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Trois jeunes du village meurent noyés en haute mer et deux autres portés disparus : Ighomrassen, un village meurtri

22 septembre 2019 à 10 h 00 min

«Ça fait presque un an qu’il n’y avait pas eu de départ d’ici. Les passeurs ont chômé car on pensait que le pays changerait vers le mieux après la chute de Bouteflika, mais la situation empire de plus en plus. Le pays risque de devenir comme le Syrie», se désole un jeune du village.

Ils sont sept enfants du village d’Ighomrassen, dans la commune des Issers, à avoir été du voyage fatidique. Ils ont économisé plus de 15 millions de centimes chacun pour fuir le pays et rallier l’autre rive de la Méditerranée dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais leur aventure a connu une fin dramatique. Partis avec 11 autres jeunes de la région, leur embarcation a chaviré à 8000 nautiques au large de Cap Djinet. Seuls cinq harraga ont eu la vie sauve grâce à l’intervention diligente de pêcheurs et des services de la Protection civile. Sept ont été retrouvés morts noyés tandis que les six sont toujours portés disparus. Si le drame a choqué tout le pays, la consternation est plus grande à Ighomrassen. Le village a perdu cinq de ses enfants, dont deux sont recherchés à ce jour.

«On n’a jamais connu une telle tragédie», fulmine le père d’Aït Amar Belkacem, abordé peu après l’enterrement des défunts.

Comment ce drame est-il arrivé ? Pourquoi y a-t-il autant de jeunes du village qui tentent la harga ? Situé au pied d’une petite chaîne montagneuse parsemée d’oliviers, Ighomrassen est réputé pour les hauts faits d’armes et les lourds sacrifices de ses habitants durant la guerre d’indépendance. La localité est réputée aussi pour l’importance de sa communauté émigrée, composée essentiellement de jeunes qui vivent en Espagne.

Comme dans d’autres contrées du pays, l’espoir retrouvé par les jeunes après l’insurrection citoyenne du 22 Février semble laisser place graduellement au désenchantement, alimenté par l’obstination du pouvoir de céder le pouvoir au peuple et d’accompagner la marche de l’histoire. Sinon, comment expliquer le nombre important de migrants qui ont pris le large ces dernières semaines à destination des côtes italiennes ou ibériques ? Les vidéos montrant ces migrants à bord d’embarcations de fortune, en Méditerranée, sont légion sur les réseaux sociaux.

Deux jours avant le drame de Cap Djinet, 17 jeunes, dont 15 natifs de Relizane, ont péri au large d’Almeria. Il y a trois semaines, 18 Algériens, partis d’une plage de Aïn Taya, ont été sauvés d’une mort certaine par un bateau de la compagnie française Corsica Linea. A Boumerdès, le phénomène s’accentue de jour en jour.

Des habitants de Cap Djinet font état d’une trentaine d’embarcations qui auraient pris la mer vers l’Europe depuis le début du mois de septembre.

«Qui aurait cru que 57 ans après l’indépendance, le rêve de presque toute la jeunesse serait de pouvoir s’arracher à son pays, quitter sa famille, se jeter sur les routes amères de l’exil, tenter de franchir la mer à bord de fragiles esquifs, pour finir enfin dans des centres de rétention espagnols ou italiens ou, pire, au fond de l’eau servir de nourriture aux poissons», se désole un citoyen dans un vidéo émouvante partagée sur le Net.

«C’est la îssaba qui nous pousse à la harga»

Avant-hier, le mot «el îssaba» revenait comme un leitmotiv dans la bouche des jeunes d’Ighomrassen. «Ça fait presque un an qu’il n’y avait pas eu de départ d’ici. Les passeurs ont chômé car la jeunesse pensait que le pays changera en mieux après la chute de Bouteflika, mais la situation empire de plus en plus. La îssaba au pouvoir est capable de tout. Ce sont eux qui nous poussent à la harga. Si ça continue comme ça on risque de devenir comme la Syrie. Vous croyez que ces gens qui risquent leur vie pour partir sont fous. Moi-même je partirai si l’occasion se présente», tempête Abdelkrim (30 ans), travailleur saisonnier dans lagriculture.

