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Détenus d’opinion : Le long combat des avocats de la liberté

30 janvier 2020 à 10 h 13 min

Ils se définissent comme des «avocats militants». Un courant –minoritaire – qui s’inscrit dans la continuité d’une tradition qui remonte à l’époque de la Guerre de libération nationale. Ils se nourrissent justement des combats des Boumendjel, Oussedik, Vergès, Halimi, Popie, Ali Yahia, Zehouane et Aït Larbi.

Les longs et épuisants trajets qu’il emprunte régulièrement entre Laghouat, sa ville natale, et les tribunaux éparpillés à travers le pays n’entament guère sa ferme volonté de défendre les libertés. Il est souvent sur la route des procès qui s’enchaînent depuis le tournant répressif qui frappe la révolution démocratique de plein fouet. Noureddine Ahmine est un avocat rodé.

Alerte, il avait anticipé la répression qui allait s’abattre sur des figures du hirak et prévenu ses confrères de se préparer à de longues batailles judiciaires. Il fait partie de cette «bande» d’avocats de combat pour la liberté qui occupe le devant de la scène. Des avocats qui portent la voix des détenus d’opinion qui pullulent dans les pénitenciers d’Algérie en ces temps durs pour les libertés.

Ils sont des défenseurs dévoués à des causes et qui se constituent presque spontanément, volontairement et bénévolement pour affronter une justice à la main lourde. Ils se définissent comme des «avocats militants». Un courant – minoritaire – qui s’inscrit dans la continuité d’une tradition qui remonte à l’époque de la Guerre de libération nationale.

Ils se nourrissent justement des combats des Boumendjel, Oussedik, Vergès, Halimi, Popie, Ali Yahia, Zehouane et Aït Larbi. Ce dernier représente à lui seul une sorte de passerelle entre deux générations de défenseurs des droits de l’homme. Forgé dans les années de clandestinité, il est devenu une figure emblématique d’une certaine idée de la défense, d’un profil d’avocat atypique quand il s’agit des violations des libertés, dont la période actuelle a nécessairement besoin.

Face à la vague d’arrestations ayant touché des centaines d’activistes, les avocats – peu nombreux à se constituer – se démènent comme ils peuvent pour assurer la défense des détenus. Ils se partagent les tribunaux et les procès. Ils donnent l’alerte, lancent des campagnes de sensibilisation de l’opinion, médiatisent les affaires, rassurent les familles des prisonniers et surtout préparent les dossiers pour mieux défendre des «clients» peu ordinaires.

Ils font de la barre une tribune pour pourfendre une justice aux ordres, mettre à nu les failles d’un système judiciaire à la dérive et dénoncer des procès politiques infligés à des militants emprisonnés pour délit d’opinion. Ils sont des avocats d’une «cause, pas d’un dossier», pour rependre la formule de Salah Dabbouz parlant de l’affaire de Kamel-Eddine Fekhar, mort en prison.

Figure du barreau au verbe enflammé, l’avocate Nabila Smaïl, fortement impliquée dans la défense des détenus de l’emblème amazigh mais également des détenus politiques, fait partie elle aussi de cette colonne des avocats de la liberté écumant les salles d’audiences. «C’est une intense et extraordinaire expérience», dit-elle en évoquant la période actuelle rythmée par une avalanche de procès. «Nous sommes des témoins directs de la dérive du système judiciaire et de la violation des lois de la République», assène-t-elle.

C’est de là qu’elle puise son engagement. «L’avocat est le premier qui doit être interpellé dès qu’une violation de liberté est commise. Notre métier est particulier, nous sommes investis de la mission de défendre les droits là où ils sont bafoués. Nous ne pouvons rester indifférents face aux violations des libertés», plaide-t-elle.

En plus de sa conviction militante, Nabila Smaïl érige le vétéran défenseur des droits de l’homme, Me Ali Yahia Abdennour, en modèle qui constitue pour elle «une source intarissable de courage et d’inspiration». Son engagement c’est aussi une forme de fidélité à feu Saïd Mezine, dont elle garde l’image d’un avocat qui «ne se laisse jamais faire».

Me Abdelghani Badi est cet autre avocat célèbre qui s’est distingué en cette période de recul des libertés. Sans répit, il sillonne le pays, parcourt les tribunaux pour tenter d’obtenir la libération des prisonniers du hirak. De Oued Souf à Mostaganem en passant par Bordj Bou Arréridj, Tiaret et Alger, il n’a presque pas le temps d’enlever sa robe noire.

Souvent en compagnie de Mustapha Bouchachi, ténor du barreau, et de Noureddine Benissad, président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, Me Badi rappelle souvent un «principe cardinal de la profession d’avocat qui est celui de défendre les libertés et les droits. L’esprit de notre métier est fondé sur les libertés». Il regrette la faible mobilisation des avocats pour plaider la cause des nombreux détenus d’opinion. Constitué dans une cinquantaine de dossiers, Abdelghani Badi pense qu’il faut être d’abord «porteur d’une conviction pour ensuite prendre part à la bataille des droits de l’homme».

Pour lui, la noblesse d’un avocat «réside dans le fait de défendre la liberté sans tenir compte de l’appartenance de la personne dont la liberté est violée». Une conception que partage avec lui l’avocate Zoubida Assoul, elle aussi, pleinement mobilisée dans ce combat. Entre les interminables réunions politiques qu’elle assure en tant que chef de parti (UCP) et les houleux procès, elle trouve rarement le temps de se reposer.

