Verrouillage de l’information officielle : De nouvelles limites à la liberté de la presse | El Watan
toggle menu
mercredi, 08 décembre, 2021
  • thumbnail of elwatan10072021



Verrouillage de l’information officielle : De nouvelles limites à la liberté de la presse

30 décembre 2019 à 10 h 08 min

Les premières décisions de la présidence Tebboune commencent à tomber, et l’une d’elles porte sur le verrouillage de l’information officielle en désignant l’APS (l’agence Algérie Presse Service) comme seul et unique canal de diffusion de toute info institutionnelle, à l’exclusion de tout autre média.

C’est ce qu’a annoncé un communiqué de la Direction de la presse et de la communication (DPC) de la présidence de la République, relayé justement par l’agence officielle, ce samedi.

«La Direction de la presse et de la communication de la présidence de la République informe l’ensemble de la presse, supports et plateformes de communication, que l’information officielle est rendue publique à travers des communiqués de la présidence de la République publiés par l’agence Algérie Presse Service (APS) et que toute information rapportée en dehors de ce canal est à classer dans la case de la propagande et la désinformation», martèle textuellement le communiqué de la Présidence.

La nouvelle équipe à El Mouradia entend même sévir contre toute entorse à cette règle : «Les informations diffusées à travers tout média ou plateforme de communication à titre de scoop ou dans le but de faire accroire à l’opinion publique à une proximité de la source d’information sans respect des lois de la République et des règles de la déontologie, exposeront leurs auteurs aux peines prévues par les lois de la République», précise la même source.

En guise de compensation, la DCP promet des points de presse périodiques : «Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, avait annoncé la tenue de rencontres périodiques avec la presse pour expliquer la situation générale, requérant la pondération et la sérénité, pour répondre à toutes les questions de la presse.»

La Présidence a annoncé dans la foulée «l’accréditation prochaine de journalistes de différents médias pour la couverture des activités présidentielles, sans distinction ou exclusion aucune». Et de conclure : «La nouvelle République ne saurait être édifiée sans la concrétisation du principe de l’échelle des valeurs.»

«Fake news»

Cette mesure forte du cabinet Tebboune n’a évidemment pas manqué – on l’imagine aisément – de faire réagir au sein de la profession.

A la première lecture, d’aucuns y ont vu une manière de «faire le ménage» dans un champ médiatique dominé par des chaînes TV privées (qu’on appelle péjorativement «offshore»), qui ont eu pendant longtemps la primeur de l’info officielle.

C’est surtout le cas d’Ennahar TV qui était réputée proche de Saïd Bouteflika, et qui était devenue, à l’époque du Président déchu, le canal officieux de la communication gouvernementale et un redoutable outil de propagande au profit du clan Bouteflika.

Ainsi, Ennahar TV avait très souvent l’exclusivité sur des sujets qui étaient traditionnellement l’apanage des médias publics, multipliant bandeaux rouges «aâdjel» (urgent) et autres JT martelant en boucle nominations, remaniements, limogeages, mouvements dans le corps des walis, dans les corps des magistrats, de la police, de l’armée, de la diplomatie, ou bien répétant inlassablement les supposées «instructions» de «Fakhamatouhou».

Dans une tribune publiée sur sa page Facebook à l’été 2017, Noureddine Boukrouh s’étonnait qu’Ennahar soit devenue «la source de toutes les sources».

«Pourquoi cette chaîne de statut étranger a-t-elle pris la place de l’agence officielle de presse et de la chaîne publique de télévision ? C’est un des mystères de la communication de l’Etat sous le 4e mandat», s’interrogeait avec une pointe d’ironie l’auteur de L’Algérie entre le mauvais et le pire.

La situation ultraconcurrentielle induite par l’explosion du numérique et le laminage des médias traditionnels par les réseaux sociaux a probablement pesé aussi dans ce «recadrage». La fièvre digitale a eu, en effet, pour conséquence une course effrénée au scoop et son corollaire : les fake news.

Tout cela, on peut le comprendre. Ce qui dérange, en revanche, et ce, de l’avis de nombreux confrères, est de vouloir entraver le travail des journalistes dont le cœur de métier est précisément de recueillir l’info où qu’elle se trouve.

A charge pour eux de vérifier la fiabilité de leurs sources et de procéder aux recoupements d’usage. A partir du moment où tous les feux sont au vert, il serait contre-nature de ne pas diffuser une info certifiée crédible, et de rester accroché au «fil APS».

Cela revient à faire des journalistes des auxiliaires des administrations gouvernementales et des «sous-attachés de presse» à la botte des communicants du sérail.

«Je suis le rédacteur en chef de l’APS !»

La contrainte est d’autant moins justifiée, lorsque l’on sait que sur quantité de sujets en relation avec la sphère officielle et la vie institutionnelle, il n’y a pas forcément de communiqué ou de dépêche derrière.

Le temps journalistique s’accommode mal du «temps institutionnel» et sa lourde communication bureaucratisée. Tous les journalistes ne sont pas hantés par cette obsession névrotique de l’exclusivité.

Les plus romantiques sont simplement et naïvement attachés à l’exercice de ce minimum syndical démocratique qui est la surveillance de l’action publique. Il faut rappeler, en outre, que nous vivons dans un pays où l’accès aux sources relève de l’exploit et eût trouvé parfaitement sa place aux Jeux olympiques.

Alors, lorsque le journaliste réussit à obtenir une info sûre qui n’a rien d’un «scoop bidonné», il serait malheureux de lui reprocher de faire son travail et de vouloir partager le fruit de ses enquêtes.

Au lieu de proclamer comme Bouteflika : «Je suis le rédacteur en chef de l’APS !» et d’ajouter un autre verrou à une presse terriblement malmenée, la nouvelle équipe au pouvoir serait sans doute plus inspirée de faire confiance à nos confrères du secteur public.

De réhabiliter véritablement le service public en le laissant exprimer son talent, son imagination, plutôt que d’en faire, à force de vouloir le domestiquer, un organe aseptisé, à l’audience étriquée, qui n’a aucune chance de résister à l’agressivité éditoriale de la concurrence.

Notons, pour finir, cette réaction de notre confrère Kamel Amarni, président du Syndicat national des journalistes (SNJ), qui estime que cette décision «suscite de réelles et légitimes inquiétudes sur le devenir immédiat de la liberté de la presse en Algérie».

Dans un communiqué rendu public via sa page Facebook, il note : «Cette conception brejnévienne de l’exercice du métier de journaliste que vient de nous asséner la direction de l’information de la Présidence n’augure rien de bon et met, d’ores et déjà, en situation de conflit ouvert la nouvelle équipe aux affaires et la presse dans son ensemble.»

Et de poursuivre : «L’on ne peut, comme cela, d’une simple décision, fût-elle prise par la plus haute autorité du pays, changer la nature même du travail du journaliste, qui consiste en une quête permanente de l’information.» «Ne s’en tenir qu’aux communiqués officiels, c’est, en soi pour la presse (…), un manquement grave à sa noble mission d’informer et une faute éthique et déontologique justement.

C’est une atteinte au droit même du citoyen à l’information. La liberté de la presse et d’expression est un droit irréversible et le Syndicat national des journalistes tient à le rappeler avec force», conclut le communiqué du SNJ.


Advertisements


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!