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Entretien

Arab Izarouken. Sociologue : «Une nouvelle société est en train de naître»

14 août 2019 à 10 h 20 min

Dans un entretien accordé à El Watan, Arab Izarouken, sociologue et consultant indépendant, revient sur les grands bouleversements qui secouent l’Algérie depuis le 22 février dernier. Selon lui, la sortie de crise exige une volonté politique et responsabilité de part et d’autre, du pouvoir réel d’abord qui doit donner des signaux forts, du mouvement citoyen, de la société civile et de la classe politique non compromise avec l’ancien régime. Cela n’est pas gagné au vu de la mise en détention provisoire de personnes en raison de leurs opinions, ce qui constitue pour Arab Izarouken un véritable scandale, une authentique forfaiture. Aussi, argue-t-il, aucun dialogue sérieux ne peut avoir lieu sans des mesures d’apaisement, sans la satisfaction des préalables que sont la libération de tous les détenus d’opinion, l’ouverture du champ médiatique aujourd’hui habité, pour l’essentiel, par les émules et relais des maîtres du moment, l’ouverture du champ politique et la réhabilitation de l’espace public.

Le hirak a pris de court tous les analystes politiques en ce sens que personne ne s’attendait à ce qu’il y ait autant de marées humaines dans les rues pour dire non au 5e mandat de Bouteflika. Quel était votre sentiment suite à l’annonce officielle de la candidature de Bouteflika, et comment avez-vous vécu le 22 février 2019 ?

Non seulement personne ne s’y attendait mais on n’en rêvait même pas tellement la société semblait avachie et prise depuis de longues années dans les nasses de la corruption matérielle et surtout morale. L’éruption de ce formidable mouvement avec cette ampleur et cette qualité relevait à la fois de l’inimaginable et de «l’impensé». Soudaineté, imprévisibilité et simultanéité sont les principales caractéristiques de ce «big bang social et national». Avec le recul que nous avons aujourd’hui et comme la chouette de Minerve qui se lève le soir tombé, on peut dire que la société algérienne, qui a vécu ce qu’elle a vécu (Octobre 1988 et surtout «la décennie noire»), que l’on croyait, face aux urgences et à l’impératif de survie, «éteinte», n’a pas cessé de vivre, d’espérer et de se battre. Elle s’est à chaque fois adaptée aux dures conditions du contexte et du terrain.

En fait et à bien y regarder, ce mouvement est l’aboutissement d’une longue période d’accumulation, de maturation et de capitalisation des luttes sociales et politiques de grande intensité (entre 1200 et 1400 mouvements sociaux par an ont été enregistrés les dernières années de la décennie 2010). C’est dans ce contexte que tombe la goutte qui a fait déborder le vase : la confirmation de la candidature pour un 5e mandat de l’ex-président de la République au pouvoir depuis 20 ans, gravement malade, impotent et aphasique. Comment j’ai vécu cette annonce du 5e mandat ? Comme l’écrasante majorité des
Algérien(ne)s toutes catégories et tendances confondues, je l’ai vécue comme un affront insoutenable, l’humiliation de plus, l’humiliation de trop. L’appel à des marches pour le 22 février, relayé sur les réseaux sociaux, m’a laissé dubitatif. J’avais – je l’avoue – quelques appréhensions. Mais quand je suis descendu dans la rue, je n’en ai pas cru mes yeux. J’ai vu des masses compactes scandant «Non au 5e mandat !» et «Silmya, Silmya !», j’ai eu un véritable choc émotionnel, un choc heureux, salutaire, s’entend. Et sans exagérer, j’étais en état de ravissement extrême, en état d’extase. Un flot d’images ininterrompu, enfouies dans ma mémoire, m’a subitement envahi : les images de la fête de l’indépendance. Enfin notre peuple se redresse et lève la tête.

Au fil des vendredis, toute l’Algérie est sortie pour non seulement crier son rejet de Bouteflika, mais aussi réclamer le départ de tout le système. On a vu des carrés féministes s’imposer, des supporters de stade briser le mur de la peur sans violence, le tout avec à la clé énormément d’humour et de dérision sur les pancartes. En votre qualité de sociologue, comment voyez-vous cette nouvelle Algérie qui se profile ? Vous réconforte-t-elle, ou au contraire, en avez-vous des appréhensions ?

Permettez-moi une précision : si, effectivement, j’ai fait des études en sociologie, ça ne fait pas de moi un sociologue, loin s’en faut. Je suis un simple observateur de la vie sociale et politique de notre pays, et un acteur pour le changement dans le sens du progrès social pour tous et de la démocratie. Ce qui est frappant dans ce mouvement inédit dans notre histoire, c’est d’abord son caractère pacifique et cette communion entre Algérien(ne)s autour du rejet du «mandat de trop», mais aussi et surtout de l’exigence de déconstruction du «système» honni et de l’édification d’un Etat de droit, démocratique et social. Bien sûr que ce mouvement citoyen, fort de sa jeunesse, de sa transversalité, de sa diversité, de sa créativité, de son civisme, de son pacifisme et… de sa mixité (présence et participation remarquables des femmes), me réconforte. Plus que cela, il me porte et me donne toutes les raisons d’espérer. Il préfigure la naissance d’une nouvelle société.

