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lundi, 22 octobre, 2018
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Cancer du sein : J’ai reconstruit ma vie sans mon mari

12 octobre 2018 à 2 h 02 min

Quand on se marie, c’est pour le meilleur certes, mais aussi pour le pire. Nadjia* y a cru, mais hélas, dans son cas, la maladie a signé la fin d’un mariage de plusieurs années. Son mari l’a quittée à cause de son cancer du sein. Aujourd’hui, quelques années après, cette femme-courage a triomphé de la mort et retrouve la joie de vivre. Témoignage.

«‘‘Tu sens l’odeur de l’hôpital… Tu n’es plus une femme complète… Mgat3a (Mutilée)… Demi-femme…’’, c’est ainsi qu’il me parlait alors que je me battait contre le cancer». Quand une tragédie arrive, une famille est censée devenir plus forte et plus soudée. Mais dans nombreux cas, les relations ne s’en sortent pas indemnes.

C’est le cas de Nadjia, 54 ans. Il y a sept ans de cela, son mariage a succombé à cause de la maladie. Son mari et père de ses deux enfants l’a quittée à cause de son cancer du sein. Le diagnostic est tombé en 2011. Le couple était marié depuis plus de douze ans et a eu deux enfants. Un garçon, l’aîné, avait 11 ans et la fille 8 ans…

A l’époque, Nadjia était une femme au foyer en bonne santé. Elle n’avait presque jamais été malade et ses grossesses se sont très bien déroulées. Jusqu’au jour où elle découvre une tache rougeâtre sur sa poitrine. «En touchant, on pouvait bien ressentir une masse… J’étais en panique totale, je ne connaissais pas beaucoup de la maladie.» Aussitôt, Nadjia en parle à sa sœur qui l’accompagne pour faire tests et examens.

Après quelques jours, le diagnostic tombe : cancer du sein. «La nouvelle m’a totalement détruite au début, je n’ai pas accepté ma maladie… Pour moi, c’était la fin, je n’arrêtais pas de penser à mes enfants et ce qui allait leur arriver si je succombais au cancer.

Cela n’a pas été facile pour ma famille non plus, ma sœur s’est évanouie en apprenant la nouvelle, ma mère était anéantie…», témoigne-t-elle, les larmes aux yeux. «Mon ex-mari, étrangement, j’ai bien remarqué qu’il a été secoué et choqué. Il a même essayé de me rassurer en me disant : ‘‘Ne t’inquiète pas, la médecine a évolué et il y en a qui s’en sortent’’. J’ai senti son soutien, ce qui m’a beaucoup aidée au début…» Quelque temps après, Nadjia est désenchantée.

Le diagnostic traîne un changement brutal dans son couple, commençant par le désintérêt. Son mari, un homme instruit, cadre dans une entreprise publique, ne l’aide pas dans son combat. Durant plusieurs semaines de traitement, il n’a jamais accompagné sa femme à l’hôpital, ni ne l’a aidée à faire le ménage et pris soin des enfants.

«Ma sœur et mon frère étaient toujours là pour moi, mais j’avais besoin de son soutien à lui, c’est différent !» Selon elle, son mari était indifférent à sa situation et à sa souffrance. «Les vomissements, les douleurs, le manque d’appétit… il s’en fichait complètement.

Grâce à une connaissance, j’ai pu bénéficier d’une prise en charge rapidement, mais ça n’a quand même pas été facile de suivre et avoir les traitements nécessaires. Je n’arrêtais pas de faire des allers-retours à l’hôpital et c’est là que tout a basculé.»  Nadjia rentrait à la maison épuisée et dans l’incapacité de faire le moindre effort physique.

Insultes

Elle ne faisait plus à manger tous les jours, ne pouvait plus laver le linge et ne s’occupait plus de la maison comme elle le faisait avant la maladie. Sa sœur et sa mère l’aidaient de temps à autre. Elles lui préparaient à manger, faisaient le ménage parfois, mais ne pouvaient quand même pas l’assister 24 heures sur 24 à cause de certains problèmes avec le mari. «Il rentrait et ne touchait à rien.

