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samedi, 17 novembre, 2018
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Benjamin Stora salue le geste mémoriel envers Maurice Audin et révèle : «Il y a eu plus de 3000 disparus durant la Bataille d’Alger»

06 novembre 2018 à 1 h 21 min

Comme nous l’avons indiqué, notre programme prévoyait un rendez-vous avec l’historien Benjamin Stora. Mais c’est surtout en sa qualité de président du Musée national de l’histoire de l’immigration que M. Stora nous a reçus. Cela ne nous a pas empêchés d’aborder avec lui un certain nombre de sujets liés à l’histoire.

Commentant le geste d’Emmanuel Macron reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la mort de Maurice Audin, il confie : «Je l’ai encouragé. On en a discuté quand il est venu à Alger en décembre 2017. On en a parlé beaucoup, de cette affaire. Il fallait trouver des points d’appui dans les imaginaires collectifs, dans les mémoires collectives, qui nous permettent aussi d’avancer concrètement. Il ne s’agit pas de faire tout le temps des discours de dénonciation du colonialisme. François Hollande a fait un discours de dénonciation quand il est allé à Alger en 2012. Et même Sarkozy, quand il est allé à Constantine ; quand on écoute son discours, il est très radical.»

Benjamin Stora préconise une approche concrète du fait historique, préférant les récits habités aux fresques désincarnées : «Il faut se demander : concrètement, comment ça se passe ? (…) Il faut des points pratiques : par exemple les mines posées aux frontières, l’utilisation du napalm… Il faut prendre des choses simples. Nous avons les victimes des radiations, est-ce que la France peut contribuer à décontaminer les régions qui ont été frappées par les armes chimiques et les armes atomiques ?»

Sur la question de la torture, il recommande une démarche similaire, avec des cas documentés plutôt qu’une requête générale et abstraite : «C’est bien de préciser quels sont les gens qui ont été enlevés et qui ont été torturés. Moi je pars du principe que… “un seul héros, le peuple”, c’est très bien, mais à un moment donné, il faut qu’il y ait des noms.» Et de faire remarquer : «Ça ne veut pas dire qu’on va régler le problème des milliers de disparus, des milliers de gens qui ont été mis dans des camps. (…) Ma position est que sur les questions de mémoire, il faut prendre des cas pratiques, par exemple les camps de regroupement. Les gens ne savent pas qu’il y a eu 2 millions de paysans qui ont été déplacés, c’est énorme.

Qu’est-ce qu’on peut faire par rapport à ça ? Est-ce qu’il peut y avoir des lieux de mémoire et de reconnaissance ? Est-ce qu’il peut y avoir des personnages emblématiques à travers lesquels on reconnaît ce qui s’est passé ?» Voilà. «Moi, c’est ma position. C’est de quitter le terrain de l’abstraction pour aller plus vers des situations concrètes», explique-t-il.

Interrogé à propos de l’initiative «Des Maurice Audin par milliers» (voir le site : http://1000autres.org/) qui exige la vérité sur toutes les disparitions forcées qui ont eu lieu durant la Bataille d’Alger, Benjamin Stora avance le chiffre de 3024 disparus en 1957. Il attribue ce chiffre à Paul Teitgen, qui fut secrétaire général de la préfecture d’Alger chargé de la police. Stora l’a interviewé pour les besoins de son film, Les Années algériennes (1990).

Il rappelle que Paul Teitgen «a démissionné parce qu’il disait voilà, le matin on donnait une liste de 150 noms, et quand ils étaient libérés, ils étaient 30. Il a fait une addition : 3024 disparus». «Le chiffre de 3024 a été donné par Paul Teitgen et rien n’a avancé, en fait. Ce n’est pas un historien d’extrême-gauche qui le dit, c’est le secrétaire général de la police. Commençons par là. Il y a la liste, on la communique et on avance», plaide-t-il.

Revenant sur le travail colossal qu’il a consacré au Mouvement national, Benjamin Stora précise que plusieurs parmi les chefs nationalistes et acteurs de premier plan de la Guerre de Libération étaient en exil au lendemain de l’indépendance et personne ne daignait recueillir leur parole. «Aït Ahmed, Boudiaf, Dahlab… ils étaient tout seuls, ces gens-là. Qui allait les voir ? Personne», s’étonne-t-il, alors que «c’étaient des personnages éminents». Parmi ces proscrits, il cite les anciens responsables de la Fédération de France du FLN «qui étaient écartés du pouvoir» : Omar Boudaoud, Ali Haroun et bien d’autres. Et de s’interroger : «Qui allait écrire l’histoire de la Fédération de France du FLN ? Personne. Qui allait le voir, Boudaoud ? Personne.»

Pourtant, «ils n’attendaient que ça, de parler», insiste l’historien. A l’époque, Benjamin Stora avait 25 ans. Lui était prêt à recueillir leur récit. «Banco !» lâche-t-il, exultant comme au premier jour de l’aubaine qui se présentait à lui. «Ils étaient prêts à parler, il n’y avait pas de problème.» La matière qu’il a accumulée au fil de ses entretiens s’avérait copieuse, «très compliquée». «Alors j’ai fait un dictionnaire biographique et militant avec 600 biographies entre 1977 et 1984.» Cela reflète à bien des égards sa démarche historiographique. Benjamin Stora milite pour une histoire «désidéologisée, à hauteur d’homme».

A noter que le président du Musée de l’histoire de l’immigration donnera, le 1er décembre 2018 à 16h30, à l’Institut français d’Alger, une conférence sous le titre : «France-Algérie : Benjamin Stora, un historien des deux rives».

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