Quelles que soient les évolutions, il y aura désormais  «un avant et un après». Sans préjuger de ce que sera l’avenir immédiat, des contrecoups, des reflux, des reculs…  sont probables et possibles, mais la marche pour l’émancipation de la société pour l’avènement d’une Algérie nouvelle, réconciliée avec son histoire, consciente de son devenir commun est engagée. Le reste, tout le reste, n’est qu’une question de temps et de rythme. Et comme je suis un partisan de la «philosophie de l’optimisme historique», je ne peux qu’être confiant. Cela étant dit, bien sûr que j’ai des appréhensions. Les tenants de «l’ancien régime», frappés d’obsolescence, en panne de projets pour le pays, feront tout pour retarder l’inéluctable changement. Ils sont le passé, le «hirak», avec ses aspirations à la liberté et au progrès, est déjà l’avenir.

En ce moment, nous vivons une période de frilosité extrême du fait que le pouvoir tente de reprendre la main de façon brutale et autoritaire. En témoigne le nombre incalculable de personnes mises en prison pour délit d’opinion. Quelle est votre lecture ?

Bien entendu, les tenants de l’ancien régime, le pouvoir en place, tenteront l’inimaginable pour garder la main et se perpétuer. Trop d’enjeux et d’énormes intérêts à défendre pour la «kleptocratie». Des moyens aussi fourbes et perfides que honteux, allant des provocations, menaces, tentatives de division des
Algérien(ne)s à l’embastillement pur et simple de citoyen(ne)s pour leurs opinions ont été utilisés dans le but d’affaiblir le hirak et de le faire avorter.

Force est d’admettre qu’au lieu de provoquer les fractures escomptées au sein du corps social, la réponse des citoyen(ne)s a été cinglante : «Nous sommes toutes et tous Algérien(ne)s quels que soient nos langues, nos parlers, nos appartenances communautaires, culturelles, politiques…». Le lien social et national, au lieu de se déliter, s’est davantage consolidé et raffermi. Mettre en détention des personnes pour leurs opinions est plus qu’un scandale, une authentique forfaiture. Aucun dialogue sérieux ne peut avoir lieu sans mesures d’apaisement, sans la satisfaction des préalables que sont la libération de tous les détenus d’opinion, l’ouverture du champ médiatique aujourd’hui habité, pour l’essentiel, par les émules et relais des maîtres du moment, l’ouverture du champ politique et la réhabilitation de l’espace public.

Le hirak a survécu au Ramadhan, il semble avoir survécu aussi à l’engouement pour la Coupe d’Afrique des nations, cela dit, on note malgré tout une baisse sensible du nombre de manifestants (été et canicule obligent). Quel avenir lui voyez-vous ?

C’est déjà un exploit extraordinaire que le hirak, cinq mois après, continue de «hiraker» avec la vigueur qu’on lui connaît, et ce, en dépit du Ramadhan, de la canicule, des vacances, du football et de la performance de l’équipe nationale lors de cette Coupe d’Afrique et en dépit… des coups bas. Il est normal dans ces conditions et sur cette durée que la mobilisation se relâche par moments au gré des circonstances. Ce qu’il faut en revanche souligner, c’est que le hirak dispose d’une masse critique qui est là, ne désarmera pas et assure vaille que vaille… la permanence. La mobilisation des grands jours repartira sans aucun doute à la rentrée et se déploiera, se déclinera sous de multiples formes aussi novatrices les unes que les autres. Il faut faire confiance à la créativité jamais prise en défaut de la jeunesse et des femmes du hirak à qui je rends un vibrant hommage.

Vous avez pleinement vécu les événements d’Octobre 1988, suivis de l’ouverture démocratique jusqu’à l’arrêt du processus électoral. Si on doit comparer l’Algérie d’aujourd’hui à celle de cette période, a-t-on affaire au même problème, doit-on craindre les mêmes menaces ? Quelle est la différence entre ces deux Algérie ?

De grands espoirs sont nés de ce qu’on a appelé «les événements d’Octobre» et de la parenthèse démocratique d’à peine deux ans qui s’en est suivie. Espoirs contrariés et déçus par la conjonction de deux facteurs ayant marqué la période ; d’un côté une déferlante islamiste radicale plus qu’agressive, belliqueuse et guerrière, qui considérait la démocratie kofr (héresie), et de l’autre un pouvoir sans boussole, hésitant et laxiste face aux multiples atteintes aux libertés. La violence qui s’en est suivie était inscrite dans les gènes de ce processus adultérin. Voilà des forces qui utilisent les moyens et modalités de la démocratie pour bien lui tordre le cou. S’il y a une leçon à tirer de cette malheureuse expérience, c’est celle de considérer la démocratie comme un tout. Elle est d’abord un socle de valeurs basées sur les libertés et concomitamment des modalités, des mécanismes qui permettent l’exercice effectif de ces libertés.

