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Mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie

Brèves remarques sur le rapport de Benjamin Stora

28 janvier 2021 à 10 h 52 min

La mission confiée à Benjamin Stora s’inscrit dans une stratégie de reconquête politique destinée à réhabiliter, sur des sujets particulièrement importants, le «en même temps» si prisé par le locataire de l’Elysée.

De là, de très nombreuses lacunes dont l’accumulation débouche sur de multiples compromissions. «Crimes de guerre» et «crimes contre l’humanité» perpétrés par la France depuis 1830 en Algérie, comme le prouvent les enfumades du général Bugeaud et de ses officiers supérieurs, les déportations massives de civils dès les années 1840, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, à partir du 8 Mai 1945, la torture, les exécutions sommaires, les disparitions forcées et les viols de masse commis au cours de la dernière guerre d’Algérie…

Très singulièrement, Benjamin Stora n’utilise jamais cette première qualification. Aucune occurrence. En atteste la courte mais efficace recherche lexicographique à laquelle nous nous sommes livrés.

Les résultats en disent long sur la forme comme sur le fond de ce rapport. Quant à la seconde, «crimes contre l’humanité», elle n’apparaît qu’une seule fois à l’occasion d’une citation. En lieu et place, l’historien abuse du terme d’exactions pour désigner les actes perpétrés par la puissance coloniale française en Algérie.

Etonnante régression langagière et analytique. Elle euphémise des actes constitutifs de violences extrêmes aux conséquences humaines, sociales et économiques catastrophiques pour les colonisés.

Qui plus est, ces derniers ont été dominés par un Etat d’exception permanent s’appuyant sur des mesures répressives particulières qui, jusqu’en 1945, les ont privés des droits et libertés fondamentaux en en faisant non pas des «citoyens» mais des «sujets» soumis à un ordre colonial raciste et discriminatoire.

Réformé, assurément, ce dernier n’en a pas moins perduré sous différentes formes jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie, laquelle clôt, dans les conditions particulièrement meurtrières, une longue suite de massacres antérieurs destinés à défendre coûte que coûte l’Algérie française. Employer à de nombreuses reprises le terme d’exactions pour rendre compte de cette histoire participe d’une euphémisation.

De même, qualifier les massacres du 17 Octobre 1961 à Paris de «répression brutale», sans plus de précision, est parfaitement inadéquat eu égard au nombre de manifestants abattus ce jour-là par les forces de l’ordre agissant sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon.

Avec une rigueur et un courage salués par beaucoup, le regretté Jean-Luc Einaudi a mis au jour le contexte parisien, national et international, et les consignes orales données par ce préfet aux policiers qu’il commandait.

De là, ce massacre de civils, qui est le plus important de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ni son travail ni son nom ne sont cités dans le rapport de Benjamin Stora ! Benjamin Stora dénonce «les guerres de mémoires», leur «communautarisation», la «compétition victimaire» et la «culture de repentance». Toutes sont supposées menacer le «paysage culturel et politique» français.

Si la droite parlementaire est en partie responsable des polémiques mémorielles en raison de la loi du 23 février 2005 qui a officialisé une vision apologétique de la colonisation française – soit écrit en passant cette loi scélérate, indigne d’un Etat démocratique, n’a jamais été abrogée –, Benjamin Stora ajoute peu après : ces «incendies de mémoires enflammées» ont été «surtout» allumés «dans la jeunesse».

Très classique accusation qui fait des jeunes des quartiers populaires, notamment, une catégorie dangereuse pour l’ordre social, politique et commémoriel établi.

Il ne faut donc pas s’étonner si les recommandations faites par Benjamin Stora sont muettes sur la reconnaissance des crimes précités. Sans reconnaissance officielle et claire, la réconciliation tant vantée restera une formule incantatoire bien faite pour les périodes électorales et les envolées diplomatiques ronflantes qui, depuis des années, n’engagent à rien et ne changent rien.

Quant aux descendants des victimes, qu’ils soient français ou algériens, ils seront toujours en butte à des discriminations commémorielles inacceptables.

Emmanuel Macron, candidat, avait déclaré que «la colonisation (était) un crime contre l’humanité». Emmanuel Macron, chef de l’Etat, doit désormais le dire haut et fort lors des commémorations qui s’annoncent.

Olivier Le Cour Grandmaison
Universitaire. Dernier ouvrage paru : Ennemis mortels. Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, La Découverte, 2019.


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