très proche du défunt.

Rencontré quelques jours plus tard au siège du MDS à Alger, où il devait animer un point de presse sur les conditions de sa détention et les événements de Ghardaïa, le Dr Kamel Eddine Fekhar avait confié à El Watan Week-end, qu’il «refusait catégoriquement de rentrer encore une fois en prison et qu’il est prêt a y laissé sa vie, si jamais le pouvoir songeait à lui faire subir ce cauchemar», ce qui s’est exactement passé cette fois-ci. Pourquoi et comment le Dr Kamel Eddine Fekhar s’est retrouvé encore une fois en prison ? Cette question revient chez beaucoup de gens qui n’ont pas saisi l’affaire.

Révolution

L’histoire remonte à bien avant la révolution du 22 février, quand deux Mozabites, Khiyat Idris et Tichaabet Noureddine, placés avant en détention provisoire, ont été condamnés en première instance à Ghardaïa. «Accusés de meurtre, ces deux Mozabites ont été condamnés le 26 mars dernier à dix ans de prison ferme, alors que le vrai meurtrier s’est présenté devant la justice et avait avoué son acte», explique Me Dabouz. Cette affaire a réveillé les vieilles blessures chez les Mozabites, dont les plus actifs se sont élevés contres cette condamnation à travers des vidéos et des écrits diffusés sur les réseaux sociaux.

On peut citer ici Me Salah Dabouz qui a condamné la décision de justice, en accusant le procureur général de Ghardaïa, Mohamed Ben Salem, le wali Azeddine Mecheri, ainsi que la justice de Ghardaïa «de traitement discriminatoire et racial envers les Mozabites».

Aouf Hadj Brahim, quant à lui, avait publié sur sa page Facebook la Charte internationale des peuples autochtones à laquelle l’Algérie a adhéré, précise Me Dabouz. «Il est accusé d’appel à la discrimination raciale en Algérie», confie l’avocat.

Quant au Dr Kamel Eddine Fekhar, il a reçu un ancien journaliste de la Radio algérienne qui vadrouillait en Algérie dans le but de recueillir les ressentis des Algériens concernant la révolution du Sourire, le 25 mars dernier, soit la veille de la condamnation des deux Mozabites cités ci-dessus. Dans cette interview filmée, le Dr Fekhar a évoqué «le traitement discriminatoire des pouvoirs publics et de la justice envers les Mozabites en citant le cas d’un Mozabite placé sous contrôle judiciaire, alors qu’il était en prison le jour des faits», raconte Me Dabouz.

Depuis cette vague d’indignation, sept militants mozabites, dont Kamel Eddine Fekhar, Aouf Hadj Brahim et Me Salah Dabouz, sont poursuivis dans le même dossier et pour les mêmes chefs d’accusation. Il y a avec eux d’autres noms connu à Ghardaïa, comme Noureddine Dadi Nounou, Hamou Mesbah, Cheikh Belhadj Nacreddine, et Khadir Babas qui ne vit pas en Algérie mais aux Etats-Unis. «Il y a des gens commandités par le pouvoir qui possèdent une liste de tous les militants mozabites.

Ces derniers choisissent parmi eux et accusent certains d’entre eux dès qu’il y a une affaire dont les commanditaires ne sont pas identifiés. C’est ainsi que ça marche à Ghardaïa», dénonce Me Dabouz. Le Dr Fekhar, poursuivi par deux véhicules de la police, avait été obligé par ces derniers de les suivre alors qu’il embarquait deux de ses fils, âgés de 8 ans et 12 ans, avec lui. «Il leur a demandé la permission de les déposer à la maison avant de se rendre, mais les policiers ont refusé. Ils ont fini avec lui au commissariat», témoigne un proche de Dr Fekhar, joint par téléphone.

Quant à Aouf Hadj Brahim qui était déjà sous contrôle judiciaire, «il a été interpellé, puis tabassé et menotté à l’intérieur du tribunal de Ghardaïa, où il avait signé sa présence auprès du juge d’instruction», dénonce Me Dabouz. «Afin de déposer plainte contre ces éléments de la police qui l’ont tabassé, j’ai demandé au procureur général de ce tribunal, Bouzidaoui Hafir, les vidéos des caméras se trouvant à l’intérieur de son tribunal.

Et vous savez ce qu’il m’a répondu ? Il m’a dit qu’elles ne marchaient pas ce jour-là !», s’emporte l’avocat. Et d’ajouter : «J’accuse ce procureur de tentative de dissimuler les preuves par l’usage de son autorité de procureur.» Hormis Me Dabouz, les autres cités dans ce dossier n’ont pas été encore inquiétés par la justice. Pour rappel, Me Dabouz a été interpellé pendant la révolution du Sourire à Alger et transféré durant la nuit à Ghardaïa, où il a été placé sous contrôle judiciaire le lendemain.

