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Salim chena. Chercheur en sciences politiques, spécialiste des questions migratoires

«Il faut s’attendre à des mouvements massifs de réfugiés climatiques»

24 juillet 2018 à 22 h 48 min

Salim Chena est chercheur en sciences politiques. Dans ses travaux universitaires, il s’est beaucoup intéressé aux mouvements migratoires. Il a consacré sa thèse de doctorat (soutenue en décembre 2011 à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris) à la «Sociopolitique des migrations irrégulières vers et depuis l’Algérie», proposant une approche singulière croisant les mobilités «transsahariennes» et les projets d’exil des harraga algériens. Dans cet entretien, il revient sur le traitement réservé aux migrants subsahariens dans notre pays, en interrogeant les politiques et les procédures appliquées (ou pas) à l’endroit des demandeurs d’asile sous nos latitudes. Il analyse également les politiques européennes en matière d’immigration et d’asile, marquées par un durcissement des conditions d’accueil – ce qui n’est pas nouveau, insiste-t-il – avec, à la clé, une mise en perspective historique de l’évolution de la politique de l’UE à l’égard des migrants. Il alerte enfin sur les retombées migratoires des changements climatiques qui ne manqueront pas de provoquer de nouveaux déplacements de populations, un scénario qui n’a rien d’un roman dystopique…

– L’Algérie a fait l’objet récemment de sévères critiques de la part d’ONG internationales à propos du traitement réservé aux migrants subsahariens dans notre pays. Il y a eu également ce reportage jugé à charge d’Associated Press diffusé le 25 juin dernier, et qui parle de 13 000 migrants abandonnés dans le désert ces derniers mois. Quelle analyse faites-vous de la politique migratoire de l’Algérie en ce moment ?

On voit bien que c’est un sujet qui est devenu incontournable, dans la vie sociale et politique algérienne. C’est aussi un sujet qui intéresse de plus en plus à l’extérieur de l’Algérie. Cela amène divers acteurs à essayer de savoir comment cela se passe en Algérie. Pour ce qui est des ONG internationales qui prennent position, cela ne date pas du reportage d’Associated Press du 25 juin.

Il y a eu Human Rights Watch qui s’est exprimé sur cette question, ainsi qu’Amnesty International et le Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU. Le rôle des ONG est double : d’abord faire de la veille, du monitoring, en cherchant à savoir ce qui se passe sur le terrain.

Ensuite, dans un deuxième temps, elles s’évertuent à faire un travail de sensibilisation et d’information. Information des grands publics et sensibilisation des autorités, en espérant également que le grand public puisse faire pression sur les autorités pour changer de politique. La vraie question, à mon avis, en parlant du traitement des migrations irrégulières transsahariennes en Algérie, c’est de savoir quelle est la politique publique menée par les autorités algériennes sur ce dossier.

On avait annoncé la possibilité de délivrer des cartes de séjour et des permis de travail, mais on ne sait pas réellement comment cela a été mis en œuvre – si tant est que cela a été mis en œuvre – et quelles sont les procédures.

On avait annoncé aussi la possibilité de scolariser les enfants de migrants, et là, c’est pareil. On se pose la question du suivi. Concernant l’accès aux soins, des chiffres ont été donnés pour l’hôpital de Tamanrasset. C’est peut-être ce qui pose le moins de soucis, puisque l’accès aux soins en Algérie est gratuit. Il se pose surtout la question de l’école pour les enfants et du logement pour les familles.

On peut interroger légitimement : est-ce qu’il y a eu véritablement un cap qui a été fixé par les autorités, une politique cohérente avec des objectifs clairs et des moyens pour les réaliser ? C’est probablement là que le bât blesse le plus. Pour revenir aux expulsions, cette politique de reconduction aux frontières sud de l’Algérie n’est absolument pas différente de ce qui se fait depuis, au moins, le début des années 2000.

J’ai lu le reportage de Salima Tlemçani paru dans El Watan (cf. «Voyage dans les méandres de la détresse humaine», El Watan du 8 juillet 2018) et là, un autre chiffre a été avancé, celui de 66 000 Nigériens rapatriés depuis 2014. Le problème des chiffres se pose à chaque fois et cela relève d’un problème de communication de la part des autorités. J’ai repris certains anciens chiffres parus dans la presse ou qui ont été avancés par des chercheurs, notamment Ali Bensaâd.

