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Nedjib Sidi Moussa. Politologue

Il faut constituer des instances de délibération et d’action dans les 48 wilayas et la diaspora

03 mai 2019 à 9 h 00 min

Le politologue analyse le mouvement du 22 février par le prisme de l’engagement militant et de l’auto-organisation des manifestants, spécialement ceux de la diaspora.

– Qu’est-ce que vous inspire d’une manière générale le mouvement du 22 février sur le plan de l’engagement militant et de forme d’organisation ?

Le surgissement populaire a redonné l’espoir à celles et ceux qui ont œuvré pour le changement durant toutes ces dernières années, celles et ceux qui paraissaient marcher contre le courant, contre la résignation ou l’accommodement au régime et ses pratiques. Mais la séquence ouverte le 22 février a d’abord apporté un démenti cinglant aux personnes qui vantaient la «stabilité» de l’Algérie et qui étaient persuadées de l’inéluctabilité d’un 5e mandat pour Abdelaziz Bouteflika. Toutes choses égales par ailleurs, cela fait penser aux voix qui vendaient le «calme» du pays en octobre 1954, avec la suite que l’on connaît.

On sait dans quel état se trouvait, avant février, le champ contestataire miné par l’atomisation, la répression ou les tiraillements entre le «soutien critique» et le repli sectaire. Sans compter la méfiance de la population à l’encontre des organisations, qu’elles soient au gouvernement ou dans l’opposition.

Si la dynamique actuelle apporte indéniablement un nouveau souffle aux partisans de la rupture, les choses sérieuses ne font toutefois que commencer. Car s’agissant de l’auto-organisation, elle demeure largement embryonnaire, du moins en deçà des potentialités énormes du mouvement qui compte, par définition, de nombreux primo-manifestants. Ces derniers, mais pas uniquement, ont charrié des illusions sur les institutions faisant obstacle à l’objectif répété à chaque rassemblement : celui de la chute du «régime», du «système» ou du «pouvoir».

Et cela, sans donner de contenu précis à ces rejets. Ou, pire encore, en voulant faire taire les aspirations spécifiques jugées secondaires, voire dangereuses pour l’unité du mouvement. Or, c’est de la capacité à associer les idéaux de liberté et d’égalité, dans les actes et par-delà l’unanimisme ambiant, donc en assumant l’expression d’intérêts contradictoires, que dépendra le dénouement de la séquence inaugurée le 22 février.

– La diaspora algérienne n’est pas en reste de ce qui se passe au pays et reste mobilisée en se rassemblant chaque dimanche, notamment à Paris. Pensez-vous que cela représente une valeur ajoutée pour l’aboutissement des revendications populaires ?

Si les aspirations populaires doivent s’affirmer avec davantage de clarté, il est certain qu’une part non négligeable de la diaspora, notamment celle établie en France, suit avec une grande attention les développements de la situation outre-Méditerranée. Les plus motivés et les plus disponibles n’ont pas hésité à se rendre en Algérie, parfois pour un seul week-end, afin de marcher. D’autres songent à s’y réinstaller pour vivre et accompagner ce moment historique. Au-delà de ces éléments les plus déterminés, il est difficile de mesurer l’engagement d’une diaspora hétérogène aux plans social, politique, administratif, etc.

Le succès du mouvement dépendra d’abord de la mobilisation de la population dans les 48 wilayas d’Algérie et de l’audace qu’elle s’autorisera en prenant en charge ses propres affaires, au besoin par l’action directe de masse et de classe (manifestations, grèves, occupations, expropriations, etc.). Il appartiendra aux éléments les plus conscients de la diaspora – qui se projettent d’abord dans leur société d’accueil et partagent les préoccupations de leurs voisins, collègues ou camarades –, de relayer les initiatives conséquentes, de manifester leur soutien aux contestataires, y compris au plan matériel, et d’organiser des événements pour faire entendre leurs voix.

Pour éviter le repli nationaliste et ouvrir des perspectives internationalistes – car le surgissement populaire concerne toute la région voire au-delà –, cela devrait se concrétiser en liaison avec les mouvements progressistes et révolutionnaires de la société d’accueil, dont sont proches nombre d’éléments de la diaspora, en prenant appui sur les expériences récentes (Syrie, Libye, Egypte, etc.) afin d’éviter d’en reproduire les erreurs. Car il n’existe pas d’exceptionnalité algérienne en la matière. La diaspora pourrait jouer un rôle crucial afin d’établir des ponts favorisant l’expression d’une solidarité internationale qui n’aurait rien de commun avec les velléités d’ingérence ou les appuis des puissances étrangères au régime.

– Les membres de la communauté nationale établie à l’étranger ont réussi l’exploit de créer des structures d’auto-organisation unitaires et transpartisanes pour encadrer leurs actions et formuler des doléances. Peut-on extrapoler et généraliser leur modèle au niveau national ?