Au volant de sa voiture, elle traverse le pays, va de tribunal en tribunal, de Annaba à Tlemcen en faisant escale dans les tribunaux de Constantine, d’Alger et d’Oran. «Je me sens investie d’une mission, celle de défendre la liberté», affirme-t-elle. Une conviction chevillée au corps. La continuité de son engagement politique. «La lutte pour la démocratie est intimement liée à celle des libertés que la justice doit protéger», plaide cette ancienne juge qui est passée de l’autre côté de la barre au terme d’une courte et édifiante expérience dans la magistrature.

Relève assurée

Aux côtés des Nacer Hammouche, Hakim Saheb, Djamel Benyoub et Salah Brahimi qui mettent leur talent au service de la liberté, une nouvelle génération d’avocats engagés s’est affirmée, marchant sur les pas de leurs aînés.

Elle est incarnée particulièrement par ce jeune de Tlemcen, Amine Bendahmane, qui défie l’autorité du bâtonnat de sa région en se constituant pour défendre les détenus du hirak de Tlemcen, prenant le risque d’être sanctionné.

Sa suspension n’a été levée que récemment. L’émergence de la jeune garde des défenseurs des droits de l’homme à la faveur de l’insurrection citoyenne qui secoue le pays est un motif de fierté pour les anciens. «Je tire une satisfaction particulière de voir des jeunes avocats prendre le chemin du combat, ils font honneur à la profession», s’en félicite l’avocat de Laghouat.

Les Yamina Alili, Leila Djerdjer, Hafid Tamert, Soufiane Ikken, Boubekeur Hemaili, Kader Houali, Bouzid Yacine, Bakouri Amirouche, Aissa Rahmoun se forgent déjà le caractère d’avocats engagés. Leurs plaidoiries sont comme des épreuves leur ouvrant l’accès du cercle fermé des ténors du barreau. Souvent, ils sont encadrés par les anciens dans une opération de transmission d’un héritage à défendre. Discrets et modestes, ces jeunes défenseurs des libertés impressionnent par leur enthousiasme et surtout par la maîtrise des dossiers dont ils ont la charge.

Pressions

Ayant conscience que la défense des détenus d’opinion emprisonnés dans une conjoncture nationale extrêmement tendue, les avocats savent qu’ils vont être confrontés au pouvoir politique.

Plaider la cause des prisonniers implique forcément la contestation des décisions qui ont conduit des militants derrière les barreaux. En se dressant contre l’autorité du chef de l’état-major, feu Ahmed Gaïd Salah, qui été en première ligne durant des mois où la majorité des arrestations ont été opérées, les confrères de Me Bouchachi mesurent les risques de leur engagement. Dans certaines régions, l’Ordre des avocats s’est publiquement prononcé contre la mobilisation de la corporation.

Me Ahmine, qui en sait quelque chose sur ces pressions pour avoir été suspendu par le bâtonnat de Médéa en raison de son implication dans la défense des Mozabites, estime «inacceptable» les pressions qu’exercent les bâtonnats. Sans doute, cette attitude dissuade les avocats à se constituer dans les affaires politiques. Sur près de 50 000 avocats que compte le pays, il y a seulement une centaine de robes noires qui se «mouille» vraiment.

Pour beaucoup d’avocats, défendre un détenu politique ou d’opinion, c’est prendre le risque de fâcher les donneurs d’ordres et s’exposer à leurs foudres. «C’est un choix à faire, enfiler la robe noire c’est une vocation, une mission avant d’être des honoraires», précise Zoubida Assoul. Les mauvaises langues reprochent à cette catégorie d’avocats de «courir derrière la gloire, à la recherche de la célébrité».

Faux, rétorque Nabila Smaïl. «Ce propos est tenu par ceux qui justifient leur indifférence face à des atteintes aux libertés et aux droits de l’homme…», rétorque-t-elle. «Nous sommes mobilisés sans relâche, nous donnons de notre temps, de notre argent souvent aux dépens de nos familles. C’est un choix que nous assumons fièrement. Rien ne vaut une bataille qui fait avancer l’idée des droits de l’homme pour mieux préserver la dignité humaine», assure encore Me Ahmine.

En plus de l’adhésion à une philosophie des droits de l’homme qui est la source principale de leur motivation, ces avocats de la liberté ont en commun le sens noble de la justice, mais surtout pouvoir soulager des individus enfermés entre quatre murs d’une prison, des prisonniers qui se sacrifient pour des valeurs de liberté et de démocratie. «Nous en tirons une satisfaction morale, c’est la plus grande des récompenses», disent-ils. Sans attendre un «retour sur investissement», les hommages citoyens pleuvent. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les Algériens qui leur expriment gratitude et reconnaissance.

Les prisonniers sont les mieux placés pour en parler. «Quand nous étions en prison, nous attendions avec impatience la visites des avocats, ils nous soulagent, nous apportent des nouvelles de la révolution, ils rassurent nos familles et surtout ils portent notre voix au-delà des murs de la prison», témoigne un groupe de détenus ayant retrouvé la liberté provisoire au début de l’année. Un sentiment que seuls ceux qui ont connu l’arbitraire peuvent ressentir. Ces avocats de la liberté en savent quelque chose. Ils sont au cœur de la bataille démocratique.


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