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samedi, 15 décembre, 2018
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Gilles Manceron. Historien et membre de l’Association Maurice Audin.

Il est important de montrer que le cas Maurice Audin n’était pas isolé et que des milliers d’Algériens ont subi le même sort 

21 septembre 2018 à 0 h 32 min

Gilles Manceron est un historien français, spécialiste de l’histoire coloniale. Il est vice-président de la Ligue des droits de l’Homme et membre actif de l’Association Maurice Audin. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont notamment : L’enseignement de la guerre d’Algérie en France et en Algérie (en collaboration, CNPD, 1993), D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (avec Hassan Remaoun, Syros, 1993), La colonisation, la loi et l’histoire (avec Claude Liauzu, Syllepse, 2006) et Les Harkis dans la colonisation et ses suites (avec Fatima Besnaci-Lancou, Éditions de l’Atelier, 2008).

Une semaine après la déclaration du président français, Emmanuel Macron, qui a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans l’enlèvement, la torture et la mort de Maurice Audin, en juin 1957, le débat autour de l’avenir des relations algéro-françaises par le prisme des questions mémorielles est réanimé.

Dans l’entretien suivant, l’historien Gilles Manceron nous explique la portée historique de la démarche du président Macron. Il nous présente, par ailleurs, le site «1000autres.org», une initiative citoyenne dédiée au recensement des milliers de disparus qui ont subi le même sort qu’Audin à cause de leur engagement pour l’indépendance de l’Algérie.

Que signifie pour vous la déclaration historique du président Emmanuel Macron reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la mort de Maurice Audin ?

Le président de la République a effectivement reconnu la responsabilité de l’Etat français dans l’enlèvement, la torture et l’assassinat de Maurice Audin par des militaires français à Alger, en 1957. Cette déclaration, remise, le 13 septembre 2018, à sa veuve Josette Audin et à ses enfants, met fin à un mensonge officiel répété par les autorités françaises pendant près de 61 ans. Ce qui est important dans le texte, c’est qu’il a reconnu aussi que la torture a été utilisée alors comme un outil de terreur contre les Algériens engagés pour l’indépendance de leur pays et soulevé la question de la responsabilité du système qui avait été rendu possible par des lois adoptées par le Parlement, à commencer par celle des «pouvoirs spéciaux» votée en mars 1956. On ne peut donc que saluer cette déclaration présidentielle qui donne raison au combat pour la vérité et la justice mené dès 1957.  

Quels seront ses effets concrets envisagés sur les plans politique et juridique ?

D’abord, c’est un démenti cinglant à cette loi de 2005 qui prétendait que la colonisation avait des «aspects positifs» et qui voulait que les enseignants les apprennent aux élèves. Cela porte un coup à la remontée en France, ces dernières années, de l’idéologie coloniale et du racisme contre les «gens de couleur» qui a favorisé le rapprochement de la droite et de l’extrême droite. Sur le plan politique, l’extrême droite a condamné cette déclaration, mais cette déclaration a divisé la droite républicaine. Un proche de Nicolas Sarkozy a protesté, mais d’autres leaders politiques de droite n’ont rien dit.

Cette déclaration encourage aussi la gauche à ne pas céder à la montée des préjugés coloniaux et du racisme dans la société française, comme elle a eu tendance à le faire sous François Hollande, à résister à l’essor d’une certaine forme d’islamophobie qui a coïncidé dans la société française avec la réapparition d’un parti politique d’extrême droite dans les années 1980, et qui a pénétré un certain nombre de secteurs de la gauche socialiste, avec Manuel Valls, et même communiste au moment de la préparation de la loi «anti-foulard» de 2004.

A mon avis, ce sont ses effets politiques qui sont essentiels. Ils sont plus importants que ses effets juridiques, que je ne vois guère, car le temps qui passe fait qu’aucun procès ne pourra avoir lieu contre des hommes qui auraient été coupables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Mais on va pouvoir documenter leurs crimes et les exposer publiquement, alors qu’ils avaient bénéficié jusque-là d’une «conspiration du silence».

