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Entretien

Ali Guenoun. Historien, spécialiste du Mouvement national : «La crise de 1949 a tué dans l’œuf le débat sur la démocratie en Algérie»

21 avril 2021 à 10 h 45 min

 

  • Votre ouvrage pose le débat autour de la construction identitaire et la conception de la nation algérienne au sein du mouvement national dès la première de couverture. Pourquoi une telle formulation du titre ?

Certains auraient voulu que je donne le titre de «question berbère» puisque c’est comme crise «berbériste» que les leaders nationalistes, suivis par des auteurs, ont réussi à imposer la définition de la contestation qui a secoué le PPA-MTLD en 1949. Or, comme j’en détaille les développements dans ce livre, elle n’est pas apparue d’emblée, ni ne s’est donnée, comme crise «berbériste», même s’il est vrai que les militants en cause étaient soucieux d’intégrer la berbérité dans leur promotion de l’identité culturelle de la nation algérienne indépendante pour laquelle ils luttaient.

D’où le deuxième titre : Comment la crise de 1949 est devenue la crise berbériste. Il n’en reste pas moins que les acteurs de cette crise stigmatisés, et pour une grande part «liquidés», comme «berbéristes» venaient tous de Kabylie et d’aucune autre région berbérophone d’Algérie.

Que le lecteur ne se méprenne donc pas en interprétant mon choix de kabyle en lieu et place de berbère, ou d’amazigh, comme un parti pris dans les luttes politiques actuelles. Le titre de mon livre est uniquement motivé par un souci de rigueur analytique.

Le fait de nommer cette crise, crise «berbériste», arrange ceux qui ont réprimé les contestataires en 1949 et ceux qui se revendiquent comme les héritiers de ces mêmes «berbéristes» en la considérant comme leur moment fondateur. Il n’y a que ses victimes qui ne cessent de dire qu’ils n’étaient en rien des «berbéristes».

  • Vous démontrez en effet que le «berbérisme» a été perçu par la majorité des acteurs de la crise de 1949, y compris ceux taxés d’être des «berbéristes», comme une accusation fallacieuse visant à disqualifier des adversaires politiques. D’où vient la perception péjorative de ces notions ?

Cette accusation n’avait aucun fondement. En 1949, le berbérisme signifiait pour les nationalistes un courant et une idéologie produits par le colonialisme, qui défendait la spécificité berbère pour diviser les Algériens et détourner les Kabyles de l’islam.

Il faut se rappeler de l’épisode du Dahir berbère au Maroc, durant les années 1930, lorsque le protectorat français avait permis aux Amazighs marocains de continuer à être régis par leurs lois coutumières alors que d’autres Marocains étaient soumis aux lois coraniques.

Cela a poussé des nationalistes marocains ainsi que des intellectuels et religieux de plusieurs pays musulmans à accuser le protectorat d’avoir voulu soustraire les Amazighs marocains de l’Oumma. Et les nationalistes algériens ont été traumatisés par cet épisode.

Cela dit, il existait bien en Algérie le courant des «évolués», originaires de Kabylie et d’autres régions d’Algérie. Lettrés en français, se réclamant francophiles et laïcs, ils considéraient la colonisation comme une bénédiction et l’islam comme un frein à l’émancipation et à la naissance d’idées rationnelles. Ceux issus de Kabylie se définissaient berbères plus proches de l’Occident que de l’Orient. On les appelait aussi les «m’tournis».

Ils étaient la cible à la fois des nationalistes et des Oulémas. Or, en 1949, ceux qu’on a taxés de «berbéristes» étaient des nationalistes radicaux qui ont joué un rôle précurseur dans la propagation de l’idée nationale et du nationalisme le plus radical en Kabylie, à Alger, en Oranie, dans le Constantinois et même dans le Sud algérien, comme Béchar et Ghardaïa, où ils ont créé des sections et encadré des militants du PPA depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce sont les mêmes militants qui ont imposé, au congrès du PPA-MTLD de 1947, la création de l’Organisation spéciale (OS). Cette organisation paramilitaire était chargée de préparer la lutte armée contre le colonialisme.

Dès 1948, le parti traversait une crise de leadership, durant laquelle Lamine Debaghine disputait à Messali Hadj la direction du parti. C’est pourquoi, plus tard, il sera associé faussement aux contestataires taxés de «berbéristes». En réalité, le Dr Debaghine s’opposait, comme la majorité de la direction du parti, à une Algérie plurielle. Il soutenait plutôt l’idée d’une «Algérie arabe» contre l’«Algérie algérienne» des contestataires de 1949, accusés à tort de berbérisme et de travail fractionnel.

