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Ils refusent le statu quo et le font savoir : 5e mandat , ripostes citoyennes

12 février 2019 à 11 h 28 min

Mouta !» (On est morts) «Si nous acceptons cette situation, nous sommes un peuple mort !» L’homme qui répète ces mots a du mal à garder son calme. La scène se passe dans la ligne de métro. L’homme est en colère contre l’annonce de la candidature de M. Bouteflika.

Palabrant avec son voisin de rangée, il en profite pour faire entendre son indignation haut et fort. «Ils n’ont pas honte, nous sommes la risée des nations», fulmine-t-il. «Bensalah en est à son 7e mandat (à la tête du Sénat, ndlr), vous vous rendez compte ! Et lui-même est malade !» tonne-t-il encore.

Ce monsieur n’est certainement pas le seul à être scandalisé par l’annonce présidentielle et la perspective d’un 5e mandat consécutif. Depuis la dépêche de l’APS diffusant la déclaration d’intention prêtée au «candidat invisible», beaucoup de nos concitoyens n’hésitent pas à exprimer leur indignation avec effroi.

Hafid Derradji écrit sur son compte Twitter : «La candidature de Bouteflika par correspondance, sans le voir ni entendre sa voix, est une première historique qui ne se reproduira pas dans la vie de l’humanité. C’est pour cela qu’on ne peut pas se taire.»

Pour le célèbre commentateur sportif, fermer les yeux sur cette candidature, c’est se «rendre complice du clan dans l’assassinat de la patrie (…) après l’annonce de la candidature d’un homme qui avoue sa maladie, selon la lettre qui lui a été attribuée».

Dans un tweet précédent, Hafid Derradji s’était fendu d’une première réaction à chaud, sur fond noir : «J’ai honte.» Il déclare, amer : «Je vais me retirer entièrement du paysage dans le cas où on fait passer ‘‘el harda el khamissa’’ (la cinquième catastrophe).»

Il revient, cependant, clarifier son propos en précisant : «Ce que je voulais dire, c’est que je ne peux pas me dresser contre le désir du peuple de laisser le clan continuer à s’accaparer du pouvoir. Mais si le peuple refuse l’humiliation et la capitulation devant le fait accompli, à ce moment-là, je serai l’un des soldats de l’Algérie pour affronter le gang.»

«L’Histoire va vous condamner»

Abdelouahab Fersaoui, président de l’association RAJ, a posté un texte fort sous le titre «Ils ont osé» : «Je me suis fait violence pour lire le texte annonçant la candidature de Son Excellence pour un 5e mandat. Son contenu est révélateur de l’échec de 20 ans de règne.

Ce qu’ils n’ont pas pu réaliser depuis 20 ans, ils comptent le faire maintenant ?!» «C’est aberrant, c’est une honte, c’est un mépris envers les Algériens, une insulte à leur intelligence et une trahison du sang des chouhada qui ont libéré le pays du joug colonial pour vivre libre et avec dignité. Nous sommes devenus la risée du monde», martèle-t-il.

Et de poursuivre : «Vous qui avez pris le pays en otage, qui avez profité de la rente pétrolière pour vous enrichir sur le dos du peuple et acheter la paix sociale pour vous maintenir, vous qui avez utilisé le traumatisme des années 1990, la soi-disant menace sur la stabilité du pays, la main étrangère et les guerres que connaît la région pour faire peur aux Algériens et gagner du temps, vous qui avez usé des moyens de l’Etat pour réprimer les Algériens, étouffer toute contestation citoyenne et empêcher toute organisation, l’histoire va vous condamner, les Algériens et les générations futures vont vous maudire.» Abdelouahab Fersaoui conclut par ces mots vibrants : «Sachez une chose : le peuple algérien n’est pas dupe, il est conscient, il n’a pas peur de vous, il a peur pour l’Algérie qu’il porte dans son cœur, contrairement à vous qui voulez l’emmener vers l’irréparable. L’Algérie va droit au mur et vous en êtes les seuls responsables.»

