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Fouad Hassam. Militant des droits de l’homme au niveau de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH)

«Il faut réfléchir à une politique migratoire sûre et régulière»

16 septembre 2018 à 0 h 00 min

Les opérations de «rapatriement» des migrants subsahariens n’ont pas cessé. Ces «rafles», comme vous les qualifiez, ont-elles touché uniquement Oran, ville où vous résidez, ou ont-elles concerné d’autres villes du pays ?

C’est en décembre 2016 que les autorités algériennes ont réellement repris les opérations d’expulsion de migrants subsahariens de diverses nationalités, sans parler des femmes et des enfants nigériens qui pratiquent souvent la mendicité depuis leur première arrivée dans les villes du Nord en 2013.

Il ne faut pas oublier que les opérations d’expulsion de migrants subsahariens existaient bien avant l’élaboration de la loi 08-11 du 25 juin 2008, qui porte sur l’entrée, la circulation et le séjour des étrangers en Algérie. Une loi qui comporte tout un chapitre sur les expulsions et la reconduite à la frontière, dédié spécialement aux travailleurs migrants marocains et subsahariens, et à une certaine catégorie d’étrangers pouvant être catalogués de «persona non grata», comme des syndicalistes, des activistes des droits humains et journalistes.

Hormis le cas des Nigériens qui s’adonnent à la mendicité à tous les croisements de chemins du nord de l’Algérie, toutes les organisations des droits de l’homme sont catégoriques pour dire qu’il n’y a rien d’«humanitaire» à la gestion migratoire menée dans le cadre d’une orientation sécuritaire. Depuis janvier 2008 et jusqu’à ce jour, à travers toutes les villes d’Algérie, et pas seulement Oran, qui reste toutefois une ville assez spéciale pour les ressortissants de l’Afrique subsaharienne, les «rafles» n’ont pas cessé. Pour ce mot de «rafle» que certains nous reprochent d’utiliser à tort, nous pensons il reste cependant plus «courtois» que les expressions réellement appropriées comme : «arrestations sur faciès», ou bien «chasse à l’homme noir».

A Oran, une ville dans laquelle vivent depuis longtemps plusieurs communautés subsahariennes, nous avons pu suivre toutes les opérations d’arrestation des migrants. Dernièrement, elles sont devenues extrêmement humiliantes et racistes, la police arrête les bus pour faire descendre les Noirs en plein centre-ville d’Oran, en plein rue Larbi Ben M’hidi.

Justement, quelles sont les nationalités concernées par l’opération et quel est l’itinéraire suivi par les convois ?

Il n’y a pas une nationalité ciblée et visée au préalable par les autorités, du moins d’après ce que nous avons pu constater. Toute la politique migratoire appliquée depuis janvier 2008, et qui a fait réagir non seulement les ONG mais aussi le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) en mai dernier, se résume à faire déplacer toute personne étrangère de couleur noire, qui n’arrive pas à justifier de sa citoyenneté algérienne, ou de sa présence régulière.

Il y a néanmoins une spécificité à Oran et à Tlemcen : les ressortissants d’un pays subsaharien n’ont pas été touchés par les expulsions, et il s’agit d’un constat personnel, sans explicitement le nommer, ce pays dont les migrants sont ressortissants est une puissance en Afrique. Pour ce qui du transport vers les frontières sud, réservé aux migrants arrêtés, nous ne disposons que de très peu de données, fournies d’ailleurs par les expulsés eux-mêmes.

Et même si les autorités ont dernièrement convié des journalistes à prendre part à ce type de voyage de 2000 km dans des autocars flambants neufs, pour décrire les conditions de voyage, il ne s’agit que d’une opération médiatique, dans laquelle tout le monde joue le bon rôle, et tout est beau. Le problème ne réside pas dans les conditions de transport du Nord vers le Sud de ces migrants, ce n’est qu’un détail insignifiant qui n’effacera ni les violations commises envers eux ni les souffrances et les humiliations vécues.

Ces actions, décidées visiblement par les hautes autorités du pays, obéissent-elles aux règles du droit, comme le soutient le Croissant-Rouge algérien (CRA), partie prenante ?

Aucunement, et d’ailleurs à ce jour, personne ne comprend les raisons qui ont soudainement poussé les autorités à reprendre les expulsions des migrants, depuis le gel de ces actions en 2012, soit au début de la guerre du Mali. Même s’il s’agit d’un droit régalien d’expulser n’importe quel étranger de son territoire, les autorités du pays n’ont jamais argumenté le pourquoi et la nécessité de telles mesures, celles du renvoi non-stop des travailleurs migrants subsahariens en situation irrégulière.

