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lundi, 21 septembre, 2020
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Retour sur le procès en appel de Drareni, Benlarbi et Hamitouche : «C’est le hirak qui est jugé»

10 septembre 2020 à 11 h 50 min

Mardi 8 septembre 2020. 9h17. Nous sommes devant la cour d’Alger, à Ruisseau, où doit se dérouler le procès en appel de notre confrère Khaled Drareni, condamné en première instance à trois ans de prison ferme et 50 000 DA d’amende. Il doit comparaître en compagnie de Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche.

Les abords de l’imposant bâtiment abritant la cour d’appel sont inondés suite aux pluies diluviennes qui se sont abattues plus tôt dans la matinée sur Alger.

Devant le poste d’accueil, on commence à faire entrer le public. La majorité des journalistes qui étaient avec nous sont empêchés d’entrer. «Il vous faut un ordre de mission», exige un officier de police. Ainsi, nous serons à peine une poignée à pouvoir couvrir le procès. Les autres confrères et activistes venus soutenir Khaled ont dû se masser à l’extérieur et attendre. Ils observeront un sit-in jusqu’à l’orée du couvre-feu en scandant : «Khaled Drareni, Sahafi horr (Khaled Drareni, jounaliste libre)», «Khaled Sahafi, machi khabardji (Khaled est un journaliste, pas un espion)»
11h40.

Le juge fait enfin son apparition dans la salle n°2, au premier étage, où devait se passer l’audience. Encadré par deux assesseurs, il expédie plusieurs affaires de droit commun puis décide de lever la séance vers 13h. Dans le hall, les avocats observent une minute de silence à la mémoire de Tarek Zedam, un jeune avocat percuté mortellement lundi dernier à Bordj Bou Arréridj par un chauffard qui a pris la fuite.

Feu Me Zedam – Allah yerahmou – était un farouche défenseur des détenus d’opinion.

14h. Nous revenons dare-dare dans la salle d’audience où nous apercevons le moudjahid Lakhdar Bouregaâ venu exprimer son soutien à Khaled, Slimane et Samir.

14h06. Des gendarmes envahissent subrepticement la salle. Khaled Drareni apparaît enfin avec sa frêle et fière silhouette. Il porte un masque de protection mais son sourire généreux semblait transpercer le tissu de la bavette.

On voit d’emblée qu’il a considérablement maigri, mais, comme toujours, il affiche un moral de guerrier. Il prend place dans le box réservé aux prévenus et salue les visages familiers en brandissant le V de la victoire. Après un moment d’attente, le magistrat appelle à la barre Khaled, Samir et Slimane. Tous les trois avaient été arrêtés, rappelle-t-on, le 7 mars 2020, et sont poursuivis pour les mêmes charges : «incitation à attroupement non armé» et «atteinte à l’unité nationale». Samir et Slimane ont été condamnés en première instance, par le tribunal de Sidi M’hamed, à deux ans de prison, dont quatre mois ferme. Comme ils avaient déjà purgé les quatre mois d’emprisonnement au titre de la détention provisoire, ils ont comparu libres.

«Je suis ici parce que j’ai couvert le hirak»

Le président de séance interroge d’abord Samir ensuite Slimane avant d’arriver à Khaled. Digne, serein, le journaliste assure d’emblée au sujet des faits qui lui sont reprochés : «Je n’ai fait qu’exercer mon métier en essayant de rapporter les événements de façon professionnelle.» Le directeur de Casbah Tribune et collaborateur à TV5 Monde en est persuadé : «Je suis ici parce que j’ai couvert le hirak avec professionnalisme.» Et de lancer : «Le Président parle du hirak en disant ‘‘el hirak el moubarak’’ (le hirak béni), et on procède à l’arrestation d’un journaliste qui ne faisait que couvrir ce même hirak.» Le juge l’interroge sur les slogans qu’il relaie sur les réseaux sociaux. «Depuis le premier jour, je fais mon travail de journaliste. J’ai même couvert des manifestations de soutien au pouvoir. Pourquoi ça ne figure pas dans le dossier ?» Il précisera un peu plus loin : «Je reprenais simplement ces slogans et je les rapportais entre guillemets.»

Interrogé sur la nature de sa relation contractuelle avec TV5 Monde, Khaled explique qu’il avait le statut de «collaborateur». «Avez-vous une accréditation ?» demande le magistrat. Khaled Drareni rétorque : «Vous savez, j’ai travaillé cinq ans à Echorouk News alors que cette chaîne n’était pas accréditée.» Il répète : «Je suis ici parce que j’ai couvert le hirak en toute transparence, de façon professionnelle et indépendante.» Questionné sur les raisons de son refus de donner le code de son portable aux services de sécurité, il déclare avec fermeté : «Je me dois de protéger mes sources contre d’éventuels préjudices.»
Khaled Drareni n’a pas manqué d’exprimer son étonnement de se voir accusé d’atteinte à l’unité nationale pour avoir uniquement couvert les manifestations du 7 mars.