Même pas le goûter des enfants. Si je ne le faisais pas moi-même, il était impossible qu’il le fasse. Le pire, quand il avait besoin de quelque chose et qu’il ne le trouvait pas, il me criait dessus, me traitant de tous les noms et me reprochant de négliger mes responsabilités de femme et de maman. Au bout de quelque temps, il ne rentrait pratiquement à la maison que pour dormir, donc tard la nuit.

Non seulement il ne s’intéressait plus à moi, mais aux enfants aussi. Les week-ends, il les passait avec sa famille ou ses amis.» En plus de sa négligence et ses sautes d’humeur, Nadjia subissait quotidiennement les humiliations de son mari devenu violent, avec des paroles blessantes, et ce, devant les enfants. «Leur présence ne le gênait pas.

Sous leurs yeux, il m’insultait et m’humiliait pour les raisons les plus banales… Il a commencé par quitter la chambre, jugeant que je puais les hôpitaux…» Pour le professeur Badra Mouatassem Mimouni, directrice de recherche au Crasc et enseignante au département de psychologie et d’orthophonie à l’université Oran 2, le rejet de l’époux est motivé pour affecter encore plus la personne malade d’abord et lui faire perdre confiance.

«Si la personne la plus proche d’elle ou les membres de sa famille qui doivent la soutenir et l’aider à s’en sortir la repoussent ou la méprisent, cela peut provoquer une dépréciation de soi et une dépression. On sait que la dépression affaiblit le système immunitaire.

Alors que cette femme a besoin de toutes ses forces pour lutter contre le cancer, elle doit faire face (et donc à dépenser de l’énergie vitale) à la souffrance née de l’incompréhension et du rejet», analyse-t-elle. Et d’ajouter : «La chirurgie et la chimio ne suffisent pas à combattre le mal, il faut l’affection de l’entourage, son maternage, sa tendresse et son soutien pour renforcer le mental du patient et l’aider à lutter contre la maladie, sinon tous les médicaments du monde ne suffiront pas.»

Ablation

Aussitôt programmée pour une opération, la patiente passe sous le bistouri et subit une ablation totale des deux seins. Un sur-choc. «Je pense que je n’étais encore préparée à ça. Je pensais qu’après la chirurgie je ne pourrais plus me considérer comme une femme. A quoi je vais ressembler ? Aurais-je toujours une apparence de femme ?…  J’étais totalement perdue et ces questions me hantaient.

Mais ma famille m’a soutenue. Ma sœur m’a donné beaucoup de courage. Je pensais à mes enfants, il fallait être forte pour eux. Mon mari, lui, était absent. Il n’est même pas venu à l’hôpital, sous prétexte qu’il ne pouvait pas s’absenter du travail.»

Selon le professeur Badra Mouatassem Mimouni, face à pareille situation, la meilleure méthode pour rassurer la patiente commence sans doute par le soutien psychologique. Elle développe : «L’écoute, la compassion et la reconnaissance des sentiments de souffrance dans un premier temps doivent prévaloir.

Ensuite, il vaut mieux mettre l’accent sur les aspects positifs (cela aurait pu être plus grave, toucher d’autres organes, etc.). On peut aussi mettre en lumière le fait que sa famille est avec elle et restaurer son narcissisme et montrer que les prothèses amovibles et non amovibles existent et qu’elles sont bien acceptées.

L’image de la femme n’est pas altérée et elle peut toujours rester jolie.» Le professeur Mimouni souligne par ailleurs que la gravité et la souffrance sont plus facilement dépassables avec un bon soutien psychologique pour une femme mariée qui a des enfants que pour une jeune fille qui voit ses chances s’amenuiser de trouver un mari qui l’accepte après une ablation.

«Mgat3a»

Au réveil après l’anesthésie, le sentiment de soulagement de ne plus avoir la tumeur n’atteint pas le sommet chez la maman, envahie par la peur d’affronter l’entourage avec son nouveau corps. En rentrant chez elle, Nadjia n’arrivait plus à se regarder dans une glace, n’appréciait aucune tenue sur elle et se renfermait sur elle-même.