Il y a aussi le dossier épineux des archives. Peut-on espérer que des archives sensibles soient ouvertes ?

Le président Macron a dit que les archives seront ouvertes et il a appelé les acteurs de l’époque à donner leurs témoignages. Il va falloir surveiller, si sa déclaration est vraiment suivie d’effet. Bien sûr, il faut que les archives dites sensibles soient ouvertes, y compris celles relatives aux essais d’armes nucléaires et chimiques dans le Sahara ou encore celles concernant l’emploi du napalm et des armes antipersonnel, qui ont continué à faire des victimes pendant des décennies après l’indépendance de l’Algérie. Toutes les archives emmenées par les autorités françaises en 1962 doivent être communiquées aux Algériens, car elles concernent une page de l’histoire de leur pays, qu’il s’agisse des originaux ou bien, puisqu’elles concernent aussi une page d’histoire de la France, des copies établies sous le contrôle d’une commission bipartite. L’essentiel est que, dans les deux pays, les archives soient accessibles aux historiens et aux citoyens.

Après ce dénouement dans l’affaire Audin, plusieurs voix en France et en Algérie s’élèvent pour réclamer que les deux Etats se penchent sur les cas d’autres disparitions forcées durant la Guerre d’Algérie. Qu’en pensez-vous ?

L’affaire Audin conduit à examiner la période qu’on a appelée la «Bataille d’Alger», expression d’ailleurs impropre, puisqu’on devrait en réalité parler de la «grande répression d’Alger», vu que les milliers d’Algéroises et d’Algérois qui en ont été victimes n’étaient pas des combattants. Il s’agit de la période de l’année 1957, où les parachutistes du général Massu avaient les pouvoirs de police et où ils ont fait régner la terreur. Mais le même arbitraire et la même violence se sont exercés pendant toute la guerre d’indépendance algérienne et sur tout le territoire de l’Algérie. Il faudra aussi documenter les tortures et les disparitions forcées qui se sont produites ailleurs en Algérie et à d’autres moments. Et aussi auparavant, durant la colonisation du territoire qui a commencé en 1830 et dont toute l’histoire a été ponctuée de révoltes et de répressions.

Le site « 1000autres.org » est lancé dans l’objectif de recenser les victimes du «système de torture» dont a parlé Macron. Comment ce projet a-t-il été construit ?

Au lendemain de la déclaration d’Emmanuel Macron, il est important de montrer que le cas Maurice Audin n’était pas isolé et que des milliers d’Algériens ont subi le même sort.  C’est pour cela que l’Association Maurice Audin et le site «histoirecoloniale.net» ont décidé de lancer le site internet «1000autres.org», avec le soutien d’associations et de médias anticolonialistes, pour contribuer à faire connaître la vérité sur le sort des nombreuses victimes de disparitions forcées durant cette guerre. Ce site, dont le titre est «Enlevés, détenus clandestinement, torturés et parfois assassinés par l’armée française, Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers», publie plus de mille notices individuelles sur des personnes enlevées et séquestrées à Alger en 1957, dont les proches ont cherché à avoir des nouvelles et dont certaines ne sont jamais réapparues. Leur nombre ne manquera pas de s’accroître, lorsque d’autres cas documentés seront signalés au site. C’est un appel à témoignages, notamment vers une mémoire familiale qui est encore vive.

D’où vient alors le premier fichier déjà publié ?