Il faudrait avoir une vision d’ensemble sur les structures créées ou réactivées par la diaspora, présente dans de nombreux pays à travers le monde. Cela nous permettrait d’interroger les modalités de la «double absence» ou de la «double présence» des Algériens de l’étranger qui subissent une forme de ressentiment quand ils retournent dans leur pays d’origine et qui ont aussi très mal vécu la consécration par la loi de leur statut de citoyens de seconde zone. Dans le cas français, et plus particulièrement à Paris, où la place de la République est très rapidement devenue le point de ralliement de la diaspora, la structuration a évolué ces dernières semaines.

En effet, nous sommes passés d’un rassemblement d’abord rythmé par les chants de supporters qui brandissaient les écharpes des clubs de football à une demi-douzaine d’agoras proches de diverses sensibilités politiques, avec tous les clivages hérités du passé. Nous sommes désormais arrivés à un schéma qui se situe entre la Fête de L’Humanité, avec ses nombreux chapiteaux, et Nuit Debout, sauf que durant ce dernier événement, il n’y avait qu’une seule assemblée générale où tout le monde était invité à prendre la parole. J’ai lu dans la presse que l’équivalent du Speaker’s Corner de Londres s’était mis en place à Alger.

C’est là une initiative intéressante dans la mesure où elle permet, en théorie, de libérer la parole et surtout de confronter des idées, loin des polémiques stériles alimentées par les réseaux sociaux. Mais il ne faudrait pas que la joute oratoire prenne le pas sur les perspectives d’action. Car il ne s’agit plus seulement de dire les choses, il faut les assumer et les concrétiser. Dans ce sens, par exemple, la tentative de créer une coordination universitaire allait dans le bon sens, d’autant que les étudiants, en tant que travailleurs en formation, sont une composante essentielle du mouvement populaire.

– A ce propos, que faire pour voir émerger des leaders incontestés afin qu’ils puissent opposer une feuille de route populaire à celle du pouvoir ?

Il convient de séparer la question de la «feuille de route» exprimant les aspirations populaires dans toutes leurs dimensions – démocratiques, sociales, économiques, culturelles, environnementales, etc. – de celle de l’émergence de leaders qui seront nécessairement contestés. La force du mouvement réside justement dans l’absence de chefs ou de partis dirigeants, d’autant que la crainte de la récupération est tout à fait légitime. De ce point de vue, les contestataires font preuve d’une très grande clairvoyance.

La tendance au «dégagisme» qui s’exprime depuis le 22 février s’explique par l’attitude des organisations au cours de l’histoire récente de l’Algérie. Les partis politiques ont montré qu’ils n’étaient pas, dans leur écrasante majorité, des espaces de libre débat. Même s’ils se réclament formellement de la démocratie, ils partagent souvent les mêmes pratiques anti-démocratiques du régime en réglant leurs divergences internes par la calomnie, la violence ou l’exclusion.

En réalité, c’est la notion même de démocratie qu’il convient d’interroger : quel modèle de société voulons-nous ? Souhaitons-nous élire des représentants tous les cinq ans et rester les bras croisés à chaque promesse oubliée ? Voulons-nous défendre les intérêts des milliardaires au lieu de régler le problème du logement, du chômage, de la précarité ? Doit-on faire davantage de concessions aux intégristes, ou alors assumer la séparation de la religion et de l’Etat ? Faut-il dire aux féministes qu’il est trop tôt pour réclamer l’abrogation du Code de la famille ou prendre au sérieux l’égalité femmes-hommes ?

– Comment devrait, justement, se dérouler concrètement une vraie transition démocratique à votre avis ?

Tous les aspects de la vie quotidienne doivent être discutés et traités par les contestataires eux-mêmes, sans attendre les directives de chefs (civils ou militaires) ou de partis (du gouvernement ou de l’opposition). L’idée de créer des comités populaires a été souvent relayée, mais il faut désormais qu’elle se concrétise, peu importe le nom qu’ils prendront (conseils, assemblées, etc.). Il faut constituer des instances de délibération et d’action partout où cela est possible, dans les 48 wilayas et dans la diaspora, en liaison avec les courants progressistes et révolutionnaires des sociétés d’accueil.

L’essentiel est de veiller à ne pas reproduire les pratiques du régime qu’on ne pourra combattre réellement en employant ses méthodes. Cela signifie par conséquent le dépassement du stade actuel par l’acceptation de perspectives divergentes, car on ne pourra pas contraindre les syndicalistes de s’allier aux patrons, les communistes de s’entendre avec les islamistes, les écologistes de marcher avec les pollueurs, ou les universalistes de capituler devant les particularistes. Les manifestants ont exprimé le désir de passer de la libération nationale aux libertés individuelles. Ils choisiront les formes et les rythmes de cette «transition» en créant leurs propres institutions si nécessaire.

– Nedjib Sidi Moussa est docteur en sciences politiques, diplômé de l’Université Paris 1 / Panthéon-Sorbonne. Issu d’une famille de réfugiés messalistes, il est un intellectuel et enseignant-chercheur engagé à gauche. Ses travaux portent notamment sur les engagements radicaux dans l’espace franco-algérien, qu’il a restitués à travers de nombreuses publications dont deux ouvrages  : Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF et Barzakh, 2019) et La Fabrique du Musulman (Libertalia, 2017 et Alibri, 2018). Par ailleurs, il alimente régulièrement son site personnel  : sinedjib.com.

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