Pour aller à I’ghomrassen, il faut parcourir au moins 5 kilomètres depuis la ville des Issers, à l’est de Boumerdès, sur une route très dégradée, bordée de champs cultivés d’un côté et de vastes terrains abrupts jamais exploités de l’autre. «Il n’y a pas une famille qui n’a pas deux ou trois martyrs ici, mais on n’a pas encore goûté aux fruits de l’indépendance. A ce jour on n’a ni route goudronnée, ni gaz, ni eau courante ni réseau d’assainissement. Les jeunes sont livrés au chômage et n’ont même pas un stade gazonné ou une salle de sports. Ils sont tous désespérés», relate Saïd, un ingénieur qui fait un tour au village une fois par mois.

Saïd travaille à Alger. Aujourd’hui il est venu pour rendre le dernier hommage à son cousin, Aït Amar Belkacem (31 ans) et assister sa famille dans cette dure épreuve. «Personne ne détient la vérité sur ce qui s’est passé. Les harraga ont gardé tout en secret. Ils n’ont même pas dit au revoir à leurs parents», souligne-t-il.

Rafik, frère de Faid Hocine (33 ans), l’autre victime du naufrage, dit avoir été informé le soir du départ. «Je savais que mon frère allait partir un jour. Quand ? Je ne sais pas. Il ne manquait de rien ici, mais il était tout le temps stressé à cause des dettes et des pressions de la banque pour rembourser son crédit. Il travaillait comme soudeur, il a avait obtenu un crédit Ansej pour développer son entreprise en 2009. Il n’a pas réussi», relate-il. Mercredi soir, Rafik s’est rendu à Cap Djinet pour empêcher son frère de risquer sa vie pour un objectif qu’il n’était pas sûr d’atteindre. Après plusieurs va-et-vient sur le rivage, des jeunes de la région l’ont informé que deux vagues de migrants sont parties vers 19h d’une plage de Ouled Bounoua.

Ce soir-là, la mer était si calme. Une heure plus tard, une tempête violente survient, générant de fortes vagues. Très inquiet, Rafik reçoit un appel vers 22h 0 lui annonçant que l’embarcation s’est renversée. Le corps de son frère a été retrouvé le lendemain flottant sur les eaux, puis transféré vers la morgue de l’hôpital de Dellys.

Si les familles des victimes ont fait leur deuil, celles des disparus ont toujours le cœur déchiré. A mesure que le temps passe, leur espoir de retrouver leurs enfants vivants s’amenuise.

Le drame des familles des disparus

Kamel, le frère cadet de Mounir Aït Amar (28 ans), l’autre harraga disparu, a le téléphone scotché à l’oreille. Il guette la moindre information quant au sort de son frère.

«Je suis parti à maintes reprises à Dellys. Ce matin même j’ai été voir la marine, on m’a dit qu’ils ont envoyé des renforts dans l’espoir de retrouver les six autres disparus. On attend encore», nous a-t-il confié. Kamel sollicite même l’aide des émigrés du village établis en Espagne. «J’ai un proche là-bas. Il m’a dit qu’il y a une soixantaine de harraga qui sont arrivés sur l’île d’Ibiza. Ils ont été placés dans les centres d’accueil aux migrants. Il partira demain vérifier si mon frère est parmi eux», ajoute-t-il.

Quid des témoignages des rescapés ? Après avoir été mis sous surveillance médicale durant 24 heures à l’hôpital de Dellys, les cinq jeunes secourus ont été placés en garde à vue avant-hier par la Gendarmerie nationale afin de les présenter devant le procureur de la République aujourd’hui ou demain.

La harga étant considéré comme un délit, leurs familles craignent que leurs enfants se retrouvent derrière les barreaux après avoir échappé par miracle à la mort. La loi algérienne prévoit une peine de 2 à 6 mois d’emprisonnement et une amende de 20 000 à 60 000 DA contre les personnes qui tentent de quitter de manière illégale le territoire national. Cependant, cette loi a été vivement dénoncée par les défenseurs et militants des droits de l’homme, considérant la harga comme un phénomène de société et un acte suicidaire qui nécessite des mesures très profondes pour y mettre un terme. Selon eux, la solution passe par l’instauration d’un Etat de droit, l’amélioration du système de gouvernance et la lutte contre les passeurs, qualifiés de «marchands de mort».


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