Si on les compare aux chiffres qui ont été rendus publics, il apparaît que l’Algérie n’expulse pas plus de Subsahariens aujourd’hui qu’elle ne le faisait au début des années 2000, soit environ 300 à 400 personnes par semaine. Ali Bensaâd annonçait, pour 2005, que cela pouvait aller jusqu’à 600 personnes par semaine vers Tinzaouatine, à la frontière malienne. Cela fait, bon an, mal an, au moins 15 000 personnes refoulées chaque année. Même en remontant au début des années 2000, on constate que ce nombre est relativement stable.

– Sur une population migrante que l’on peut estimer ou pas ?

En fait, même dans les pays développés comme la France, le «stock» d’étrangers est toujours relativement stable ; mais, pour les migrations irrégulières, il n’y a que des estimations, des fourchettes qui peuvent donner un ordre d’idée et qui peuvent être utilisées pour aller dans un sens ou dans l’autre. Il augmente un peu plus avec les crises : crise sécuritaire, crise environnementale…

Selon les estimations de chercheurs de l’Institut universitaire européen de Florence, et qui se trouvent confortées par celles de la Commission européenne dans son rapport sur la Politique européenne de voisinage, on évalue à plus de 100 000 les personnes présentes irrégulièrement en Algérie. Mais cela ne se limite pas qu’aux ressortissants issus de l’Afrique subsaharienne. Ali Bensaâd, en 2009, estimait à 75 000 le nombre de Subsahariens présents en Algérie, spécialement à Tamanrasset où la population migrante représentait environ la moitié de la population de Tam.

Sur ces 100 000 personnes, l’Union européenne affirme qu’il y a 40 000 Syriens qui ont été acceptés avec des facilités de voyage sans visa, qui ont pu scolariser leurs enfants, etc. Donc ils ont eu des possibilités d’intégration plus facilement que pour les personnes issues de l’Afrique subsaharienne, même s’il y a eu certaines suspicions en termes de risque terroriste autour des Syriens.

– On constate qu’il n’y a toujours pas en Algérie de loi sur l’asile et les réfugiés, ni un organe qui traite les demandes d’asile. On voit qu’il y a beaucoup d’immigrés subsahariens qui vivent ici depuis longtemps, qui travaillent, qui louent un logement et qui sont restés des sans-papiers. Devant ce vide juridique, comment peuvent s’opérer les régularisations des migrants ?

Concernant l’asile, il n’y a effectivement pas de loi, mais il y a le décret de 1963 qui instaure le Bureau algérien pour la protection des réfugiés et apatrides (Bapra) et qui met en place une procédure, dans la foulée. La question est de savoir dans quelle mesure est-elle appliquée et dans quelle mesure y a-t-il une volonté politique de l’appliquer…

– Ce texte reste-t-il la seule référence juridique à ce jour ?

Pour l’instant, sur la question de l’asile, à ma connaissance dans le droit national, oui. Je me souviens avoir lu en 2009, sur Liberté, qu’il y avait une loi sur l’asile en préparation. On ne sait pas exactement où elle en est. D’après certains articles, le projet de loi est assez avancé et pourrait être présenté lors des séances parlementaires à venir, mais là encore, à défaut d’une communication officielle, on reste dans le flou.

Sur cette question de l’asile, je voudrais préciser une chose : ceux qui souhaitent demander l’asile au HCR ou au Bapra sont confrontés au manque d’information sur les procédures, ou à la crainte de l’arrestation lors des déplacements. Le HCR accorde l’asile à des Subsahariens, à un nombre très réduit. Il a une politique assez parcimonieuse dans la délivrance du statut de réfugié. Il faut bien comprendre que pour les migrants, il y a des usages de l’asile qui sont assez particuliers.

Même si la personne sait qu’elle n’aura pas le statut de réfugié, elle va quand même déposer sa demande, elle va obtenir un récépissé du HCR qui devrait lui permettre de ne pas être expulsée, puisque en théorie, un demandeur d’asile ne peut pas être expulsé tant que sa demande n’est pas traitée. Et ça peut lui offrir une certaine protection et certains droits en Algérie.

– Dans votre livre, Les Traversées migratoires dans l’Algérie contemporaine (Karthala, 2016) vous pointez la prédominance de l’approche sécuritaire vis-à-vis du fait migratoire. Vous parlez de «sécuritisation» de la question. On est partis pour longtemps avec cette politique-là ou bien y a-t-il des chances pour un changement de paradigme ?

Non seulement on est partis, comme vous dites, pour longtemps mais, en plus, c’est une politique qui existe depuis longue date. C’est une production de l’Union européenne qui l’a exportée ensuite à travers ses politiques de coopération aux pays du Sud au sens large.