«Je me sentais faible et fragilisée. Ce n’était pas évident de reprendre une vie ‘‘normale’’», nous dit-elle. Elle ne sortait pratiquement pas, ne recevait personne chez elle et faisait tout pour éviter le regard des autres. «C’était aussi compliqué dans mon couple. Au milieu de cette tourmente, j’avais besoin de mon mari pour reprendre confiance en moi et mon estime de soi. Mais ça n’a pas été le cas…

Il rentrait de plus en plus tard, il ne me parlait presque pas, j’étais inexistante pour lui.» Vaincue par toutes les épreuves qu’elle a connues, Nadjia a perdu le goût de se faire belle ou à prendre soin de sa personne. Elle a perdu plusieurs kilos et est devenue pâle à cause de la malnutrition.

«Je n’étais que l’ombre de moi-même. Je ne me reconnaissais plus !» Nadjia dit que l’indifférence de son mari est sans doute due au fait qu’elle ne lui plaît plus, ne l’intéresse plus et ne répond plus à ses espérances. Seule devant la situation de son couple qui ne cessait d’empirer, la mère de famille a tenté de toutes ses forces de reprendre en main sa vie de famille et décidé de faire plus d’efforts.

Pour elle, il n’était plus possible que ses enfants vivent dans une atmosphère pareille. «Après tout ce qui s’est passé, notre vie intime n’existait plus. Mon mari avait quitté la chambre depuis plusieurs mois et on ne se retrouvait plus. Moi, j’étais tout le temps fatiguée, épuisée du traitement et je n’avais aucun désir envers lui. Un soir, je l’ai invité à regagner la chambre, il m’a violemment repoussée, me traitant de mutilée, mgat3a… Je me suis sentie comme un monstre qu’on a peur d’approcher. C’était horrible.»

Le professeur Cherifa Bouatta, vice-présidente de la Société algérienne de recherche en psychologie (SARP), explique que «certains maris fuient le lit conjugal et se réfugient ailleurs, loin de leur femme. Mais les femmes aussi ne sont pas toujours prêtes à avoir des relations sexuelles, certaines n’éprouvent plus de désir et préfèrent s’éloigner, en faisant chambre à part et en s’absentant du domicile conjugal.»

Douleur

Se sentant mal et anéantie, Nadjia a décidé de s’enfermer dans sa chambre et ne parler à personne, même pas à ses enfants. Selon le professeur Badra Mimouni, des cas comme celui de Nadjia il en existe beaucoup, mais il est très rare que les femmes décident d’en parler à des professionnels ou à leur entourage.

Elle explique : «Les femmes parlent difficilement des choses intimes. Elles ont le sentiment de se rabaisser et de perdre leur estime de soi. J’ai rencontré un seul cas, le mari était comme ‘‘dégoûté’’ de voir ce vide sur la poitrine de son épouse, mais cela n’a pas été jusqu’à la rupture, il a pris de la distance affectivement…

Cela a été très dur pour la femme au début, et puis les deux ont réussi à dépasser ce moment difficile et rétablir progressivement leur relation». Une étude faite par le professeur Cherifa Bouatta souligne que sur 75 femmes cancéreuses, 35% reçoivent des réactions et comportements négatifs de la part de leur mari. «Elles sont 35% de femmes à penser que la réaction de leur conjoint est une réaction hostile, humiliante ou indifférente.

Leurs commentaires sont on ne plus significatifs de la douleur qu’elles ressentent face à celui qui a partagé leur vie jusque-là. Une de ces femmes interpelle les hommes et dit : ‘‘Il faut dire aux hommes de ne pas condamner les femmes, le cancer ce n’est pas de leur faute’’», affirme l’étude.

