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mercredi, 19 juin, 2019
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Carnet de voyage : Genève, vue sur Alger

07 février 2019 à 11 h 05 min

Genève, vendredi 1er février. Le vol AH2046 d’Air Algérie atterrit aux alentours de 14h30. Genève est à moins de deux heures de vol d’Alger. L’avion est clairsemé. Nous sommes accueillis par une vague de froid, somme toute, normale, pour la saison.

Les abords du tarmac sont recouverts de neige. La température avoisine les 3°. Nous sommes en compagnie de l’artiste plasticien Ammar Bouras. Nous sommes ici dans le cadre de l’événement «artgenève», foire d’art contemporain qui en est à sa huitième édition. Elle s’est tenue du 31 janvier au 3 février au Palais des expositions (appelé simplement Palexpo), situé à quelques encablures de l’aéroport. L’événement a vu la participation de quelque 80 galeries.

Dans ce Salon d’art très en vue où la succession kaléidoscopique d’œuvres visuelles donne le vertige, l’espace éditeur, installé au stand A3, a fait une belle place à l’Algérie à travers les éditions Macula, une belle maison dirigée par Véronique Yersin et entourée d’une formidable équipe éditoriale (Joanna Schaffter, Sophie Yersin, Yan Le Borgne…).

Les éditions Macula ont donné carte blanche à une dizaine d’éditeurs, dont la maison Barzakh, pour proposer une programmation. «Pour la sixième année consécutive, les éditions Macula sont invitées à créer l’Espace éditeurs d’artgenève, qui propose des publications littéraires ou théoriques, des recueils d’entretiens, des ouvrages sur la photographie, des revues, des catalogues d’exposition ou encore des éditions limitées.

C’est à chaque fois l’occasion de convier des éditeurs – au nombre de dix cette année – qui partagent notre intérêt pour le dialogue entre le texte et l’image et dont le catalogue fait écho au nôtre. Cette année, l’Algérie est à l’honneur avec deux expositions de photographies, l’accueil des éditions Barzakh, (…) et une journée thématique autour de l’architecte français Fernand Pouillon et de son œuvre en Algérie, au cœur d’un projet éditorial des éditions Macula», peut-on lire dans le programme de l’Espace éditeurs.

La scénographie de l’espace est élégante, dominée par deux blocs de couleur verte et jaune. Sur l’un d’eux est exposé un dessin signé Adel Abdessemed, l’enfant terrible des Aurès et star mondiale de l’art contemporain. Le dessin qui représente une tête d’âne, fait écho à un livre intitulé Charbon, paru chez Macula, contenant 42 dessins de l’artiste exécutés «à la pierre noire» et accompagné d’un texte de Véronique Yersin.

Mémoire photographique des années 1990

Sur les murs d’exposition sont disposées une vingtaine de photographies sur papier baryté de Ammar Bouras qui réfèrent aux années 1990. Les photos nous donnent d’emblée la chair de poule. L’expo opère comme un flash-back qui nous renvoie brutalement à cette période trouble de notre histoire récente. Un «talk» a été organisé le samedi 2 février entre le plasticien et Sofiane Hadjadj, cofondateur des éditions Barzakh. A noter qu’un livre de Ammar Bouras intitulé 1990-1995 – Algérie, chronique photographique sortira dans les tout prochains jours chez Barzakh.

Il est préfacé par Malika Rahal et comprend un entretien entre Ammar Bouras et l’écrivain Adlène Meddi. Des exemplaires de ce magnifique ouvrage ont pu être livrés à temps et apportés à Genève.  «1990-1995 – Algérie, chronique photographique est un livre de photographies en noir et blanc (argentique) prises dans les années 1990 par Ammar Bouras, célèbre plasticien algérien, dont on sait trop peu qu’il fut photoreporter pendant cette période. Celui-ci a exhumé les négatifs de ses archives, puis les a scannés pendant des mois. Le résultat est d’autant plus miraculeux qu’il est l’un des rares photoreporters à avoir accumulé et conservé ses pellicules de l’époque.

Les éditions Barzakh proposent un livre-document, livre-témoin d’une période qui, après avoir été saturée d’images, et dont la représentation fut un enjeu de propagande politique, est aujourd’hui devenue invisible, sans trace, comme oblitérée», précise la présentation de l’ouvrage par les éditions Barzakh. S’agissant des images exposées à «artgenève», elles couvrent, pêle-mêle, des manifs, des événements politiques qui se révéleront déterminants mais également des manifestations culturelles ou sportives. Pour chacune de ces photos, Ammar se souvient du contexte. Sur l’une d’elles, on voit Saïd Mekbel encadré par deux membres de l’équipe rédactionnelle d’Alger Rep, le canard où travaillait Ammar à l’époque, et exhibant avec un large sourire sa page légendaire estampillée El Ghoul.