Car il s’agit, depuis janvier 2018, d’un véritable objectif national à atteindre, sans parler des moyens colossaux humains, matériels et financiers qui ont été mis en place, depuis. Il y a une aberration dans tout cela, au moment de la pire crise que traverse le pays avec le recours à la planche à billets, de l’argent est dépensé pour expulser des bras qui travaillent en dinars non convertibles, et qui ne cesseront de revenir au pays. Les expulsions ont été et elles sont toujours menées en violation des textes.

La loi nationale précitée (08-11 du 25 juin 2008) réglemente l’expulsion et la reconduite à la frontière. Une décision administrative est notifiée au migrant, il bénéficie d’un droit pour un recours auprès d’un juge des référés, et le recours est suspensif. La convention internationale pour la protection des droits des travailleurs migrants et celle de la charte africaine des droits de l’homme et des peuples interdisent les expulsions collectives.

La réalité est plutôt kafkaïenne, le migrant est chassé comme un animal, ses biens sont abandonnés ou, pire, confisqués, sans aucune explication, il se retrouve aussitôt dans un bus en direction du désert. Jeté comme une ordure, le migrant doit parcourir des kilomètres dans le Sahara pour atterrir dans un pays qui n’est pas le sien, avec rien dans ses poches.

Le CRA, qui est une société nationale du Mouvement de la Croix-Rouge et Croissant-Rouge, a vraiment laissé une mauvaise empreinte dans l’esprit de milliers de migrants. C’est horrible et malsain d’avoir associé de jeunes bénévoles à de telles opérations d’arrestation, de rétention et de déplacement forcé de personnes vulnérables contre leur gré.

Les associations humanitaires, à l’instar de la Ligue pour la défense des droits de l’homme (LADDH), ont appelé à mettre en place un cadre légal à même de permettre une prise en charge des migrants. Les autorités sont-elles sensibles à cette demande ?

La LADDH a toujours été sensible à la question migratoire et d’asile. Beaucoup de personnes migrantes sont dans le besoin d’une protection internationale et elles ne le savent pas, car très peu d’entres elles connaissent l’existence de cette honorable institution des Nations unies, l’UNHCR. La détection de cette population vulnérable fait partie du travail des ONG qui activent sur le terrain, et dans cette mission elles sont efficaces à plus d’un titre. Combien de personnes persécutées ont été expulsées dans le désert avec l’assistance du CRA ? Combien de personnes migrantes compétentes sont passées par le pays sans être détectées ? Ce ne sont pas les services de la wilaya ni de sécurité qui vont donner ce chiffre.

C’est vrai que dans l’appel citoyen du 18 mai 2018 : «Nous sommes tous des migrants», beaucoup d’organisations et de personnes physiques ont demandé aux autorités un cadre légal national, c’est-à-dire la transposition des conventions internationales des Nations unies et du Bureau international du travail (BIT) dans la législation nationale. Mais ceci ne suffit pas réellement, il faut carrément réfléchir à une politique migratoire sûre et régulière. Il faut penser à une procédure de régularisation, puis d’intégration des migrants présents sur le territoire.

Justement, que suggérez-vous pour permettre une prise en charge des migrants subsahariens ?

Il faut savoir que ces migrants ne sont pas en Algérie ni pour faire la manche ni pour être une charge à l’Etat ou la collectivité. Une grande partie se trouve là pour travailler, faire des économies et subvenir aux besoins de leurs familles. Ce qui est dommage, c’est qu’aucun travail académique n’a été entrepris pour étudier l’impact social et économique de la présence de ces migrants subsahariens depuis les 15 dernières années dans les villes du nord du pays.

Cependant, même si c’est trop tard, car il n’est plus question pour les autorités d’autoriser leur séjour, une étude d’impact social et notamment économique suite à leur départ reste toutefois intéressante à entreprendre, notamment dans les secteurs du BTPH et de l’agriculture et dans les centres urbains.

L’Algérie attire les travailleurs migrants des pays du Sud, et ce ne sont pas les gendarmes qui vont arrêter et mettre fin à ce phénomène, tout comme ce ne sont pas les gardes-frontières et gardes-côtes qui vont stopper les migrants algériens à aller vers le Nord. La question de la régularisation des migrants en situation administrative irrégulière est-elle envisageable en Algérie ? Ou plus simplement, l’Algérie a-t-elle besoin d’une main-d’œuvre étrangère ?

Je suppose que oui, puisque le nouveau code du travail, ficelé depuis 2014, prévoit carrément le recrutement et l’emploi de la main-d’œuvre ordinaire étrangère par tout employeur privé ou étatique. Pour combattre l’immigration irrégulière, il faut ouvrir les voies de la migration régulière, il faut permettre aux personnes de circuler librement et qu’elles puissent s’installer là où elles le désirent, en respectant les lois du pays. 

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