Me Dabouz apprend qu’il est accusé dans trois dossiers, dont celui de Dr Kamel Eddine Fekhar. «J’allais être incarcéré moi aussi, n’était le soutien et la solidarité de toute la corporation des avocats qui avait menacé de recourir à une grève générale illimitée, si la justice décide de me placer moi aussi en détention provisoire, comme les autres militants dans ce dossier», avoue Me Dabouz.

Non-asistance à personne en danger

«Le syndicaliste Aouf et Dr Fekhar étaient placés en détention provisoire avant même que le juge d’instruction n’examine leurs dossiers. C’est Kamel Eddine Fekhar qui m’a dit que le juge n’avait même pas en main son dossier, quand il a pris cette décision. Ils ont été placés dans une cellule de deux mètres carrés à la prison de Ghardaïa. Ils avaient une cuvette de toilette turque au fond de la salle.

Ils étaient obligés d’allonger leurs jambes sur la cuvette en question pour pouvoir dormir», raconte Me Dabouz. Plusieurs jours passent après leur grève de la faim. Les deux hommes s’affaiblissent et ne se tiennent plus. Ils ont fini à l’infirmerie de la prison, où ils ont passé dix jours, «sans aucune prise en charge médicale», assure Me Dabouz. «Il a fallu que Fekhar accuse le médecin de poursuites judiciaire pour qu’il décide de le transférer avec Aouf à l’hôpital de la même ville», affirme l’avocat.

Dans leur salle carcérale de l’hôpital de Ghardaïa et après plus de 40 jours de leur grève de la faim, les détenus souffraient régulièrement de crise de fièvre, de tremblements et des maux de tête. «Les médecins leur avaient donné un antibiotique qu’ils prenaient de manière irrégulière. Les infirmiers leur disaient qu’ils devaient s’estimer heureux et qu’ils doivent d’abord en finir avec les autres patients et d’avoir du temps pour venir les prendre en charge», ajoute Me Dabouz. Et de raconter que la salle dans laquelle ils étaient placés était dans «un état lamentable, particulièrement sur le plan hygiène».

Il accuse aussi le médecin des deux militants notamment dans le cas de Fekhar de «non-assistance à une personne en danger, vu que ce dernier refusait de soigner Fekhar et de discuter avec lui, lui qui est aussi médecin, de son cas de santé qui était très délicat». «Il a commencé à perdre la mémoire.

Il avait complètement oublié qu’il avait fait une grève de la faim. Il pensait qu’il était en prison depuis 2015 et qu’il n’a jamais été libéré. Même sa femme m’a appelé la veille de son décès pour me dire qu’il ne l’a même pas reconnue», révèle Me Dabouz. Et d’ajouter : «Lors de ma troisième visite, Fekhar s’était endormi.

Il s’est réveillé avant que je sorte et m’a regardé en souriant pour dire qu’il a allait mourir : je vais mourir. Ma mort a été programmée. Ils veulent me tuer. Je suis médecin et je suis conscient de ce qui m’arrive. J’ai alerté dans une première vidéo, puis une deuxième et une troisième.

J’ai écrit aux journaux. J’ai tout fait, mais sans que rien ne soit fait pour le sauver. Il est mort aujourd’hui et on risque de perdre aussi Aouf Hadj Brahim, qui est aussi dans le même cas.» Me Salah Dabouz a été le premier informé du décès de Dr Kamel Eddine Fekhar le mardi à 8h dans l’hôpital Frantz Fanon, où il avait été transféré en urgence la veille. Il l’a annoncé dans une vidéo qu’il a diffusée en live sur son compte Facebook.

La nouvelle est tombée comme un éclair foudroyant sur les Algériens. Le Dr Kamel Eddine Fekhar est décédé en prison ! Son enterrement est prévu demain à 14h au carré mozabite à El Alia. Les citoyens attendent ce moment pour se recueillir sur sa dépouille et faire un dernier adieu à ce rebelle et combattant pour la liberté et le respect de la diversité en Algérie. C’est un autre symbole qui s’en va après le syndicaliste Idir Achour et l’ancien responsable du MDS feu Hamid Ferhi.

Dans la vallée du M’zab, plusieurs militants sont encore en prison, dont le plus vieux détenu politique Ahmed Baba Nedjar, condamné «abusivement», selon ses avocats, «à perpétuité». Il est aujourd’hui à sa 14e année.

Mais il y aussi Aouf Hadj Brahim qui croupit dans sa salle carcérale de l’hôpital de Ghardaïa. «Il est dans une situation très délicate et difficile, notamment depuis qu’il a entendu la nouvelle du décès de son ami Dr Fekhar. Il doit être libéré en urgence», alerte l’avocat. «Je demande à ce que tous les cas de Mozabites accusés ou détenus dans ces dossiers politiques soient délocalisés vers une autre juridiction que Ghardaïa.

Nous ne savons qui parmi les juges discrimine ou pas. Je tiens pour responsables les dirigeants de la prison, de l’hôpital et de l’administration quant à mon intégrité physique et celle des détenus, notamment les Mozabites.»


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