Cette vision sécuritaire des migrations a commencé à se développer dès la fin des années 1990 et le début des années 2000 au sein de l’UE, quand il était question d’élaborer une politique d’immigration et d’asile. Elle était menée par certains Etats qui sont d’ailleurs souvent les mêmes aujourd’hui, auxquels s’est ajouté le groupe de Visegrád (qui réunit la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, ndlr).

Elle a été proposée notamment par l’Autriche, qui était déjà dans un gouvernement de coalition avec l’extrême droite, et par les Pays-Bas, le Danemark et la Grande-Bretagne. Ce sont vraiment ces quatre pays qui ont commencé à penser et à essayer de pousser les institutions européennes à mettre en œuvre ce qu’on appelle des «politiques d’externalisation» de l’immigration et de l’asile, c’est-à-dire le fait de traiter les demandes d’asile avant même l’arrivée des personnes sur le sol européen. Ces camps établis à l’extérieur, on les appelle maintenant des hotspots. Le problème est qu’à l’intérieur de l’UE, il n’y a pas de consensus sur cette question.

Il y a ceux qui voudraient des camps, ou disons-le franchement, des centres de tri, sur le sol européen, et ceux qui n’en veulent absolument pas, et qui exigent qu’ils soient implantés à l’extérieur de l’UE. Donc cette vision-là vient de l’Union européenne.

Après, on a enregistré, notamment depuis les révoltes arabes ainsi que les interventions étrangères au Sahel et en Libye, un petit changement, y compris dans le traitement médiatique, au niveau des représentations qu’on se faisait des migrants. Avant, l’image dominante était celle du clandestin qui s’adonnerait à la criminalité, qui serait vecteur de maladies, les fameux «fléaux sociaux»…

– Un discours de stigmatisation…

Tout à fait. C’est une image très classique qui persiste encore. Mais aujourd’hui, ce qui domine, c’est l’image du «réfugié», terme qui est utilisé sans prendre en compte la dimension juridique, puisqu’il s’agit d’une catégorie particulière. Cette image du réfugié qui fuit les guerres, qui fuit aussi les crises environnementales, la pauvreté… cette image-là n’existait pas encore vraiment quand je faisais ma thèse.

Par contre, ce que j’ai constaté après l’expulsion de femmes venant d’accoucher en décembre 2011, dénoncée par la société civile oranaise, et plus encore après le viol collectif et abject dont a été victime une ressortissante subsaharienne dans la région d’Oran (la Camerounaise Marie Simone, victime d’un viol collectif en octobre 2015, ndlr), c’était une dénonciation claire et nette des souffrances que subissent les Subsahariens en Algérie.

Dans toutes mes recherches, je ne me souviens pas avoir vu dans la presse une couverture qui prenait la défense des migrants avec autant d’ardeur. Petit à petit, on commence à donner la parole aux migrants.

On rend compte de leurs difficultés, de la xénophobie qui peut exister au sein de la population algérienne, comme dans tous les pays du monde ; on s’interroge aussi sur les politiques qui sont menées à cet égard.

Il faut dire que ce changement de perception a aussi été poussé par la société civile algérienne qui se mobilise de plus en plus, notamment depuis la création de la plateforme migrants avec RAJ, la LADDH et d’autres, en 2015, et qui constitue, de mon point de vue, un acte vraiment fondateur de l’implication de la société civile sur cette question, bien avant les cris d’orfraie de la communauté internationale.

La seule limite que je relève en l’occurrence, c’est le fait qu’il n’y ait pas encore d’associations spécialement dédiées aux problèmes des migrants.

Dans votre livre, vous parlez de «marché noir de l’exil», de «filières organisées», avec ses «entrepreneurs», des prédateurs qui ont dépossédé les migrants de leur projet de départ. Ces réseaux de passeurs ne brouillent-ils pas, selon vous, la lecture que l’on peut faire du fait migratoire ? On entend, par exemple, certains de nos compatriotes dire, en voyant des femmes avec des bébés dans la rue, des enfants en détresse : «C’est des réseaux organisés» ou bien «c’est de la comédie»…

Je ne pense pas que ces personnes fassent de la comédie. Elles sont réellement en détresse. Mais elles peuvent être exploitées par des réseaux, qu’elles doivent «rembourser» par la suite. Je n’ai pas eu la possibilité de faire des recherches sur ce sujet-là, mais c’est possible parce que cela ne correspond pas aux migrations traditionnelles qui sont plutôt masculines, même si elles se sont beaucoup féminisées, plutôt le fait de jeunes dans la force de l’âge, qui sont là pour travailler et non pas forcément pour aller en Europe.