Le site a utilisé une archive publique devenue accessible en 2017. Conservée aux Archives nationales d’Outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence, dans un fonds d’un service de la préfecture d’Alger. Il s’agit essentiellement de notices individuelles sur des personnes qui ont été arrêtées en 1957 par l’armée française, dont les proches ont demandé aux autorités de connaître leur sort. Il y a environ 850 «fiches de renseignements», classées dans un fichier constitué par le Service des liaisons nord-africaines (SLNA). Ensuite, le site a ajouté plus d’une centaine d’autres cas venant d’autres sources, notamment le «Cahier vert», qui rassemble des plaintes de familles recueillies par des avocats français, comme Jacques Vergès, et le livre L’affaire des enseignants d’Alger, qui contient de nombreuses plaintes de personnes d’origine européenne favorables à l’indépendance de l’Algérie, souvent communistes ou chrétiennes, qui ont été elles-mêmes victimes et témoins de tortures dans l’un des principaux lieux de terreur à Alger, la Villa Sésini.

Quels sont les objectifs à court, à moyen et à long termes de «1000autres.org» ?

A court terme, ce site veut d’abord contribuer à rendre justice à toutes les personnes suppliciées et disparues et rendre hommage au courage des familles algériennes qui ont eu à faire face à ces disparitions forcées. Il a mis en exergue de sa page d’accueil la phrase de l’écrivain Alexis Jenni, qui a obtenu le Prix Goncourt pour son livre accusateur L’Art français de la guerre : «J’appris que les morts qui ont été nommés et comptés ne sont pas perdus.» Il faut nommer ces personnes pour leur rendre justice, il faut rassembler les informations disponibles sur leur sort. C’est important pour leur famille et pour la mémoire des disparus.

A moyen et à long termes, il s’agit de faire connaître à l’opinion française un aspect de l’histoire de ce pays qui leur a été dissimulé. On a menti au peuple français en lui cachant ce qui se passait réellement en Algérie, on l’a trompé pendant des décennies avec un discours mensonger sur l’«œuvre civilisatrice» de la France et le «maintien de l’ordre». Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’une bonne partie des Français, qui n’ont entendu que ce discours, vote aujourd’hui à l’extrême droite.

L’occultation de cette page d’histoire, sa méconnaissance, est l’une des causes du racisme anti-arabe dans une partie de la société française. Il faut informer celle-ci et l’amener à réfléchir à son sujet, car l’ignorance de cette page de son histoire a encore des conséquences sur son présent. Ce travail de vérité est nécessaire pour que la société française «sorte du colonialisme» et en finisse avec ses séquelles. C’est aussi une condition pour que s’ouvre une ère nouvelle dans les relations entre les peuples algérien et français.

Pour ce faire, avez-vous le soutien des institutions étatiques françaises et algériennes ?

Non, absolument pas. Il s’agit d’une initiative venant d’associations et d’historiens, soutenue par des médias indépendants et des associations indépendantes des pouvoirs d’Etat dans les deux pays.

Presque une semaine après son lancement, quelle évaluation faites-vous du fonctionnement et de l’utilité de cette plateforme en ligne ?

Moins d’une heure après sa mise en ligne, le site a reçu un premier message d’une famille concernée. Depuis, en moins d’une semaine, les témoignages se sont multipliés. En cinq jours, une vingtaine de familles ont écrit pour apporter des éléments complémentaires et nous les avons ajoutés sur le site. Presque tous ont confirmé que la personne enlevée par les parachutistes n’est jamais réapparue.

Quelle sera alors la prochaine étape ?

Il va falloir faire davantage avec les médias partenaires pour susciter des témoignages. Peut-être à partir de récits qu’ils pourraient publier sur des épisodes comme la «grève de 8 jours», les odieuses «ratonnades», les exécutions à la guillotine qui suscitaient, vers 3h du matin, les clameurs de la prison Barberousse (Serkadji) et les youyous repris en écho par La Casbah et les faubourgs environnants. Ou bien des articles sur ce qui s’est passé dans tel ou tel quartier de la capitale, comme Belcourt (Belouizdad), le Clos-Salembier (El Madania) ou La Casbah. Ces récits pourraient susciter tour à tour les souvenirs conservés dans les familles. Ce serait une contribution à l’histoire, et, repris par des médias français, ce serait aussi, par l’abondance et la précision des témoignages, une preuve irréfutable que l’époque des dénis et des mensonges de la France officielle est à jamais révolue.

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