Ceux-là posaient des questions politiques : le devenir du parti, le manque de démocratie, le devenir de l’Algérie indépendante, la définition de la nation. Ils ont, comme les autres nationalistes, combattu les «m’tournis» et les autres Algériens qui n’étaient pas favorables à l’indépendance de leur pays. La réponse à leurs questions a été la répression, l’exclusion et la naissance d’un discours haineux. Ils sont traités de «berbéristes», d’antinationalistes et d’alliés objectifs du colonialisme.

La crise de 1949 a tué dans l’œuf le débat sur la démocratie et la définition plurielle de la nation algérienne. Mais, malgré la répression dont ils ont été l’objet, ces militants ont rejoint le FLN/ALN. Aucun n’a rejoint le MNA de Messali ou le colonialisme.

  • Beaucoup de spéculations perdurent, 72 ans après, concernant la date exacte du début de la «crise berbériste». Or, vous situez son origine et ses causes bien avant 1949. Pouvez-vous nous éclairer brièvement sur ce point ?

Les causes profondes de cette crise remontent au moins au lendemain des événements de mai 1945 lorsque des cadres du PPA, principalement de Kabylie, posaient des questions sur la nécessité de changer la stratégie de lutte contre le colonialisme.

La crise de 1949 est une superposition de décisions autoritaires au moment où le parti connaissait sa mutation en mouvement plus large et révolutionnaire. Les cadres de Kabylie voulaient forcer la main à la direction du parti pour précipiter le passage à la lutte armée. Ils s’insurgeaient contre le manque de pratiques démocratiques dans leur parti plébéien et cherchaient à replacer l’Algérie dans sa profondeur historique et dans sa diversité culturelle.

Ce sont justement ces éléments qui ont été discutés lors de la rencontre qui s’est tenue à Arous (Aït Oumalou à Tizi-Ouzou, ndlr), en juillet 1948, et qui a regroupé une quinzaine de militants autour de Ouali Bennaï. Cette réunion informelle a donné naissance à un groupe de réflexion, le Mouvement de rénovation berbère (MRB), dont le but était de rénover le PPA-MTLD.

Ce mouvement dans le parti n’a pas connu une longue vie. Bennaï a été arrêté en septembre 1948. D’autres cadres de la Kabylie seront arrêtés à leur tour quelques mois plus tard. Ce qui faisait dire aux militants qu’ils ont été «donnés» par la direction du parti.

C’est aussi pendant cette conjoncture que la direction de l’OS a arraché, au congrès de Zeddine de décembre 1948, le feu vert de la direction pour hâter les préparatifs du déclenchement de la lutte armée. C’est à ce moment-là, février-mars 1949, qu’éclate la crise dite «berbériste». D’ailleurs, les membres de l’OS ont vu dans son déclenchement une volonté de la direction de saboter et d’enterrer leur projet insurrectionnel.

  • Contrairement à ce qu’on peut penser, la crise a dépassé largement le cadre géographique de la Kabylie pour atteindre, selon vous, des régions arabophones, notamment l’Oranie. Comment l’expliquez-vous ?

Le parti et la mémoire militante de tout bord ont tout fait pour dire que la crise a été brève et limitée géographiquement à la Kabylie et à l’émigration en France. Or, je l’explique longuement dans mon livre, la crise a été longue, une année au moins, et a touché une bonne partie de l’Oranie, Alger et sa région, l’émigration en France et la Kabylie.

Cette étendue peut s’expliquer d’abord par la présence de militants kabyles, commerçants ou fonctionnaires, installés dans ces régions où ils ont créé des sections du parti et ont formé son encadrement. Ces militants de l’Oranie ou de l’Algérois ont compris que la crise n’était pas «berbériste», comme le soutenait la propagande, mais bien politique.

Dans un document, que je cite dans le livre, les cadres de l’Oranie ont même signé une motion où ils demandaient plus de démocratie, la tenue d’un congrès national et s’élevaient contre la gestion autoritaire de la crise. La direction du parti y a déployé une propagande anti-berbériste des plus virulentes. Sans succès.

Le contact entre Algériens a certainement facilité la compréhension mutuelle et a fait disparaître les préjugés anti-kabyles.

  • Justement, le livre déconstruit méthodiquement plusieurs éléments du discours propagandiste autour de Ouali Bennaï et ses compagnons, utilisé par leurs adversaires de l’époque, et ensuite, depuis l’indépendance, par le régime et une certaine mouvance politique qui s’est approprié leur mémoire. Qu’en est-il par exemple de la création du fameux PPK ?

