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Boudjemaa Ghechir. Avocat et ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme : «Le système refuse le changement et cette violence qui lui est consubstantielle va perdurer tant qu’il est là»

24 avril 2021 à 11 h 00 min

Me Boudjemaa Ghechir, avocat et ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme, continue à observer la scène politique algérienne et la situation des droits de l’homme avec un regard pertinent et sans concession.

Dans cet entretien accordé à El Watan, il explique les raisons de la répression qui s’abat sur les militants de l’opposition et le ciblage des journalistes libres. Il nous parle aussi de l’enjeu des prochaines élections et la composante des institutions qui en découleront, notamment la volonté de faire entrer la société civile au Parlement.

  • Le climat politique est tendu, marqué par l’emprisonnement des voix opposées au pouvoir. Quelle est votre lecture de la situation actuelle ?

La répression subie par les Algériens est premièrement l’expression d’une culture enracinée dans le système politique algérien qui refuse de changer. Le président de la République actuel refuse lui aussi le changement revendiqué par la rue. Quand il a missionné la commission de révision de la Constitution, il a balisé son travail de sorte qu’elle ne touche pas au système politique. Le système refuse le changement et cette violence qui lui est consubstantielle va perdurer tant qu’il est là. Il va tout faire pour faire taire les voix de l’opposition, en attendant de faire passer les élections de juin et trouver une base politique au Président et son cercle, mais chaque jour il commet des erreurs. D’ailleurs, la dernière affaire concernant l’association SOS Bab El Oued fait partie de ces erreurs.

  • L’opinion nationale est choquée par ces incriminations. Que pensez-vous de l’emprisonnement du journaliste de Liberté ?

On doit mettre les choses dans leur contexte pour comprendre. Le pouvoir politique algérien s’est retrouvé le 22 février 2019 devant un mouvement populaire très puissant, qui a secoué ses fondations. Il a adapté son agenda sur la première revendication du hirak, à savoir l’avortement du 5e mandat, mais dès que les manifestants ont plafonné leurs revendications exigeant le changement radical, le pouvoir s’est dressé en ennemi et affirme que ce n’est plus le hirak «authentique». Remarquez que le gouvernement né après l’élection de Tebboune à la Présidence est composé essentiellement de personnalités opposées activement au hirak, à l’image du ministre de la Communication, qui chaque jour crée des problèmes avec les ONG internationales, gratuitement et par ignorance.

Ce gouvernement a recours aux mêmes vieilles méthodes de la répression, et les premiers qui le dérangent se sont les journalistes qui ont de l’influence sur l’opinion publique. Aujourd’hui, on parle de 150 titres de presse ou plus, mais en vérité il ne reste que deux ou trois journaux qu’on peut encore lire et sentir qu’on a affaire à de vrais journalistes. Comment il a fait ? D’abord, il a usé du chantage à la publicité pour installer son contrôle, et il a largement réussi dans cette opération. Ce qui lui reste, ce sont les journalistes récalcitrants et là, il a recours à toutes les méthodes, y compris l’emprisonnement. L’emprisonnement du correspondant de Liberté à Tamanrasset entre dans ce cadre, surtout dans cette étape où le pouvoir croit construire ce qu’il appelle l’Algérie nouvelle, qui en vérité n’existe que dans le journal de 20h.

  • Ce sont donc des décisions en rapport avec la conjoncture et l’agenda du pouvoir…

Le pouvoir mise sur les prochaines élections pour s’offrir une nouvelle base politique qu’il veut construire à partir de la société civile, mais cette référence est erronée.

  • Comment cela ?

J’ai entendu le président de la République déclarer encourager la société civile pour qu’elle se confronte à la société politique. Je ne crois pas qu’il maîtrise la notion de société politique, qui en réalité ne fait pas référence au sens de la constitution aux partis politiques, mais à l’Etat. Le Président veut confronter la société civile et les partis, alors que la société civile n’est pas censée être contre les partis, mais un contre-pouvoir à l’Etat. Voyez l’exemple des Etats-Unis d’Amérique, où le premier secteur est constitué par l’Etat, le deuxième par la sphère économique, et le troisième par la société civile.

Sur le plan de l’analyse académique, le pouvoir fait fausse route à cause de la déviation de la notion de société civile. Il va d’abord créer un Parlement où la société civile va être confrontée aux partis politiques. Et ensuite, offrir au Président une base politique qui n’est pas tellement solide, d’autant que cette base, et contrairement au principe de diversité de la société civile, va fonctionner selon une logique de la pensée unique.

  • Mais n’est-ce pas que la loi algérienne interdit aux associations de faire de la politique ?

C’est une condition fondamentale, en effet.

  • Et pourtant, le président de la République s’appuie sur des associations et des conglomérats civils, à l’instar d’El Massar, pour construire une alternative politique…

Ce ne sont en fait que des transfuges de partis politiques, chasseurs d’opportunités. Ils ne font que suivre le sens du vent, et c’est le cas des initiateurs de l’organisation que vous avez citée. Ce n’est pas seulement un cas de violation de la loi, c’est aussi une déviation du sens historique de la société civile, tel que défini par Rousseau et Gramsci. La violation de la loi peut être réparée, mais là, ils révisent un concept en se mettant en porte-à-faux et avec son origine et avec la réalité et les besoins des Algériens. La société civile est un contre-pouvoir vis-à-vis de l’Etat ; elle ne doit pas faire de la politique, elle ne doit pas être liée ni aux partis ni à l’Etat. Le fait qu’elle devienne législatrice à la place des partis politiques est inacceptable. La société civile reste à l’extérieur et exerce un pouvoir de proposition et un pouvoir de contrôle du rendement des partis et des institutions.

  • Le pouvoir exécutif présente les prochaines élections comme la solution…

C’est une solution pour le système politique en place, mais pour les Algériens, elle va produire un Parlement étrange. L’Etat encourage les associations et certaines catégories pour occuper cette Assemblée aux côtés de partis politiques alliés du pouvoir.

  • Il y a aussi des transfuges des partis bouteflikistes recyclés dans les listes libres…

Oui, mais pas seulement. Il y a beaucoup d’hommes d’affaires récupérés par les deux partis proches du président Tebboune, El Bina et Al Moustakbal.

Ces deux formations sont en train de capter d’importantes adhésions, y compris de puissances de l’argent, dont des membres du FCE, qui font passer leurs candidatures, c’est pourquoi le prochain Parlement va servir davantage le système politique que l’Algérie.

  • En plus de la crise politique, la crise économique s’accentue et le pouvoir d’achat est au plus bas, malmenant les droits économiques et sociaux des Algériens…

La notion de ministère de la Solidarité est une notion capitaliste pure. Pour le capitalisme sauvage, les citoyens n’ont pas de droits économiques et sociaux, mais des besoins, c’est pour cela qu’il crée ce ministère pour faire de la charité.Chez nous, s’agissant d’un modèle social et où la pauvreté n’est pas éradiquée, on ne devrait pas avoir un ministère de la Solidarité, mais plutôt un ministère des droits économiques et sociaux.

Dans ce volet, l’Etat a prouvé son échec total. Le gouvernement actuel a démontré son impuissance à gérer l’aspect économique, notamment le commerce. Et cela ne manque pas de fournir les ingrédients d’une explosion sociale. Si le hirak se maintient pacifiquement autour des revendications politiques, il n’empêche qu’ailleurs, on risque de voir naître des manifestations pour des revendications sociales, et qui vont être violentes.

Entretien réalisé par  Nouri Nesrouche


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