«Où est le Président ?»

Il convient de rappeler aussi «l’Appel des jeunes engagés pour l’Algérie» qui a pris les devants dès le 29 janvier pour dénoncer le statu quo. L’appel est signé par 25 citoyens de différents horizons (militants associatifs, avocats, défenseurs des droits humains, chercheurs, journalistes…).

Extrait : «Nous, jeunes citoyens engagés, signataires de la présente lettre, sommes profondément inquiets pour l’avenir de notre pays. A la veille d’une échéance politique importante, la prolongation du statu quo constitue un réel danger pour l’Algérie», alertaient les signataires de cette déclaration commune, en plaidant pour «un changement structurel de système».

«Cet appel est un cri de colère et d’espoir qui doit interpeller toutes les Algériennes et tous les Algériens sur la nécessité de prendre leur destin en main». «Nous, jeunes citoyens engagés, sommes aussi conscients que notre génération doit assumer ses responsabilités et faire face aux innombrables défis de demain, tels que la transition énergétique, la croissance démographique, le retard scientifique et technologique, et le réchauffement climatique, pour ne nommer que ceux-là.

Le compte à rebours est bien avancé. Chaque jour d’immobilisme est un temps perdu pour notre pays», soulignaient les auteurs de cet appel.

Parmi les autres réactions à relever, celle de ces citoyens de la ville d’Oum El Bouaghi qui ont chahuté, samedi dernier, un meeting du secrétaire général de l’ANR, Belkacem Sahli, qui fait campagne pour Bouteflika. Sur une vidéo relayée par plusieurs sites d’information, on voit des jeunes s’écrier à l’adresse du conférencier : «Où est le Président ?»

M. Sahli tente en vain de les calmer : «Ecoutez-moi et vous aurez la réponse.» Il s’est accroché comme il a pu en tentant, en vain, de terminer son discours devant les clameurs réprobatrices qui montaient.

Ceci n’est qu’un prélude à la drôle de campagne qui s’annonce pour les tenants du 5e mandat qui devront mobiliser des trésors d’imagination pour pallier l’absence du candidat grabataire.

«à la rue nous appartenons, à elle nous retournons»

Autre image à retenir : ce slogan qui a fait son apparition sur les réseaux sociaux dans la foulée de l’annonce présidentielle : «A la rue nous appartenons et à elle nous retournons.» On l’aura compris : il s’agit d’un détournement de la formule rituelle qui clôt habituellement les messages nécrologiques : «A Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons.»

Elle est relayée par plusieurs activistes qui entendent ainsi investir la rue pour faire barrage au 5e mandat. D’autres appels à la désobéissance civile se multiplient sur Facebook sans pour autant se structurer autour d’une initiative claire.

Des voix opposées au 5e mandat mettent toutefois en garde contre cette option et appellent à privilégier la voie électorale en misant sur l’un des outsiders en lice. H’mida Ayachi qui a rejoint le staff de campagne de Ali Ghederi poste sur sa page : «Tous une seule voix» accompagnant son message de ce hashtag : «#Mayfoutouche» (ils ne passeront pas).

Cette option rencontre elle aussi force contestation de la part d’une frange de l’opinion qui doute fort de la fiabilité de la solution électorale, rappelant la longue tradition du système en matière de fraude et de tripatouillage des urnes. Une autre stratégie se dessine : celle qui consiste à se projeter dans l’après-2019.

Akram Kharief, fondateur du site «Mena Défense» (menadefense.net/fr/) préconise de saisir l’opportunité de la conférence nationale mentionnée par Bouteflika dans sa déclaration d’intention pour proposer un vrai contre-programme : «OK Bouteflika est officiellement candidat, que faire ? Il faut une mobilisation générale pour le forcer à faire de la conférence nationale qu’il a promise une conférence prenant en compte tout le monde», plaide-t-il sur sa page Facebook. «Dès maintenant, les gens doivent se regrouper en spécialités et commencer à faire des propositions de réformes.