Il convient de souligner que dans le cas des migrations nigériennes, en provenance notamment du sud du Niger, qui sont causées par l’insécurité perpétrée par le groupe Boko Haram, qui sont dues aussi au facteur climatique, la sécheresse, ou aux difficultés socioéconomiques, cette filière s’est développée aussi avec l’implication possible de réseaux bien constitués dans l’acheminement de femmes et d’enfants.

Depuis 2012-2013, on voit ainsi arriver des femmes avec des enfants en très bas âge, et qui occupent l’espace public. Les migrants sur lesquels j’ai travaillé, dans la première décennie des années 2000, restaient globalement assez discrets, sauf peut-être dans les quartiers populaires d’Alger ou d’Oran et le Grand-Sud. Ils sortaient plutôt le soir après le travail sur les chantiers pour faire des courses ou pour aller dans des cybercafés. L’autre différence avec cette filière nigérienne, c’est qu’elle ne se cantonne pas dans les grandes métropoles, elle est visible dans des villes moyennes, voire des petites villes. Le fait que ces personnes occupent l’espace public, cela interpelle la population, souvent dans le bon sens d’ailleurs, avec, à la clé, des actions de solidarité spontanées.

Cela mérite d’être relevé ; il ne faut pas voir que le négatif. Donc il faut vraiment faire la distinction entre cette filière qui exploite les plus vulnérables, femmes et enfants, qui sont en situation de très grande précarité, et les personnes qui travaillent, qui sont dans les chantiers, marchands ambulants ou autres, et ce type de migrants existe depuis 25 ou même 30 ans. L’une des choses qu’ont critiquées les ONG, ce sont les arrestations collectives où on ne fait pas la différence entre les personnes qui viennent pratiquer la mendicité, et celles qui viennent pour travailler.

– L’OIM, dans son dernier rapport sur les migrations, a alerté sur la situation humanitaire en Afrique, et particulièrement dans la zone sahélo-saharienne, poussant de plus en plus de populations à quitter leur territoire. Les flux de migrants qui vont chercher refuge en Algérie vont-ils augmenter, selon vous ?

Pour l’instant, d’après ce qu’on peut avoir comme estimations, les flux sont globalement assez stables, au-delà des crises sécuritaires ponctuelles. Je pense que les migrations vont continuer en raison des différentiels dans l’économie de ces pays-là, et c’est ce qui peut profiter à l’Algérie. Il y a des secteurs d’activité qui sont en manque de main-d’œuvre, sans parler des bienfaits culturels et ce que le fait de côtoyer la différence peut apporter.

En réalité, on n’a encore rien vu. Je le dis aussi bien pour les pays d’Afrique du Nord que pour les pays européens. Quand il y aura l’émigration environnementale, il faut s’attendre à des mouvements massifs de réfugiés climatiques. Les grandes réunions internationales sur l’environnement sont encore loin de porter leurs fruits, si bien que la planète va continuer à se dégrader. Les deux millions de migrants, qui sont arrivés en Europe avec la crise syrienne en 2015, ne seront rien à côté des futures migrations climatiques.

– Vous prévoyez de grands déplacements de populations ?

Là, ce sera des régions entières dans lesquelles les personnes ne pourront plus vivre, ne pourront plus cultiver leur terre, faire de l’élevage… Il y aura éventuellement des problèmes de famine, des changements dans l’écosystème, des catastrophes naturelles. Un changement de température, cela peut aussi amener l’apparition de maladies, qu’on ne trouve que sous certains climats, pour tous les êtres vivants.

On ne pourra plus développer certaines cultures dans certains endroits ; des côtes souvent très peuplées seront immergées. Donc à partir du moment où on ne peut plus vivre dans un territoire, les gens vont commencer à se déplacer. Et, le cas échéant, ce ne sera plus une ou deux personnes dans une famille qui émigreront pour soutenir la famille, ce sera l’ensemble de la famille. Et cela ne va pas toucher que l’Afrique. La planète toute entière est concernée. Des projections sur l’Asie du Sud-Est estiment que si le réchauffement climatique se poursuit à ce rythme-là, cette région deviendra inhabitable à la fin du siècle. Et ce serait des centaines de millions de personnes qui seront sur les routes. Donc, d’une certaine manière, oui, on n’a encore rien vu.

