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Travail de mémoire, le projet se précise : «Il ne s’agit pas d’une écriture commune de l’histoire» 

10 août 2020 à 10 h 08 min

M. Chikhi a estimé que «l’on parle d’une écriture commune de l’histoire qui n’est, toutefois, ni souhaitable ni possible».

Le travail sur les questions mémorielles sous la conduite du directeur des Archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, pour la partie algérienne, et de l’historien Benjamin Stora pour la partie française, commence à se préciser, sinon dans ses modalités pratiques, du moins dans sa vision et sa philosophie. C’est ce qui se dégage en tout cas à la lecture des dernières déclarations des deux protagonistes.

Dans un entretien accordé à l’AFP, M. Chikhi a exprimé sa conception de ce travail en déclarant : «Soyons sérieux et soyons objectifs. Il ne s’agit pas d’écrire l’histoire en proposant de désigner des deux côtés une personnalité pour lancer, peut-être, un dialogue sur les problèmes de mémoire.

La mémoire, c’est quelque chose de beaucoup plus vaste. Il s’agit de voir comment amener les deux pays à gérer leurs mémoires. Si mon collègue, mon partenaire ou mon vis-à-vis, Benjamin Stora, a une vision qui est la vision française en matière des problèmes de mémoire, nous aussi nous avons la nôtre. Donc, il s’agit de confronter, de discuter.»

A une question sur l’incidence de ces débats mémoriels sur les relations algéro-françaises et le risque de les voir «envenimer» ces relations «plutôt que de les apaiser», M. Chikhi a répondu : «L’Algérie a une obligation, qui est liée à sa situation géopolitique, d’avoir des rapports sereins avec tout l’environnement dans lequel elle se meut, et en premier lieu l’environnement méditerranéen.

Par ailleurs, si nous pouvons réfléchir à comment nous coordonner sur les problèmes de la mémoire, pour qu’ils ne puissent pas gêner la fondation de rapports normaux entre deux Etats indépendants, je pense qu’on aura rendu un grand service à nos deux pays.

C’est la vision que nous nous faisons en Algérie. Nous voulons avoir des rapports sereins avec nos voisins, même s’il y a une mer qui nous sépare de l’autre rive. D’autant plus que les deux pays ont vécu ensemble pendant une assez longue période, parfois en se chamaillant, parfois en se faisant la guerre.»

Le conseiller du président de la République pour les Archives et la Mémoire nationales a souligné par ailleurs : «Nous avons subi 132 ans d’une colonisation qui a été atroce, très destructrice. La société algérienne a été désarticulée. Nous sommes en train d’essayer de la remettre sur pied, et les problèmes de mémoire se posent. Comment les gérer ? En ce qui nous concerne, nous faisons le travail.

Il faut que le même travail soit fait de l’autre côté, et nous pourrons confronter nos idées et peut-être arriver à une vision qui ne soit pas trop contradictoire, ni une vision à sens unique, car le développement des deux pays a suivi des cours différents. Donc, nous voulons des rapports sereins dans le respect mutuel et également dans l’exploitation des problèmes de mémoire selon les circonstances de chaque pays.»

Jeudi dernier, en marge d’une cérémonie d’hommage à l’avocate et militante anticoloniale Gisèle Halimi, Abdelmadjid Chikhi a déclaré : «La partie algérienne attend de savoir quelles sont les intentions françaises après la désignation de Benjamin Stora pour travailler sur le dossier de la mémoire avec l’Algérie, et quel volet sera évoqué pour le lancement de ce travail commun.» M. Chikhi a estimé que «l’on parle d’une écriture commune de l’histoire qui n’est, toutefois, ni souhaitable ni possible».

«Déconstruire les récits officiels»

Pour sa part, Benjamin Stora a apporté également un certain nombre d’éclaircissements utiles sur ce même dossier. Dans un entretien à France culture diffusé ce vendredi, l’historien a fait savoir : «ça va aller très vite, c’est ce que veut le président de la République.

Ce n’est pas un très gros rapport, vous savez, ce genre de rapports très très longs, et que, en définitive, on ne lit pas. Non, ce qu’il veut, c’est un rapport assez court avec un certain nombre de préconisations pour essayer de réfléchir à mettre en place, peut-être, un comité de pilotage, sur des tâches très concrètes.»

A propos de ces tâches, M. Stora a indiqué que celles-ci porteront principalement «sur la question des archives, des disparus, de ce qui s’est passé avec les Européens d’Algérie, sur les cimetières qui sont aujourd’hui en Algérie et qu’il faut entretenir. C’est une mémoire très très importante pour les Européens d’Algérie. Il y a donc toutes ces questions qui sont des questions très concrètes, très pratiques, qu’il faudra essayer de mettre en œuvre».

L’auteur du Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens a plaidé, dans la foulée, pour l’importance de «développer une coopération à caractère interculturel, notamment avec des images, avec la télévision, parce qu’aujourd’hui, on connaît la puissance des images. Et donc créer, peut-être, ou inventer des formes, disons, de travail en commun sur la production des images d’une rive à l’autre de la Méditerranée, pour toucher la jeunesse d’aujourd’hui».

Au cours de cette même intervention sur France Culture, Benjamin Stora s’est attardé sur la dichotomie histoire/mémoire en disant : «C’est l’histoire qui doit être au centre de la réflexion et pas simplement la mémoire. Car comme le disait l’historien Pierre Nora : ‘‘Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble.’’

La connaissance historique fondée sur des archives, sur des témoignages, sur la presse, sur le recoupement et la confrontation d’informations est le meilleur rempart à l’obscurantisme et aux stéréotypes, qui peuvent exister autour de cette histoire sanglante, cette histoire terrible qu’est l’histoire coloniale.»

«Je pense qu’il est très difficile d’écrire des histoires qui n’entrent pas en résonance des deux côtés de la Méditerranée, a poursuivi Benjamin Stora, ce qui ne signifie absolument pas que l’on peut écrire une histoire commune. Je n’y crois pas. Parce que les histoires communes, ce sont des histoires voulues par les Etats.»

«Moi, je connais l’histoire des historiens ; des historiens critiques – et ça a été mon cas – , qui déconstruisent les récits officiels», a tenu à préciser le natif de Constantine. Pour lui, «le travail des historiens, c’est un travail de rassemblement des sources, en tâchant d’ouvrir des espaces critiques par rapport à des récits officiels déjà construits.

C’est un travail nécessaire». L’auteur d’Une mémoire algérienne ajoute : «Maintenant, il existe, bien sûr, la possibilité de rapprochement d’Etat à Etat pour essayer de trouver des passerelles, des points communs d’histoire, où on pourrait trouver naturellement des dates symboliques, des personnages à honorer.

C’est ce que m’a demandé de faire le président de la République française dans cette lettre de mission. Il ne s’agit pas, il n’en a jamais été question – il suffit de lire la lettre de mission – d’écrire une histoire commune, mais d’essayer simplement de trouver des points de passage qui permettraient d’avancer ensemble dans la résolution d’un certain nombre de questions historiques.» 



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