Il martèle : «Toutes mes interventions sont publiques. Vous pouvez les examiner. Je n’ai jamais porté atteinte à mon pays. Il n’y a ni calomnie ni insulte dans le travail que j’accomplis. Je ne fais que relater les événements.»

Lors de son réquisitoire, après avoir loué les vertus et les mérites du hirak, le procureur tempère : «Mais la poursuite de ces manifestations sous cette forme et à ce rythme ne risque-t-elle pas de nous entraîner vers ce que tout le monde redoute ?» Il s’attarde sur les sorties du samedi et en justifie l’interdiction en prétextant que «c’est dans le souci de protéger les vies et les biens des citoyens». A la fin de son argumentaire, le représentant du ministère public a requis 4 ans de prison ferme et 50 000 DA d’amende pour chacun des prévenus.

15h15. Le juge lève la séance pour une pause d’un quart d’heure. 15h30. Place à présent aux plaidoiries des avocats. Ils seront une bonne trentaine, venus de plusieurs wilayas. Le collectif de défense s’est notamment attaché à démontrer qu’il n’existe aucun élément matériel pouvant étayer les charges retenues contre les prévenus. «Aujourd’hui, c’est le hirak qui est jugé à travers ces accusés», assène Me Salem Khatri. «Ces accusations sont fabriquées de toutes pièces par les services de sécurité. Ce n’est pas de cette façon qu’on sortira l’Algérie de l’impasse», déplore le bâtonnier de Béjaïa.

Me Salah Brahimi, bâtonnier de Tizi Ouzou, fera remarquer que «les infractions prêtées à Khaled Drareni, si infractions il y a, relèvent du code de l’information, pas du code pénal». Me Mokrane Aït Larbi a rappelé son propre vécu d’ancien détenu politique, lui qui a été arrêté en 1985 et incarcéré à Berrouaghia. Commentant l’accusation d’atteinte à l’unité nationale, il interroge : «Est-ce que ces accusés ont tenté de diviser le pays ?» Il s’étonne que lors de la manifestation du 7 mars, «il y a eu une trentaine de citoyens qui ont été arrêtés. Les autres ont été relâchés et ils ont pris ces trois parce qu’ils voulaient les prendre».

Maître Nabila Smaïl a attiré l’attention des juges sur le fait que les manifestations du samedi, qui sont au cœur de ce procès, «sont des marches, pas des attroupements». «Or, l’article 100 parle d’attroupement. Le code pénal ne parle pas de marches, et les marches sont un droit garanti par la Constitution.» «La couverture des marches ne constitue pas un délit», souligne-t-elle.

De son côté, Me Abdelghani Badi a mis l’accent sur l’article 79. Pour lui, cet article qui traite des «atteintes à l’intégrité du territoire national» «constitue un danger pour la sécurité juridique et judiciaire des Algériens». «On aurait aimé que le procureur nous démontre en quoi le travail de Khaled Drareni constitue une atteinte à l’unité nationale ?» charge l’avocat. «Drareni a interviewé Macron et lui a arraché un aveu que nos politiques n’ont jamais réussi à obtenir d’un responsable français. Au lieu de l’honorer, on le jette en prison pour une accusation stupide», s’indigne-t-il.

Quand arrive son tour après avoir vu défiler neuf confrères avant lui, Me Mostefa Bouchachi entame sa plaidoirie en déclarant : «On est fatigués, et vous aussi, vous êtes sans doute fatigués de ces mises en scène, de cette instrumentalisation des institutions de l’Etat et de la justice.» «Savez-vous monsieur le procureur que ce sont les tyrans qui attirent les envahisseurs ?» entonne le ténor du barreau.

«Aujourd’hui, toute personne qui critique le régime est accusée d’atteinte à l’unité nationale. Le régime veut continuer à fonctionner de la même manière.» Il s’interroge : «Pourquoi Drareni est en prison alors que les faits qui lui sont prêtés ne constituent aucunement un crime ?» «On lui reproche sa collaboration avec TV5. Mais moi-même, il y a une multitude de chaînes qui me contactent pour commenter des sujets d’actualité, où est le mal ?» confie-t-il. Et de faire remarquer : «Au début du mouvement, toutes les chaînes en Algérie sollicitaient les militants pour intervenir, y compris Samir et Khaled. Après la chute de Bouteflika, fin de la récréation !» «Comment la conscience s’est éteinte en nous ? Et la foi dans la justice ?» se demande Me Bouchachi.

Le mot de la fin est laissé à Khaled. «Je suis un journaliste, pas un criminel. Le métier que j’exerce ne peut mettre en danger mon pays», dit-il. Verdict : le 15 septembre.



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