– Justement, dans ce contexte où l’on a effectivement l’impression que la planète rétrécit, les frontières, elles, se resserrent. On l’a vu récemment, en Europe, avec l’affaire de L’Aquarius et d’autres bateaux humanitaires type Lifeline errant en Méditerranée à la recherche d’un port accueillant. Comment jugez-vous ce durcissement ? Est-ce que cela vous effraie ?

Il faut vraiment garder la mesure et bien remettre les choses à leur place. Premièrement, ce durcissement des politiques migratoires en Europe est loin d’être nouveau. Par exemple, sur la question de l’asile en France, le moment où plus de la moitié des demandes ont été rejetées date du milieu des années 1980, ensuite cela a augmenté jusqu’à 80 à 90% des demandes d’asile. C’est énorme. Les politiques migratoires ont commencé à se durcir dès le milieu des années 1980, après le passage au regroupement familial la décennie précédente.

C’était dans un contexte marqué par un accroissement du chômage structurel, et avec la reproduction cyclique des crises économiques, cela a facilité la montée des partis d’extrême droite et la diffusion de leurs thèses dans tout le spectre politique. Je rappelle au passage qu’à la fin des années 1970, en 1979 exactement, Jean-Paul Sartre et Raymond Aron ont fait tout un plaidoyer pour accueillir les boat-people qui venaient du Cambodge. Et cela avait obligé la France à accueillir 168 à 170 000 personnes. C’était encore possible à cette époque-là.

Ceci pour dire que le basculement des politiques migratoires européennes date véritablement du milieu des années 1980. Depuis, les restrictions sont allées en s’accentuant. Aujourd’hui, c’est valable dans l’ensemble des pays européens. Les partis d’extrême droite ont un poids important qui peut représenter jusqu’à un quart de l’électorat, voire plus. Cela aussi a influé sur les politiques qui sont menées. Par ailleurs, on remarque que les sociétés elles-mêmes sont de plus en plus méfiantes avec la question de l’islamisme politique et les enjeux liés au terrorisme.

On a vu également apparaître cette crainte identitaire avec l’émergence de théories complètement abracadabrantesques comme la théorie du grand remplacement. Les sociétés sont ainsi sous les effets conjugués du sensationnalisme des médias et du discours politique qui agite des peurs souvent infondées ; elles sont de plus en plus sensibles à ce discours et acceptent finalement ces politiques restrictives. Pourtant, et l’OCDE le répète à longueur de temps, les pays d’Europe ont besoin de l’immigration.

D’une part parce qu’il y a un déficit démographique qui amène un déficit dans les ressources budgétaires des Etats, d’autre part parce qu’ils ont un besoin constant en travailleurs. Donc il y a contradiction. L’autre contradiction, c’est ce qu’on pourrait appeler le «paradoxe libéral», c’est-à-dire le fait d’avoir dans cette mondialisation néolibérale des capitaux, des marchandises et des idées qui circulent très facilement, mais lorsqu’il s’agit des personnes, des individus, ils ont de plus en plus de mal à se déplacer légalement.

– La mobilité est de plus en plus entravée…

La mobilité est de plus en plus entravée et il y a de plus en plus d’inégalités dans l’accès à la mobilité. Le migrant à qui on a refusé le visa se voit obligé de s’adresser à ce marché captif de la mobilité, à ces pourvoyeurs de services qui offrent une prestation que les Etats ne peuvent plus ou ne veulent plus offrir. On a donc des disparités qui sont énormes. Aujourd’hui, l’être humain est bloqué aux frontières. On voit surgir partout des murs, y compris à l’intérieur de l’espace Schengen.

Les ONG ne critiquent pas seulement l’Algérie mais aussi les pays du Nord. En France, il y a eu au total 75 000 refus d’entrer en 2017, dont 20 000 personnes qui viennent du Soudan, de Syrie, d’Irak, d’Erythrée et d’Afghanistan, autrement dit, des personnes susceptibles de demander l’asile. Dans les Alpes-Maritimes, cette même année, on a renvoyé plus de 13 000 mineurs vers l’Italie, ce qui ne devrait pas pouvoir se faire. Et c’est la Cimade qui le dénonce. Ainsi, même des pays dits démocratiques ne respectent pas le droit d’asile ou l’obligation de protection. Et que dire de pays comme l’Australie ou les Etats-Unis… Donc, c’est un problème global qui ne concerne pas seulement l’Algérie.



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