Parmi les commentaires de ces femmes on retrouve : «Il n’est plus le même, il ne s’intéresse plus à moi, je lui reviens trop cher et je ne suis plus une femme entière» (49 ans, sans profession) ; «Il pense que j’ai apporté le malheur à la maison, il ne s’occupe ni de mes soins ni de mes traitements, pour lui, je suis une charge, sale et contagieuse» (37 ans, femme de ménage) ; «Celui-là alors, c’est toute une histoire, il a une peur de la maladie. Il s’est retiré de cette histoire parce que je porte le mal» (56 ans, brodeuse à domicile).

Demi-femme

Au lendemain de la dispute, après une visite surprise, la sœur de Nadjia a appris ce qui est arrivé et a averti son frère qui les a rejointes pour tenter de discuter avec le mari et régler le problème. «Pour lui, le fait que ma famille intervienne était la goutte qui a fait déborder le vase.

Il ne l’a pas accepté. Il a commencé à crier et a même failli me frapper, me lançant : ‘‘Va-t-en chez toi, je ne peux pas finir ma vie avec une demi-femme… Personne ne peut d’ailleurs et tout le monde comprendra pourquoi je te quitte. Tu es mutilée et tu resteras toujours malade’’…» Après ce coup, affaiblie par ses tentatives de sauver son couple, Nadjia décide de se soumettre et accepte la séparation et le divorce ensuite.

Au bout de quelques semaines, elle reçoit la convocation du tribunal. «Tout s’est très vite passé, je me suis vite sentie soulagée, j’ai retrouvé le sens et le plaisir de vivre avec une famille qui m’aime et qui me respecte… La réaction des enfants m’inquiétait, mais ils ont accepté ensuite. Je pense qu’ils étaient conscients de ce qui se passait.

D’ailleurs, je pense qu’aujourd’hui ils lui en veulent plus que moi parce qu’aujourd’hui ils sont assez grands pour comprendre ce que c’est le combat contre le cancer.» On sortant de cette douloureuse épreuve, Nadjia ne se doutait pas qu’une nouvelle vie l’attendait.

Peu à peu, elle a repris goût de la vie, elle recommence à sortir et reprend les réunions de famille et d’amis. «Je n’oublierai jamais ce que m’a sœur a fait pour moi et comment elle m’a aidée à dépasser cette épreuve. Je ne sais pas ce que je serais devenue si elle n’avait pas été là.»

Consciences

Aujourd’hui, après tout ce qu’elle a enduré, Nadjia reprend goût à la vie et a retrouvé l’estime de soi. Un an et demi après son divorce, la femme meurtrie dans sa chair a refait sa vie. Son cousin, qu’elle n’avait pas revu depuis plusieurs années, l’a demandée en mariage. «La demande m’a totalement bouleversée au début.

Je n’imaginais pas refaire ma vie après ce qui m’était arrivé. J’avais peur de revivre la même expérience et de sombrer de nouveau dans les problèmes et la déprime… Ensuite, j’ai accepté et je me suis dit pourquoi ne pas tenter le coup une deuxième fois.

Les hommes ne sont pas tous les mêmes et mon cousin connaissaity bien ma situation avant de venir demander ma main.» Plus que cela, sur le plan professionnel et afin de subvenir aux besoins de ses enfants et alléger la responsabilité de son frère et sa mère, avec sa sœur, Nadjia a investi dans une micro-entreprise de couture et confection de tenues traditionnelles.

Aujourd’hui, Nadjia gagne très bien sa vie et couvre ses frais et les frais de ses deux enfants dont elle a la garde. «Je me sens épanouie. Ma famille est à côté de moi, j’ai un travail, un mari qui me respecte et qui partage le bon et le moins bon avec moi.»

Si cette dame a accepté de raconter son histoire, ce n’est nullement par vengeance ou pour faire pitié, mais surtout pour réveiller les consciences : «La vie ne s’arrête pas à un homme qui vous quitte ou à une déception amoureuse. Et si on est malade, on combat pour nous, pour la vie, pour les proches et les gens qu’on aime. Le cancer ne veut pas toujours dire la mort.» *Le prénom a été changé.

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