Le Parti populaire kabyle (PPK) n’a jamais existé. C’est une création de la presse colonialiste et particulièrement du journal L’Echo d’Alger. Son but était de brouiller les pistes au moment où la crise de 1949 a pris un virage important, celui de l’utilisation de la violence contre les contestataires de la direction du parti.

Ceux qu’on a accusés d’avoir créé le PPK ont publié une mise au point très claire où ils niaient totalement l’existence d’une telle initiative. Dans cette déclaration, ils soutenaient que «le PPK n’a jamais existé et n’existera jamais parce qu’il n’y a qu’un peuple algérien dont les éléments, quoique d’origine ou de langues différentes, vivent fraternellement unis dans une même volonté de libération nationale».

Néanmoins, cette rumeur a été utilisée par la propagande de la direction pour réduire au silence les contestataires et montrer aux militants la «dérive» des «déviants berbéristes» qui voulaient, selon elle, créer un parti kabyle pour diviser les Algériens.

On a érigé à dessein un mensonge selon lequel le Kabyle est synonyme de diviseur. Cette infamante accusation a servi à éliminer de la course pour le pouvoir des Kabyles, à combattre tout regroupement kabyle, toute initiative venant de militants kabyles.

Il est amusant de voir dans certaines publications, sur les réseaux sociaux, des gens qui reprennent à leur compte, par ignorance ou par calcul, cette propagande en désignant Si Ouali Bennaï et ses camarades comme les précurseurs de l’idée de l’indépendance de la Kabylie en lui imputant injustement l’initiative de la création du PPK. 

  • Dans quelle mesure cette crise a-t-elle façonné le destin de la nation algérienne puisque, dans votre travail, vous soulignez ses ramifications et effets sur le mouvement nationaliste indépendantiste, la guerre de libération nationale et l’issue de la lutte pour le pouvoir durant l’été 1962 ?

La crise de 1949 a été révélatrice des limites de certaines pratiques des nationalistes algériens dans leur gestion des questions politiques. Ils ont institué la violence, verbale et physique, comme mode de gestion des crises. Ils se sont éloignés du politique pour privilégier l’autoritarisme. La réponse aux questions politiques que posaient les contestataires à leur direction était, d’abord, l’usage de l’anathème et du langage inquisiteur, religieux, puis, la violence physique avec la constitution par le parti, comme je le détaille dans le livre, de commandos pour réduire au silence les « déviants ».

On est allé jusqu’à tenter d’assassiner un militant, Ali Ferhat, en Kabylie, en août 1949, parce qu’il refusait d’admettre son exclusion et celle de ses camarades. Ces exclusions étaient vécues par les victimes comme une mort politique.

À partir de 1949, il était très difficile de se revendiquer Kabyle de peur d’être taxé de « berbérisme ». Le sort de Bennaï et de certains de ses camarades, qui gênaient les cadres de la wilaya 3 dans leur ascension, a été la liquidation physique comme « traîtres » de la nation. Ceux qui ont échappé à la mort ont fait profil bas durant toute la révolution. Ils n’ont eu droit qu’à des strapontins au moment de l’indépendance.

  • Quelle est votre analyse de la recrudescence du débat ethniciste et identitaire, frôlant souvent avec les limites du racisme, dans le paysage politico-médiatique algérien ces dernières années, singulièrement depuis le début du Hirak ?

Si la crise de 1949 a mis à nu les pratiques et les limites du nationalisme algérien, le Hirak a mis à nu le système politique et dévoilé des réalités de la société algérienne. Une bonne partie des manifestants du mouvement populaire refusent d’être manipulés, une énième fois, par les décideurs sur le « danger kabyle ».

Plusieurs Algériens ont manifesté leur appartenance à l’Algérie plurielle et même à se revendiquer Amazighs dans plusieurs villes et villages non-amazighophones d’Algérie. L’ethnicisation du débat a été lancé en 1949.

La propagande anti-kabyle est depuis ressassée à chaque crise politique majeure, au moment de lutte pour le pouvoir ou de contestation du pouvoir : la guerre d’indépendance, la révolte du FFS de 1963, la création de l’Académie berbère, le Printemps berbère de 1980, l’assassinat de Lounès Matoub en 1998 et, plus proche de nous, le Printemps noir de 2001 durant lequel le régime a activé ses relais et sa presse pour fustiger « le danger » kabyle et montrer du doigt « l’ennemi intérieur ».

Il a utilisé les mêmes procédés dans la Vallée du M’zab et chez les Touaregs. Comme il l’a fait, dans d’autres régions, en réactivant des rivalités ancestrales entre tribus. Le pouvoir algérien est expert dans ce jeu dangereux de la manipulation. Il a réussi là où le colonialisme a échoué : diviser les Algériens !

Propos recueillis par Samir G.


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