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Ferhat Abbas : L’homme des convictions profondes

24 décembre 2018 à 11 h 00 min

L’enfant de Bouafroune (douar de Chahna – commune mixte de Tahir-Jijel) a vu le jour le 24 août 1899 et est décédé le 24 décembre 1985. Il est né pour faire de la politique et lutter contre l’oppression, l’asservissement et l’assimilation de son peuple. Une affaire d’honneur.

Le premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Ferhat Mekki Abbas, s’est éteint le 24 décembre 1985, à Kouba (Alger), loin de Sétif – sa ville adoptive où il souhaitait demeurer pour la postérité.

Par obligation mémorielle, il est important de présenter «l’icône» aux jeunes Algériens qui ne manqueront sans doute pas de curiosité intellectuelle pour prendre la mesure de ce que fut ce leader, qui marqua de son empreinte un grand pan de l’histoire contemporaine du pays. L’enfant de Bouafroune (douar de Chahna –commune mixte de Tahir-Jijel) a vu le jour le 24 août 1899 ; il est né pour faire de la politique et lutter contre l’oppression, l’asservissement et l’assimilation de son peuple. Une affaire d’honneur.

Bien qu’étudiant à la faculté de médecine d’Alger, il s’impliqua pleinement dans la vie publique, en diffusant de nombreux textes à travers lesquels il fustige le système colonial. A la fin de ses études, le docteur en pharmacie s’installe à Sétif où il transformera son officine en point de chute de tous les «indigènes» faisant de la lutte contre la misère, l’oppression, l’exploitation de leur peuple, un sacerdoce.

La virulence du ton et l’activité débordante du jeune pharmacien, devenu en peu de temps un homme aimé, apprécié et respecté à Aïn El Fouara, indisposent l’administration coloniale. Les Renseignements généraux sont dès lors instruits d’épier les faits et gestes de l’activiste. Les faits marquants de l’intense activité de la bête noire de l’ordre colonial sont consignés dans un rapport confidentiel, où sont transcrites dix années de mouvement, et ce, du 10 octobre 1934 au 30 avril 1945. D’une valeur historique incommensurable, le document est rendu public pour la première fois.

Pour des impératifs d’espace, nous sommes contraints de livrer un petit échantillon du contenu. La réunion publique du 10 octobre 1934, la rencontre privée tenue le 15 février 1935 à l’hôtel de France (Sétif), la réflexion de Abbas au cours de la réunion des droits de l’homme du 4 juin 1935 ont fait l’objet d’un compte rendu référencé. La réunion organisée sur la voie publique sans autorisation, le 14 octobre 1937, figure dans le rapport. Les policiers n’ont pas omis de mentionner la conférence des Amis du Manifeste organisée le 30 avril 1945(1) , soit une semaine avant le drame de Mai 1945.

Et c’est durant la Deuxième Guerre mondiale que Ferhat Abbas va s’illustrer comme un véritable meneur d’hommes et grand rassembleur des forces vives, défiant plus que jamais le système colonial. Afin d’atténuer les souffrances de son peuple et améliorer son existence, Ferhat Abbas rédige et rend publique, le 10 février 1943, une plateforme de réformes intitulée «Manifeste du peuple algérien».

Le texte prônant l’autonomie, le «vivre-ensemble» et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, comme le stipule la Charte de l’Atlantique, est approuvé par un grand nombre de personnalités indigènes (élus, conseillers municipaux, conseillers généraux, délégués financiers, avocats, médecins, professeurs et de nombreux démocrates).

Les réformes préconisées irritent la partie dure des colons n’ayant pas admis le fait que leurs gouvernants donnent leur aval. Afin de casser le projet, il fallait briser l’élan de son «dangereux» concepteur, lequel va, pour la première fois, faire connaissance avec les affres de l’éloignement et de la «résidence surveillée».

