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Abdelkader Lazereg. Psychologue clinicien et formateur à l’université d’Alger

«Jamais la décompensation psychiatrique n’a été aussi présente comme au temps de la Covid-19»

06 août 2020 à 10 h 04 min

Abdelkader Lazereg est psychologue clinicien, psychothérapeute, formateur et titulaire de diplôme de post-graduation spécialisé en psycho-trauma de l’université d’Alger 2. Dans cet entretien, il revient sur les causes de la recrudescence de la violence ces derniers temps, la santé mentale de l’Algérien après l’épidémie et le conspirationnisme.

– Nous assistons, ces dernières semaines, à une recrudescence des suicides, des agressions, des vols… Pourquoi ?

Que ce soit les suicides ou les tentatives de suicide qui touchent toutes les catégories sociales ou professionnelles, les agressions ou les vols, ce sont des phénomènes qui ont toujours existé dans notre société, comme dans toutes les sociétés du monde.

Aujourd’hui, nous ne disposons pas de données épidémiologiques pour pouvoir évaluer ou mesurer les répercussions de la pandémie de Covid-19 sur la violence, le suicide ou encore les agressions, même si ce sont des phénomènes qui prennent de l’ampleur dans les moments de crise, quelle que soit la nature de ces crises.

Cependant, ce que l’on peut avancer, c’est que tous les ingrédients, tous les facteurs sont présents pour engendrer ces types de comportements ou de conduites.

La Covid-19, virus invisible et mortel, le confinement, l’isolement social, la réduction des contacts avec les proches ou amis, la perte d’emploi, la peur de la contamination, le décès de membres de la famille sans pouvoir assister à l’enterrement, la routine génératrice de stress, avenir bouché, manque de liquidités, chaînes interminables dans la chaleur, interdiction sanitaire d’aller à la plage pour les jeunes sont autant de facteurs déclenchant qui peuvent induire au passage à l’acte (fatal) ou à des comportements déviants.

Il faut savoir qu’après une crise sanitaire inédite qui dure depuis presque cinq mois, avec son lot de morts et de contaminés, de nombreuses personnes sont totalement épuisées psychiquement et il suffit d’une simple friction, une contradiction, pour que ça flambe.

– Ce phénomène concerne-t-il les pays développés ou est-il surtout lié aux pays du tiers-monde à cause du manque de moyens et la quasi-absence du suivi psychologique à temps ?

Jamais la décompensation psychiatrique n’a été aussi présente comme au temps de la Covid-19. Cette crise sanitaire liée au coronavirus est planétaire et tous les pays, sans exception, sont touchés. L’impact sur la santé mentale est universel et peut toucher toutes les catégories sociales, que l’on soit riche ou pauvre ou appartenant à une puissance.

La différence réside dans l’application et le respect des gestes barrières. Les pays dits pauvres ou à économies émergentes par manque de civisme, ne disposant pas de moyens matériels, médicaux, masques, eau ni de moyens financiers suffisants, payent un lourd tribut.

Ces carences, outre la mauvaise qualité de la prise en charge, génèrent des actes de vandalisme, de vol, de meurtre, etc. Là aussi, il faut dire que les comportements «délinquanciels», si l’on peut les appeler ainsi, existent partout dans le monde.

– Qu’en est-il de la santé mentale de l’Algérien après le coronavirus ?

L’équilibre psychique de l’Algérien ne tient qu’à un fil, et sans une réelle prise en charge sur le plan mental, sans un accompagnement psychologique efficace, la rupture risque d’être brutale et plus dramatique que celle de la Covid-19 elle-même.

Pour l’ensemble de la population, la pandémie n’a que trop duré et nous assistons à l’émergence de différents troubles anxieux, dépressifs, psychotiques, psychopathologiques et même psychotraumatiques, puisque cette pandémie a réactivé d’anciens traumatismes psychiques.

Il faut le rappeler à chaque fois, l’équilibre mental des Algériens, déjà fragilisé par la décennie noire, la situation économique et sociale, est gravement perturbé. En termes de santé mentale publique, le principal impact psychologique jusqu’à maintenant reste le taux élevé du stress et de l’anxiété, même si d’autres troubles psychologiques ont fait leur apparition.

Et le stress n’est pas sans conséquences négligeables sur la santé de l’individu. Un stress présent et qui dure depuis plusieurs mois ne peut qu’entraîner des troubles psychologiques graves, en dehors des maladies psychosomatiques chroniques, tels que le diabète ou l’HTA. Il est vrai aussi que ce ne sont pas tous les Algériens qui vont développer des troubles traumatiques ou autres troubles psychologiques.

Si certains sont dans un stress adapté en mobilisant leurs ressources face au danger, d’autres se trouvent dans un stress dépassé. Un stress trop intense, prolongé et mal géré, comme c’est le cas aujourd’hui chez de nombreux individus, est en train de produire des effets négatifs tant sur le plan comportemental qu’affectif.

De par le stress, de nombreux citoyens sont devenus agressifs et présentent des troubles du sommeil, de l’humeur, une fatigue intense, etc. Les professionnels de santé mentale appréhendent l’après-Covid-19 et son lot de troubles psychologiques et psychiatriques, comme ce fut le cas juste après l’indépendance du pays ou après la décennie noire.

– Malgré les nombreux décès causés par le coronavirus, les hôpitaux qui sont pleins… certains ne croient toujours pas à la Covid-19 et parlent de la théorie du complot. Et il y a même des médecins qui défendent cette théorie, pourquoi ?

Vous savez, en pareilles circonstances dramatiques et traumatiques, lors d’événements qui touchent à la sécurité mentale et physique, nous assistons à l’émergence de catégories de personnes qui, pour donner un sens à ce qui échappe au contrôle mental, évoquent, pour atténuer l’impact du stress sur la population, des théories conspirationnistes.

Nous avons déjà constaté chez une partie de la population, infime heureusement, une attitude de refus de prendre en compte la réalité dévastatrice de la Covid19, un déni de la réalité du virus par des comportements inciviques. Quant à la théorie du complot, elle est le prolongement d’un mécanisme de défense qu’est le déni.

Si en Occident, la théorie du complot consiste à dire que le virus n’est que pure invention de laboratoires pharmaceutiques dans le but de proposer un vaccin et engranger de l’argent, chez nous, la propagation du virus répondrait à une meilleure maîtrise de la contestation politico-sociale. En fait, pour les adeptes de la théorie du complot, la Covid-19 ne serait que l’œuvre de l’homme.

Et puis, lorsque l’on entend un médecin dire que la Covid-19 a muté en virus saisonnier et qu’il n’est plus virulent et que la population n’a pas lieu de s’inquiéter, il n’a pas lieu de blâmer le simple citoyen et l’accuser d’incivisme. Le virus est toujours là, plus virulent qu’avant, ce qui nous conduit à faire preuve d’une double vigilance, surtout en cette période de fête où les visites familiales se multiplient.

La Covid-19 est une réalité et le respect des gestes barrières, de la distanciation sociale et surtout le port du masque sont de mise. En outre, le citoyen doit faire preuve de civisme et ne pas céder aux «fake news» diffusés sur les réseaux sociaux, faire des analyses logiques pour ne pas sombrer dans les thèses conspirationnistes, facteurs de panique et de stress.



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