C’est un premier jalon où il faudra se battre, bien plus que pour les élections fictives d’avril. Préparons tous ensemble l’après-Bouteflika dès maintenant, il ne faut pas qu’on se résigne.

Ce pouvoir est en panne de solutions et est incapable d’organiser sa succession ou la sortie de crise. Je propose dès maintenant la mise en place d’un collectif de réformes pour le sauvetage du pays, ouvert à tous.»

«La vraie bataille, c’est après les élections»

Enfin, pour d’autres militants autrement plus aguerris, la seule stratégie qui paie est de réinvestir le terrain des luttes et amorcer un travail de longue haleine. C’est ce que prône Kader Farès Affak, parangon du militant total, engagé sur tous les fronts (terrain politique avec le PAGS/Ettahadi/MDS, terrain social avec l’association Le cœur sur la main, action culturelle avec Le sous-marin). «La vraie bataille, c’est après les élections», tranche-t-il.

D’après lui, les Algériens ne sont pas fâchés avec la politique, «mais avec les élites politiques». «Quand on voit comment les gens suivent le mouvement des ‘‘gilets jaunes’’ en France, on s’aperçoit qu’ils ne sont pas coupés de la politique, de façon générale. Ils sont coupés de la politique que nous menons, ici, que ce soit celle du pouvoir ou celle menée par la classe politique», analyse-t-il.

S’agissant de la velléité d’un 5e mandat, il estime que «les gens ne veulent pas aller à l’affrontement, parce qu’à chaque fois qu’il y a un affrontement avec le pouvoir, ce sont les citoyens qui perdent. (…). Ils ont appris à travers Octobre 1988 ce qui s’est passé, ils ont appris à travers le Mouvement citoyen de Kabylie…».

Il considère par ailleurs qu’il «n’y a pas réellement de force politique capable de capitaliser les luttes citoyennes». Il fait remarquer au passage que l’abstention vaut «aussi bien pour le pouvoir que pour l’opposition». «L’abstention n’est pas une résignation.

Elle exprime la déception de la société envers une classe politique qui est devenue obsolète, et un pouvoir qui ne l’écoute pas», décrypte-t-il. Il est aujourd’hui impératif de «réinventer d’autres cadres de lutte», proclame-t-il. Le problème, selon lui, est qu’«il n’y a plus de rêve.

L’indépendance était un rêve, construire l’Etat algérien après l’indépendance était un rêve ; 1988, la démocratie, c’était un rêve, et aujourd’hui, il n’y a plus de rêve, les gens ne rêvent plus.

On ne donne aucun rêve à ce peuple». «On est en retard par rapport à ce qui se passe dans la société», constate-t-il encore avec lucidité. «Nos déceptions, nos échecs, il ne faut pas les faire porter par la société.

Ce sont nos échecs à nous.» Pour autant, Kader ne s’avoue pas vaincu : «Il faut la garder, cette flamme, elle est en nous. Elle est dans chaque Algérien, cette énergie, cette flamme. Ces brins d’espoir, c’est quand les gens se lèvent, se battent. Même dans leur résignation, il y a de la colère.

Il y a chez eux un courage extraordinaire, parce que résister à tous les coups que le pouvoir donne à ce peuple… Je puise toute mon énergie dans la société. Il faut descendre au niveau du peuple pour trouver cette flamme. Il faut descendre en bas, en bas, en bas. Aller à la rencontre du peuple et ne pas avoir peur.

C’est un peuple qui comprend, qui sait avancer, mais à son rythme. Et ce peuple aura encore son mot à dire, comme il l’a fait en 1954, en 1988, en 2001, dans la lutte antiterroriste… Quand il a senti qu’il avait son mot à dire, il l’a dit, et il dira encore son mot.»

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