Sur arrêté du préfet du département d’Alger, le délégué financier, Ferhat Mekki Abbas est astreint à résider jusqu’à nouvel ordre dans le centre de Tabalbala. Durant sa détention où il était surveillé comme on surveille le lait sur le feu, le fondateur des AML se fracture la cheville. En raison de complications, il est évacué vers l’hôpital de Béchar.

Ce transfert fait l’objet d’un premier télégramme top-secret (n°00241) du 8 octobre 1943 transmis au gouverneur général d’Algérie. En plus du traitement, la blessure nécessite une radiographie. Le tout est effectué sous une surveillance particulière, comme stipulé dans ledit message. «Jugée sérieuse, la blessure exige une hospitalisation. Même physiquement affaibli, il est craint par ses geôliers. Lesquels sont obligés de prendre des mesures exceptionnelles.» Le lendemain, un deuxième télégramme (n°00242) est transmis à Alger et informe de sa mise en isolement (à l’hôpital) afin d’éviter tout contact avec la population indigène.

Après avoir séjourné à Tabalbala du 25 septembre au 2 décembre 1943, le visionnaire reprend non seulement son combat mais fait de sa plateforme un parti politique, en créant en 1944 l’Association des Amis du Manifeste et des libertés (AML). Pour une montagne de raisons, la feuille de route des AML et le contenu du cahier J’accuse l’Europe (à lire absolument), rédigé par Ferhat Abbas en 1944, sont les principales causes de son emprisonnement et des massacres commis par l’administration coloniale en mai 1945.

En parlant du cahier J’accuse l’Europe, dont certains volets et chapitres demeurent d’actualité de nos jours, Ferhat Abbas nous a légué des publications, des éditoriaux et des articles qu’il faut impérativement mettre à la disposition de la jeunesse algérienne en quête de repères. Cette jeunesse est en droit de connaître l’action et la pensée de l’humaniste que fut Ferhat Abbas.

Il est instructif de lire et de relire son discours prononcé lors du 1er congrès national de l’Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA), parti créé en 1946, tenu à Sétif les 25, 26 et 27 septembre 1948. En démocrate invétéré, l’égalité des sexes était pour lui le socle de la société : «Si nos femmes ne deviennent pas nos associées et nos égales, instruites et éduquées, notre société restera amputée de la moitié d’elle-même et demeurera en arrière des sociétés modernes.»

Pour l’écrivain et brillant journaliste qu’il fut, l’émancipation de l’indigène passait par l’instruction : «Une école ouverte, c’est un peu d’ignorance qui s’en va.» Le combat pour la démocratie, qui lui a valu des décennies de souffrances et de désagréments, a été l’autre sacerdoce d’une vie vouée à la cause de son peuple : «La critique chez nous est plus qu’un droit, c’est un devoir. Notre doctrine n’est pas un vêtement rigide ou une théorie sectaire. C’est une plante vivante à laquelle chacun de nous peut et doit apporter une sève nouvelle. Nos comptes financiers sont vérifiables, nos dépenses contrôlables.»

En dépit des vicissitudes de la vie et de l’ingratitude des oublieux, à aucun moment de plus de 60 années de militantisme le pharmacien de Sétif ne renia son combat contre l’ignorance, l’injustice et l’asservissement de son peuple. Le combat qu’il a forgé tout jeune dans le Mouvement national et qui le marquera sa vie durant pour en faire une icône.

Néanmoins, sa ville adoptive a une fois de plus oublié de célébrer le 33e anniversaire de la mort du Tigre qui a su rester constamment lui-même. Ses anciens amis et fidèles compagnons sont unanimes à certifier que le premier président du GPRA était un homme de convictions profondes, inébranlable devant les difficultés, sachant affronter, en toutes circonstances, les problèmes avec une égale sérénité. Elevé dans les montagnes de la Petite Kabylie, au milieu de gens humbles, l’humaniste, qui s’est éteint à l’âge de 86 ans, a conservé la simplicité, le courage et le bon sens des siens…


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