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Écriture commune de l’histoire entre l’Algérie et la France : Abdelmadjid Chikhi n’y croit pas

09 août 2020 à 9 h 55 min

L’écriture commune de l’histoire entre les deux pays n’est ni souhaitable ni possible.» La déclaration est de Abdelmadjid Chikhi, le patron des Archives nationales.

Ces propos rapportés par l’APS sont lourds de sens, quand on sait que M. Chikhi avait été désigné récemment par le président Tebboune comme représentant de la partie algérienne dans le travail de mémoire commun annoncé avec insistance ces dernières semaines, et qui devrait être engagé conjointement avec l’ancien colonisateur.

Le directeur du Centre national des archives, qui s’est exprimé jeudi dernier en marge d’une cérémonie d’hommage à l’avocate et militante anticoloniale Gisèle Halimi, qui nous a quittés le 28 juillet dernier, dit attendre de voir quelles sont les «intentions françaises» sur ce dossier après que M. Macron ait chargé officiellement l’historien Benjamin Stora d’une mission sur «la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie». «La partie algérienne attend de savoir quelles sont les intentions françaises après la désignation de Benjamin Stora pour travailler sur le dossier de la mémoire avec l’Algérie et quel volet sera évoqué pour le lancement de ce travail commun», a-t-il souligné, indique l’APS. M. Chikhi, qui est lui-même ancien moudjahid, estime que «l’on parle d’une écriture commune de l’histoire, qui est, toutefois, ni souhaitable ni possible».

Celui qui a été nommé en avril dernier conseiller du président de la République chargé des Archives et de la Mémoire nationales explique que «Benjamin Stora était à l’origine de l’initiative de l’écriture commune de l’histoire, mais il y a longtemps, en exprimant le souhait de voir des historiens, algériens et français, se rencontrer afin d’écrire l’histoire commune. Je pense qu’il a renoncé dernièrement à cette idée, lorsqu’il avait reconnu que c’était difficile». Selon lui, ce travail mémoriel «est vraiment très difficile, compte tenu des motivations qui diffèrent d’une partie à une autre».

Précisant le fond de sa pensée, il dira : «Nous voulons une histoire nationale homogène et chronologique, alors qu’ils veulent une histoire fragmentée», ajoutant qu’il y a «beaucoup de questions (…) qu’ils veulent peut-être dissimuler», en insistant sur le fait que «le peuple algérien était victime d’une période coloniale féroce».

Projet compromis ?

Abdelmadjid Chikhi a rappelé, par ailleurs, les déclarations du chef de l’Etat, où il disait que «l’Algérie ne peut renoncer à son histoire, mais elle peut œuvrer avec l’autre partie à construire des relations équilibrées, ce qui est primordial dans les relations internationales. Néanmoins, l’histoire appartient au peuple algérien qui a le droit de savoir ce qui s’est passé».

Interrogé lors de la même cérémonie sur le processus de récupération de nos archives qui se trouvent en France, le directeur du Centre national des archives a fait savoir que l’affaire est «en cours de traitement, en coordination entre plusieurs services de l’Etat afin de rapprocher les vues». Les réticences exprimées par M. Chikhi vont-elles compromettre ce projet ? Les prochains jours le diront.
Benjamin Stora, quant à lui, continue visiblement d’y croire.

Dans un entretien accordé au journal Le Monde, et à une question à propos de la mission que lui a confiée Emmanuel Macron le 24 juillet dernier, l’historien, qui a toujours plaidé pour un «apaisement des mémoires», déclare : «C’est un pas positif, une grande première. Cette mission s’inscrit dans un contexte global où la France et l’Algérie ont intérêt à se rapprocher, d’abord par rapport à la conjoncture politique internationale. Il y a ce qui se passe en Libye, l’immigration, l’islam en France, le terrorisme, le Sahel. L’Algérie est un partenaire essentiel pour la France, en réalité. C’est une dimension du présent qu’il faut garder à l’esprit quand on traite de la relation avec l’Algérie.