Pour tirer les enseignements de la «tragédie nationale» vécue, j’invite nos concitoyen(ne)s à se remémorer (ou pour les plus jeunes à revenir à cette période) l’atmosphère délétère et le climat de terreur qui régnaient durant les années post-Octobre 1988. L’attaque, le 29 novembre 1991, contre un poste militaire à Guemar, menée par un groupe djihadiste et qui s’est soldée par la mort de 8 jeunes soldats, a eu lieu – à ce que je sache – bien avant l’interruption du processus électoral du 11 janvier 1992. Apparemment et à propos de la démocratie, le discours des gourous et autres mentors de ce mouvement a changé. Si c’est sincère, eh bien, c’est… tant mieux. Attendons quand même pour voir ! Bien sûr que des menaces planent sur le pays. Mais là où il y a menaces, il y a aussi opportunités. «Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve», disait l’astrophysicien Hubert Reeves. Entre aujourd’hui et hier, les menaces ne sont pas les mêmes et les opportunités aussi. Aujourd’hui, à la différence d’Octobre 1988, c’est toute la société algérienne dans sa pluralité qui s’est mise en mouvement ; c’est le «peuple» avec une intelligence collective impressionnante qui est dans la rue et ses revendications sont éminemment politiques. «L’horizon d’attente» qu’est l’Etat de droit, démocratique n’est pas un point de fuite, c’est une ligne vers laquelle les regards de la société dans son ensemble se tournent. Aujourd’hui, et pour plusieurs raisons, cette ligne est à portée… de main.

Pour vous, de quelle manière peut-on sortir aujourd’hui de la crise ? Quelle est la voie que vous préconisez ?

Sortir de la crise exige une volonté politique et responsabilité de part et d’autre ; du pouvoir réel d’abord qui doit donner des signaux forts, du mouvement citoyen, de la société civile et de la classe politique non compromise avec l’ancien régime ou le «système», pour reprendre un vocable compris par tous. Ce qui, malheureusement, n’est pas encore le cas. La multiplication des provocations, des menaces, des faux-fuyants n’aide pas à l’instauration d’un climat apaisé et serein. Force est d’admettre que la balle est d’abord dans le camp du pouvoir réel. Un climat apaisé et serein est une condition sine qua non pour un dialogue sérieux et des concertations fécondes. Pour ce faire, et comme déjà dit, la libération des détenus d’opinion, l’ouverture des champs politique et médiatique, la réhabilitation de l’espace public constituent un minimum. Viendraient ensuite l’objet de ce dialogue, les options à discuter, le calendrier, les mesures à prendre pour initier un processus dont la finalité serait de redonner la parole au peuple souverain. A ce propos, à la limite et pour ce qui me concerne, peu importe par quoi commencer : élection présidentielle ou processus constituant (Assemblée constituante ou nouvelle Constitution à soumettre à référendum), l’essentiel étant dans la volonté politique de déconstruction à la racine du «système» et d’édification d’un Etat de droit, démocratique. J’avoue qu’au vu de la situation socioéconomique et des problématiques épineuses qui seront mises sur la table, le risque est grand de voir s’imposer à nous un calendrier glissant et chronophage. Construire un consensus viable pouvant garantir un «vivre-ensemble dans la paix» entre Algérien(ne)s nécessite du temps, beaucoup de temps. Le philosophe du XVIIIe siècle, Louis de Bonald, disait : «Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître.» De toutes les façons et dans les deux cas, on ne fera pas l’économie d’une période de transition. Le plus important réside dans la qualité des garanties et des conditions à réunir pour l’expression libre des citoyen(n)es.

Comment voyez-vous, à court et moyen termes, l’avenir de l’Algérie ?

L’Algérie, pour de multiples raisons, dispose de potentialités et d’atouts considérables. Je ne pense pas uniquement aux ressources naturelles, je pense d’abord à la ressource humaine, compétente et jeune. Il ne faut pas beaucoup pour faire de l’Algérie un pays émergent dans les dix prochaines années. Il suffit d’avoir cette ambition, d’avoir la volonté politique et l’organisation, la gouvernance qui va avec. Vous savez, les physiciens disent que les mêmes atomes de carbone organisés différemment avec des densités plus ou moins lâches donnent du charbon ou… des diamants. L’avenir de l’Algérie ? Je ne le vois pas encore nettement. Je l’entrevois un peu, mais je le rêve : une Algérie où les Algérien(ne)s, debout, les yeux ouverts sur le monde, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, seront fiers d’exhiber à toutes et à tous leur passeport vert. 

 

Bio express

Arab Izarouken, sociologue de formation, a exercé pendant une dizaine d’années en qualité de cadre dans différentes entreprises publiques nationales. Il se lance, à la fin des années 1990 début des années 2000, dans l’aventure de la presse de proximité et occupera la fonction de directeur de publication du quotidien régional La Voix de l’Oranie. Collaborateur de recherche sur les thématiques de la citoyenneté et des organisations de la société civile, il est, depuis 2001, consultant indépendant.


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