On y trouve aussi une «foule massée sur le boulevard Zighout Youcef» acclamant Ben Bella «revenu en Algérie par bateau, après dix ans d’exil» (27 septembre 1990). Sur une autre photo, on voit un hélico bourdonnant juste au dessus du boulevard Zighout Youcef dans un climat de guerre, tandis qu’une autre image montre des volutes de fumée produites par des jets de lacrymo. Une autre photo donne à voir juste des pieds sous un large drapeau aux couleurs de l’Algérie. «Parce que marcher évoque forcément les pieds», explique l’artiste.

Il s’agit d’une «marche nationale contre le terrorisme à l’appel de l’UGTA», selon la légende imprimée sur un document à part. Un autre point de vue montre la même marche, avec le défunt Abdelhak Benhamouda au premier rang, à la place des Martyrs, le 22 mars 1993. Sur cet autre cliché, on reconnaît Belkhadem avec sa barbe poivre et sel, alors président de l’APN, rendant visite à des travailleurs observant une grève de la faim au siège de l’UGTA. «Il leur a dit : ‘‘Si vous maintenez votre grève de la faim, vous irez en enfer’’ », se souvient Ammar.

Témoin de l’assassinat de Boudiaf

Une photo interpelle particulièrement le visiteur : il s’agit d’un cliché pris lors de l’assassinat du président Mohamed Boudiaf à Annaba le 29 juin 1992. On n’y voit pas le président Boudiaf gisant dans une mare de sang, mais seulement la salle de la Maison de la culture avec la tribune tristement vide et quelques ombres hagardes qui s’agitent dans les travées. A droite de cette image, une autre photo montre un Boudiaf tout sourire, lors d’une sortie sur terrain. C’était quelques heures seulement avant l’attentat fatidique. «Le président Mohamed Boudiaf à Annaba pour inaugurer le Salon de la microentreprise et de l’emploi des jeunes, jour de son assassinat, Annaba, 29 juin 1992 », indique la légende de la photo.

L’expo donne à voir en même temps un autre visage des années 1990, la vie qui continue malgré le chaos, les violences : une soirée de Ramadhan au Musée des arts et traditions populaires de La Casbah, un rassemblement de femmes au cinéma l’Afrique, un match de handball opposant deux équipes féminines, ou encore l’arbitre Abderrahmane Bergui adressant un avertissement verbal à un joueur lors d’un derby CRB-RCK.

Au cours de la discussion avec Sofiane Hadjadj, Ammar Bouras a assuré qu’il détenait plus de 16 000 négatifs qu’il a pris soin de scanner méthodiquement. Ce «patrimoine argentique» représente une véritable mine d’or, un travail étalé sur plusieurs années. Des photographies qui ont aujourd’hui valeur d’archives. Une autre série photographique, toujours en rapport avec l’Algérie, se dressait sur un mur voisin. Les photos évoquent l’œuvre architecturale de Fernand Pouillon qui a laissé une empreinte forte à Alger, mais aussi aux quatre coins de l’Algérie.

Les photos sont signées Daphné Bengoa et Leo Fabrizio. Sous le titre : «Fernand Pouillon et l’Algérie. Bâtir à hauteur d’hommes», l’expo donne à voir diverses «traces» de l’architecte : à Sidi Fredj, à la cité Climat de France et sa fameuse place des 200 Colonnes, à Ghardaïa (hôtel Les Rostémides) ou encore aux Andalouses, près d’Oran. Pouillon avait marqué de son style particulier plusieurs cités d’habitation dans les années 1950, sous l’impulsion du maire Jacques Chevalier. «Daphné Bengoa et Leo Fabrizio documentent l’œuvre algérienne de l’architecte français Fernand Pouillon (1912-1986). A travers la photographie, Leo Fabrizio pose son regard sur l’œuvre bâtie elle-même, alors que Daphné Bengoa s’intéresse aux personnes vivant ou travaillant à l’intérieur de ces constructions» souligne le texte de présentation de l’expo.

«Habiter chez Pouillon»

Le dimanche 3 février, une rencontre a été consacrée à «L’œuvre architecturale de Fernand Pouillon» en Algérie à travers un échange passionnant entre l’architecte Mohamed Larbi Merhoum et Sofiane Hadjadj qui, faut-il le rappeler, est architecte de formation. «Fernand Pouillon, génial et sulfureux architecte, a construit en Algérie avant et après l’indépendance du pays. Une gageure. Architecte prolifique et entrepreneur averti, il est l’auteur d’une centaine de constructions inégales qui sont pourtant un jalon essentiel de l’architecture algérienne.

