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mardi, 24 novembre, 2020
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Belouizdad, impressions post-référendum : «Cette Constitution ne va rien changer»

04 novembre 2020 à 11 h 51 min

«Belouizdad k’bir echan» (Belouizdad, quartier glorieux) : ce graffiti est décliné sur un mur d’une aile délabrée du vieux quartier algérois. Il fait évidemment écho à la fameuse chanson Allô ! Allô ! de regretté El Hachemi Guerouabi dans laquelle il évoque, à un moment, Belcourt où il a grandi : «Je me languis du glorieux Belcourt où se trouve l’odeur de mes parents…». Il faut dire que le quartier, un des cœurs battants de la capitale, respire l’histoire par tous ses pores. En témoignent ces pochoirs à l’effigie du premier chef de l’OS, Mohamed Belouizdad, qui reviennent sur tous les murs.

Nous sommes le mardi 3 novembre, au surlendemain du référendum qui a rendu son verdict dimanche dernier, avec 66,28% de «oui» pour la nouvelle Constitution. Mais la véritable information est surtout dans le maigre taux de participation : 23,7%. D’ailleurs, il était difficile hier de trouver un Belcourtois qui a voté.

Un soleil éclatant darde ses rayons sur les immeubles haussmaniens décatis de Belcourt. A chaque coin de rue, on tombe sur un terrain vague laissé par un effondrement. Des hôtels, des bâtiments neufs au style improbable, poussent çà et là. «Belouizdad oussiyate lejdad» (Belouizdad, legs de nos aïeux), peut-on lire sur une immense fresque murale.

Sur l’artère principale, épine dorsale du faubourg, flâneurs, badauds, chalands, chômeurs, se disputent le trottoir. Une foule bigarrée défile en écumant les magasins. Formellement, l’accès aux boutiques est limité. Vendeurs et restaurateurs tentent comme ils peuvent de juguler les flux. Mais à vue d’œil, on constate que ce n’est pas la ruée des beaux jours. La pandémie a laissé des traces, et heureusement qu’il y a ce temps printanier pour atténuer quelque peu l’anxiété qui a étendu son voile gris sur la ville.

«Ce vote ne m’intéresse pas»

Un détail retient notre attention : les affiches officielles appelant les Algériens à aller voter ont disparu du paysage. Et c’est comme si le référendum n’avait jamais eu lieu. Comme s’il s’agissait d’une simple formalité. Et c’est déjà oublié…

Nous nous engouffrons dans le dédale du marché Laâkiba. «Belcourt lahbiba ch’bah’ha Laâkiba» chantonne un slogan qui accompagne une autre fresque murale aux couleurs du CRB (Belcourt la bien-aimée, rehaussée par Laâkiba). A proximité du marché aux fruits et légumes, sur une ruelle pentue, est encastré le local d’un cordonnier qui répare également, en plus des chaussures, les vêtements et autres articles en cuir. Youcef, l’artisan-cordonnier, la bouille avenante avec une légère barbe grisonnante recouvrant son menton, nous accueille aimablement.

Interrogé à propos du référendum constitutionnel, Youcef nous dit tout de go : «Je n’ai pas voté, et, pour être franc, ça ne m’intéresse pas du tout. D’ailleurs, je ne me suis jamais intéressé à aucune élection». Nous enchaînons sur la vie dans le quartier et notre hôte de lancer avec amertume : «Voyez dans quel état est Belcourt ! Si vous montez là-haut, vous allez mesurer le niveau de délabrement du quartier. C’est triste !».

Et de se plaindre des «squatteurs» qui ont «construit des baraques, et qui ont bénéficié d’un logement, tandis que les authentiques enfants du quartier ont été écartés des opérations de relogement». Une manière subtile pour Youcef de nous ramener à «l’essentiel», la discussion sur le vote relevant de considérations «purement politiciennes» à son goût.

En nous entendant parler de Belcourt, son histoire, ses problèmes urbains, un ami de Youcef qui était à l’intérieur de l’échoppe, se joint à la discussion. Pur enfant du quartier de Cervantès qui surplombe le Hamma, commerçant de son état, Sid Ahmed qui a 46 ans, et qui a passé toute sa vie dans le coin, est mortifié par l’abandon de l’ancien Belcourt et ses vieilles bâtisses. «Nous sommes supposés être un pays riche.

