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dimanche, 26 septembre, 2021
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Nacer Djabi. Sociologue : «Il faut sortir de l’analyse stéréotypée des manifestations au Sud»

14 juillet 2021 à 12 h 03 min

Le sociologue et chercheur, Nacer Djabi analyse ici les protestations des jeunes du Sud du pays, plus particulièrement dans la wilaya de Ouargla. Selon lui, la vraie lecture de ce mouvement «doit dépasser le stade des revendications exprimées par les manifestants, notamment la demande d’emploi».

  • La région du Sud du pays, plus particulièrement Ouargla, est secouée ces derniers jours par des manifestations de jeunes contre le chômage. Comment expliquer la récurrence de cette problématique ?

Ces manifestations du Sud, qui reviennent régulièrement depuis quelques années, constituent un message complexe que les autorités publiques et les responsables des centres de décision n’arrivent pas à décortiquer, en dépit de son importance.

Elles expriment une problématique plus profonde que le chômage des jeunes, présentée comme étant la principale raison à l’origine des marches et de ces actes de violence symbolique, et non instrumentale, car son objectif est d’amplifier la protestation et non pas de faire du mal.

C’est un phénomène complexe à travers lequel les jeunes de cette région expriment le sentiment de la marginalisation qui pèse sur eux en tant qu’habitants d’un vaste espace géographique riche en ressources naturelles, principalement le pétrole et le gaz.

Ils axent leurs revendications essentiellement sur ce qu’ils jugent plus légitime, à savoir un poste d’emploi, dans une région qui accueille des citoyens de différentes wilayas du pays qui s’y installent pour le travail. Ils voient ainsi d’un mauvais œil le fait qu’eux, en tant qu’enfants de cette région, n’ont pas accès à cet emploi.

C’est ainsi qu’est né ce sentiment profond d’humiliation, de marginalisation et même d’injustice chez les habitants de cette région, et qui est exprimé par ces jeunes qui manifestent. Mais il est nécessaire de faire le lien entre la problématique du chômage dans la région et l’apparition de l’université qui a produit des élites de plus en plus nombreuses, ainsi que le niveau de qualification dont disposent les gens du Sud, qu’on croyait moins qualifiés.

Je pense que ces protestations renseignent sur la prise de conscience de cette élite locale qui veut s’affirmer et non pas seulement réclamer des emplois. Cette élite du Sud veut aussi changer l’image de la région auprès des gens du Nord et les responsables des centres de décision, qui gardent toujours à l’esprit certains stéréotypes produits par l’anthropologie coloniale.

  • Le sud est-il plus impacté par le chômage que les autres régions du pays ?

Le Sud est victime de sa faible démographie, du retard pris en matière d’enseignement et de son éloignement des centres de décision, dans un système jacobin centralisé. Il est aussi victime de son faible niveau de développement qui apparaît beaucoup plus en dehors des centres urbains et des grandes villes. Donc, je pense qu’il ne faut pas tomber dans le piège d’une lecture basée essentiellement sur l’indice du chômage.

Car il y a plus important que ce phénomène, comme le sentiment de la hogra et de la marginalisation qui anime les habitants de cette région qui veulent, eux aussi, bénéficier de cette économie de la rente comme tous les Algériens.

Il faut ainsi sortir de l’analyse stéréotypée basée sur les revendications apparentes de ces mouvements sociaux qui n’ont pas été étudiés de manière sérieuse jusqu’à présent. Il est nécessaire d’approfondir l’analyse et chercher les raisons cachées, qui peuvent être plus importantes que le chômage. Il faut bénéficier des expériences d’autres pays qui ont connu les mêmes phénomènes, comme le Soudan et l’Irak.

Dans ce contexte régional et international marqué par des perturbations, ces manifestions peuvent tromper le politique ou le chercheur s’il se limite seulement aux revendications exprimées et les slogans lancés. De ce fait, il est important de faire le lien entre ces mouvements de protestation au Sud du pays avec les mutations du comportement électoral et politique des habitants de cette région.

Surtout avec l’apparition de nouvelles élites politique et intellectuelle qui ne sont pas issues des circuits traditionnels, comme les zaouias. La transformation du Sud, après les Hauts-Plateaux, en centres du hirak social et politique est annonciatrice de grands bouleversements de la carte politique en Algérie.

  • L’impact de la crise économique et sanitaire sur le monde du travail reste, pour l’instant, inconnu en Algérie. Selon vous, le taux de chômage a-t-il sensiblement augmenté dans le pays ?

De par ma modeste expérience dans la recherche sur les questions du travail, je constate que l’emploi, le chômage et d’autres questions en lien avec le syndicalisme, les protestations et les grèves, sont devenues avec le temps des sujets tabous.

C’est paradoxal, car dans le passé – particulièrement durant les années 1980 –, l’Algérie était une école sociologique et nous étions plus productifs en matière de recherches sociales dans la région arabe et en Afrique. Cela nous renseigne sur la situation politique et celle des libertés, y compris les libertés médiatiques et académiques en Algérie qui se sont considérablement dégradées et rétrécies.

Et l’un des indicateurs de cet étouffement des libertés est l’absence de données sur cette Algérie qui bouge, qui travaille, qui revendique et qui proteste. Ni les politiques, ni les médias, ni même les chercheurs n’en parlent. Nous nous retrouvons ainsi dans une sorte d’Algérie clandestine qui ne nous sert pas en tant qu’Algériens.

  • Pourquoi le gouvernement et les organismes chargés du travail ne communiquent-ils pas sur cette problématique ?

Parce que le champ des libertés s’est rétréci et la réflexion sur les problèmes économiques et sociaux du pays s’est contractée. Les institutions étatiques qui produisaient des statistiques sont à l’arrêt, parce que le débat social global sur ces questions a disparu.

Ces questions sont devenues des enjeux politiques très sensibles pour un régime qui se sentait faible et incapable de proposer des solutions sérieuses. Il y a aussi une tendance à négliger les enjeux économiques et sociaux qui préoccupent les Algériens, en mettant en avant ceux à caractère culturel et religieux ainsi que les questions qui divisent la société.


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