Comment les générations d’architectes d’aujourd’hui appréhendent-elles ce legs parfois encombrant ? Comment le préserver et le dépasser tout à la fois ? Qu’en reste-t-il dans la mémoire populaire, au cinéma et en littérature ? Autant de questions débattues entre l’un des architectes algériens contemporains les plus importants et un éditeur préoccupé par les questions de patrimoine et de mémoire culturelle»,.résume le texte de présentation de la rencontre.

Comme le fait remarquer Sofiane Hadjadj, il y a deux noms qui reviennent immanquablement quand on parle d’Alger, surtout à l’extérieur : Camus pour la littérature, Pouillon pour l’architecture. Larbi Merhoum fait une restitution, images à l’appui, d’un parcours qu’il a effectué récemment, une balade qui l’a mené de l’église du Sacré-Cœur aux hauteurs de Ouaguenouni, et la perspective vertigineuse qui va des Tagarins à la baie. Il a mis l’accent sur la modernité des bâtiments des années 1950, quand «Alger était un véritable laboratoire de l’architecture moderne».

Pour lui, il y a une réelle «architecture algéroise» dans la mesure où elle est intimement liée au site et elle a été façonnée par le site. En abordant Pouillon, Larbi Merhoum a lié son débarquement à Alger, à la sensibilité politique de Jacques Chevalier qui voulait incarner une «troisième voie» et lance une politique de logement social volontariste.

Du compagnonnage des deux hommes naîtront les cités de Diar El Mahçoul, Diar Essaâda ou encore la cité Climat de France. Comme le souligne Larbi Merhoum, Pouillon est l’un des rares architectes à avoir laissé une trace aussi vive dans la mémoire des habitants, au point où même le dernier arrivé sait que «ça, c’est du Pouillon». Et même en vivant dans des logements exigus, ils ne sont pas prêts à les quitter, car pour eux, «ils habitent chez Pouillon».

Larbi Merhoum a rappelé les autres facettes du personnage controversé qu’il fut et les «légendes urbaines» associées à son nom. Banni en France, Pouillon revient après l’indépendance et signe un certain nombre de bâtiments, en particulier dans le tourisme. Sofiane Hadjadj rappelle comment le cinéma a perpétué sa trace à travers notamment deux grands films qui ont marqué notre mémoire collective : Omar Gatlatou dont l’histoire se passe à la cité Climat de France, sur les hauteurs de Bab El Oued, et Les Vacances de l’inspecteur Tahar, tourné en partie dans l’un des complexes touristiques signés Pouillon. Malgré l’empreinte qu’il a laissée dans le paysage urbain, Merhoum nous apprend que Pouillon n’était pas étudié à l’EPAU, à l’époque où il était étudiant.

Rencontre avec la fille du colonel Lotfi

En marge de cette rencontre, nous avons eu le plaisir d’échanger avec Chahida Dghine Ousseimi qui n’est autre que la fille du Colonel Lotfi, de son vrai nom Dghine Boudghène Benali (1934-1960). Chahida est diplômée en sciences politiques. Elle a fait l’université de Boston. Elle est également éditrice et co-dirige la maison Take5 basée à Genève et spécialisée dans les livres d’artistes.

Mme Ousseimi a insisté sur l’attachement de son père à la culture. En 2010, elle a publié Lotfi, plus qu’un symbole, un homme. Pour elle, il est important de considérer ces hommes d’exception d’abord comme des hommes ordinaires, même s’ils ont eu un destin extraordinaire. «Il faut continuer à témoigner», nous exhorte-t-elle en nous disant sa foi immense dans la jeunesse de son pays. Nous ne pouvons que nourrir des regrets en méditant la perspective d’un 5e mandat synonyme de jeunesse enterrée vivante et de compétences réduites au silence ou poussées à l’exil. Nous avons immanquablement une pensée pour Aït Ahmed pour qui longtemps la Suisse, la ville de Lausanne notamment, a été une terre d’asile.

Et on pense à lui chaque fois que nous croisons le sigle «SBB CFF FFS», les chemins de fer fédéraux suisses.  Pensée également à Krim Belkacem en passant devant l’hôtel Intercontinental, sur la route de l’aéroport. Pour rappel, c’est dans une chambre de l’hôtel Intercontinental, pas celui-ci mais à Francfort, que Krim a été assassiné le 18 octobre 1970.

Ce lundi 4 février, en quittant Genève, nous apprenons que le général Guenaïzia, Allah yerahmou, venait d’y décéder. Nous apprenons aussi que le président Bouteflika y était de passage récemment pour un contrôle médical pendant que notre frère Hamid Ferhi était baladé de service en service à la recherche d’un lit d’hôpital avant de nous quitter ce mardi. «Il n’est mort ni à Genève ni à Paris», écrit un internaute indigné sur Facebook. Paix à ton âme, Hamid !

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