Ils disposaient d’un matelas de plusieurs milliards de dollars et observez par vous-même ce tas de désolation. Un quartier historique comme Belcourt tombe en ruine dans l’indifférence générale. C’est indigne ! Si vous descendez par là jusqu’au bout de la rue (la rue Chaâl Abdelkader, ndlr), vous allez être choqué par le tas d’immondices calées contre le mur du cimetière de Sidi M’hamed (Sidi M’hamed Bou Qobrine, ndlr) qui est en soi un monument historique.

Ça résume l’état d’abandon d’un joyau comme Belcourt». Et d’énumérer tous les sites qui font la fierté des habitants du quartier : «Vous avez le marché de Laâkiba qui est en soi un vestige, vous avez le Mausolée de Sidi M’hamed, vous avez le Jardin d’essai, et je ne parlerai pas de la Bibliothèque nationale, etc.». Il évoque également la grotte de Cervantès qui doit son nom au célèbre auteur de Don Quichotte. Sans compter la maison où a grandi Camus, et qui était nichée au 93, rue de Lyon, aujourd’hui rue Mohamed Belouizdad.

«La situation est vraiment critique»

A propos du scrutin référendaire, Sid Ahmed affirme que lui non plus n’a pas voté. Commentant le taux de participation, il déclare : «C’est juste parce qu’ils n’ont pas pu gonfler les chiffres qu’ils ne l’ont pas fait. Ç’aurait été trop flagrant. A l’ère de Facebook et des réseaux sociaux, ils ne pourront plus rien cacher». Pour lui, «cette Constitution ne va absolument rien changer. Ce qui compte, ce n’est pas la Constitution mais son application». Le quadra dit ne percevoir aucune différence entre l’ancienne et la nouvelle gouvernance. «Bouteflika, Tebboune…

Les noms n’ont pas d’importance. Le plus important, c’est la manière dont sont conduites les affaires du pays, et honnêtement, je ne perçois aucune différence entre tous ces gouvernements». Youcef abonde dans le même sens : «C’est vrai qu’Ouyahia, Sellal… sont en prison, mais ils ont laissé leurs clones derrière eux. Pour moi, l’emprisonnement de ces personnalités est plus l’expression d’une guerre entre ‘‘îssabate’’, une guerre des bandes, qu’une vraie justice».

A un moment donné, un homme pénètre dans la boutique. C’est une vieille connaissance de Youcef et Sid Ahmed. Il s’appelle Hassan. Il se présente avec courtoisie en disant que c’est un commissaire de police à la retraite. Prenant la discussion au vol, il ne tarde pas à nous faire part de son opinion. Il sort son portefeuille d’où il extirpe sa carte de vote avec la mention «intakhaba» (a voté) et la date : «1er novembre 2020».

Cette Constitution, estime-t-il, «est un gage de stabilité». «Et notre pays a plus que jamais besoin de stabilité. La situation est vraiment critique», prévient-il. Et l’ancien commissaire de nous confier : «Dans les années 1990, j’ai servi dans la wilaya de Blida. J’ai vu les massacres de Antar Zouabri et des autres émirs du GIA. Et quand on a vécu les années de braise, on doit faire extrêmement attention à ce que cela ne se reproduise pas».

Hassan exprime également des craintes à propos de «la santé du Président». «C’est une conjoncture très délicate. Imaginez s’il lui arrive quelque chose à Dieu ne plaise !». L’officier de police à la retraite regrette que les «faiseurs de présidents» ne ramènent que des raïs à la santé vacillante. «Pourquoi on ne mise pas sur un Président de 45 ans, un jeune qui pourra diriger le pays avec vigueur ?» lâche-t-il.

Réagissant à la réflexion de Hassan et l’argument de la «stabilité», Sid Ahmed s’emporte : «Quelle stabilité quand vous végétez à 13 dans un F2 pourri ?, martèle-t-il. Quelle stabilité quand tu vois qu’on n’a pas d’hôpitaux, les jeunes n’ont pas de boulot, personne n’est heureux ! Il ne peut pas y avoir de stabilité quand le peuple est dans la misère.» 

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