Car on a toujours, malheureusement, en tête les années 1960, de Gaulle, Salan (général à la tête de l’OAS en Algérie), etc. mais l’Algérie, 60 ans plus tard, c’est un pays important.

Il ne faut pas oublier la dimension géopolitique. Par ailleurs, la question mémorielle, ce n’est pas seulement de l’histoire passée, c’est devenu une actualité à l’échelle internationale qui concerne les sociétés au présent. On le voit avec les mobilisations qui ont suivi la mort de George Floyd, aux Etats-Unis, entre les mains de policiers, le déboulonnage de statues, etc. Il y a une grande effervescence de la jeunesse sur la question coloniale. La France doit regarder son passé en face, elle doit assumer un certain nombre de choses.» (Le Monde du 29 juillet).

«Il faut laisser les historiens faire leur travail»

M. Chikhi n’a pas tort de dire que les «motivations diffèrent d’une partie à l’autre», en prévenant que la mise en parole de ce passé commun ne va pas être facile. Benjamin Stora, aussi, est bien conscient des difficultés qui se dressent sur le chemin de cette coopération mémorielle improbable. «C’est très difficile, parce qu’il existe des rapports à cette histoire qui sont très différents d’une rive à l’autre», faisait-il remarquer dernièrement à RFI. «L’histoire de la décolonisation et de la colonisation fabrique du nationalisme des deux côtés, c’est-à-dire le nationalisme impérial, colonial, du côté français, pendant très longtemps, et naturellement le nationalisme de libération nationale de l’autre côté de la Méditerranée. Ce sont des points de vue qui sont naturellement différents d’une rive à l’autre.

Chaque pays, chaque groupe, possède ses mémoires, fabrique une identité à partir d’une mémoire particulière (…). On ne peut jamais définitivement réconcilier des mémoires. Mais je crois qu’il faut avancer vers une relative paix des mémoires pour précisément affronter les défis de l’avenir, pour ne pas rester prisonniers tout le temps du passé, parce que l’Algérie et la France ont besoin l’une de l’autre…» (interview diffusée le 23 juillet). Du reste, on voit mal les historiens, les chercheurs, les universitaires écrire l’histoire «sous la dictée» des gouvernements. Il ne s’agit pas de fabriquer un récit sur commande, encore moins un roman national commun.

Ce qui est attendu davantage, nous semble-t-il, de cette «écriture à quatre mains», c’est plutôt de croiser différentes approches et plusieurs narrations autour d’un matériau commun. Et cela passerait par la multiplication des échanges, des séminaires et des colloques, des publications communes, des recherches et des enquêtes historiques croisées.

Cela passerait aussi par la création d’unités de recherche mixtes, par l’attribution de bourses. Et bien sûr, ce travail exige avant tout un accès libre aux archives. Lors de nos nombreuses discussions avec divers historiens, ce qui nous était répété inlassablement, c’était surtout ce mot d’ordre scandé comme un mantra : «Il faut laisser les historiens faire leur travail.» Comprendre, il faut les laisser travailler librement, faire confiance à leur intelligence et à leur probité, leur assurer la liberté d’accéder aux archives et leur fournir des moyens dignes pour faire leur job.

Récemment, un enseignant-chercheur en histoire, professeur à l’université d’El Oued, Abdelkader Kerkar, rencontré lors de la cérémonie de recueillement à la mémoire des 24 résistants rapatriés et dont les restes ont été exposés au Palais de la culture, abondait dans le même sens en nous disant : «Les archives sont un grand problème.

J’ai fait des recherches à Aix-en-Provence, à Tunis, à Istanbul pour les archives ottomanes. J’ai trouvé toutes les facilités partout, sauf chez nous. C’est le parcours du combattant pour accéder à nos documents historiques, et cela doit changer si on veut que les historiens puissent faire convenablement leur travail.»


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