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Le Pr Aïssa Kadri est sociologue, directeur de l’institut Maghreb-Europe à l’université Paris VIII

Aïssa Kadri : «Il y a une espèce de retour du colonial»

06 octobre 2014 à 10 h 00 min

-Quel rapport entretiennent les élites algériennes et l’élite politique en particulier, avec la France, ancienne puissance coloniale ?

Très complexe à analyser. Impossible en deux mots. Les Algériens en général et les élites algériennes en particulier entretiennent un rapport schizophrénique avec la France. Un rapport d’une extrême contradiction et ambiguïté. Que ce soit au niveau le plus haut du politique, des élites intellectuelles agrafées au système politique ou au niveau de la population en général. Un rapport à décoder à la fois d’un point de vue social, culturel et politique mais aussi, j’allais dire : psychanalytique. Cette ambiguïté fait que les Algériens sont d’une double contradiction : à la fois, ils récusent la France, la dénoncent au nom du nationalisme, de l’histoire nationaliste, mais en même temps ils sont dans une forme de demande, de rapport de proximité.

A croire que les Algériens ne vont et ne résident en gros qu’en France. Alors que pour l’immigration marocaine, elle occupe l’espace monde : en Hollande, en Espagne, au Canada, aux USA… c’est quasiment une diaspora qui se constitue. Les Algériens sont tous quasiment établis en France même si on constate un frémissement pour le Canada et les USA. Mais massivement, ils sont plus de 3 millions d’Algériens, voire 4 millions si on y ajoute les résidents, les binationaux. Les Algériens, visiblement, ne connaissent de destination que la France où chacun, comme les Français d’ailleurs, a eu un membre de sa famille qui a eu aussi affaire à l’Algérie.

Donc, rapport à la fois de proximité, de distance, rapport de «je t’aime moi non plus», rapport de défiance, de critique, voire virulente  mais aussi quasiment d’appropriation, possession, c’est-à-dire au fond, c’est notre monde, on le connaît, ils nous connaissent. On vient s’y soigner, y envoyer ses enfants pour faire des études. On a de la famille, des amis, on y vient passer quelques jours… Cette contradiction, on la retrouve à tous les niveaux y compris au niveau de la représentation que se font les Algériens sur leur émigration. Les discours sur les binationaux sont extrêmement ambigus. On les revendique, ils sont les nôtres. Quand ils réussissent, on les fait venir, artistes, footballeurs, mais en même temps, on les dénonce y compris au plus haut niveau. 

«Ah, les binationaux ont choisi d’être là-bas…», pour certains même ce sont carrément des «traîtres»… Que dire des dirigeants algériens qui dénoncent la France mais sollicitent ses cartes de résidence, viennent s’y soigner (…). Je ne sais pas si c’est des discours à usage interne, mais les Algériens savent très bien que beaucoup de leurs dirigeants sont établis en France où il n’y a pas une seule famille proche ou du système politique, ou de cette classe moyenne supérieure qui ne pense pas y scolariser ses enfants. Un cryptonationalisme saturé en somme de contradictions. Des contradictions qui prennent parfois des allures… incompréhensibles. Je vous donne un exemple. J’étais invité à une conférence sur l’immigration au centre culturel français. J’ai invité un collègue algérien à la conférence, un cryptonationaliste. Il vient mais refuse d’entrer au CCF : «J’entre jamais dans ces lieux.» «Une ancienne caserne, la caserne Pélissier où on a torturé… je ne viens pas chez les Français.» Je lui fais remarquer que deux semaines auparavant, il était à Paris, en bord de Seine. La Seine où la police de Papon avait par ailleurs jeté des Algériens. Comment expliquer ces comportements ? Il y a là assurément de la schizophrénie, du dédoublement de personnalité.

-Un peu aussi de ce «complexe du colonisé»…

Il y a de ça. De ce que justement Albert Memmi décrivait. Il y a surtout de la faiblesse de l’autonomie de l’individu. L’individu est pris dans de telles contraintes, impositions et problématiques idéologiques, nationalistes, sur les fondamentaux, etc., les gens étaient socialisés à cet ensemble de contraintes pour pouvoir y mettre de la distance,  opérer les ruptures. Or, ceci ne peut se faire si l’individu n’est pas libre, n’est pas à même d’assumer ses choix, en finir avec la double vie. La vie publique et la vie cachée.

-Quels impacts peuvent entraîner, selon vous, ce type de rapports d’obligés, de demande et sollicitation qu’entretiennent justement avec la France des compartiments importants de ces élites politique, scientifique, économique ?

La France donne des carottes finalement pour faire avaler sa domination. Ce sont des formes de leurre pour imposer sa domination mais justement, la population n’est pas dans ça. Elle est consciente mais si on peut penser que l’Algérie de l’intérieur ce n’est pas son problème ou même pas au courant. Ces leurres servent à agrafer, dominer la société. Il s’agit de formes éculées de leurre. Il faudrait aller très loin dans l’émancipation de ces catégories de nationalisme et à construire une société à la fois de participation citoyenne et de responsabilité pour que les gens assument ces contradictions.

Ce double discours, c’est très fort, tient de l’histoire de la guerre de Libération nationale. Il tient aussi de la construction de la mythologie nationale. Du roman national. C’est-à-dire : le peuple algérien a consenti un million et demi de chouhada (martyrs) ; il s’est levé comme un seul homme et exit toutes les contradictions que le roman national charriait. Par exemple : au 19 mars 1962, au cessez-le-feu, il y avait dans la Wilaya III, 2200 ou 2300 djounoud encartés. De vrais djounoud qui ont survécu aux opérations militaires de pacification. Au 5 juillet 1962, ils étaient 11 000 dans la même wilaya. Pareil pour les autres wilayas où le nombre avait aussi été multiplié par 5 ou 6. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, on se retrouve avec un plus d’un million et demi d’anciens maquisards. J’irai plus loin. N’oublions pas que beaucoup d’Algériens étaient du côté français : 120 000 supplétifs, 24 000 engagés, 20 000 appelés, plus les groupes d’autodéfense.

-«H’izb França», le parti de la France, est-il si majoritaire que ça ?

Tous ces éléments avaient été occultés par l’euphorie de l’indépendance. Et d’ailleurs, au sein du système politique, on le reconnaît aujourd’hui. Dans une phase de reconstruction post-indépendance, même du temps de Boumediène, de réconciliation, on se devait de prendre tout le monde en charge. En gros, on devait accepter que des Algériens se soient agrafés au système — qui avait besoin de se légitimer — en intégrant aussi bien les déserteurs de l’armée française que ceux qui étaient carrément du côté français. Ça été fait au niveau politique, au niveau le plus haut, mais dans la société, c’est resté du domaine du refoulé. Ce refoulé qui se manifeste jusqu’au jour d’aujourd’hui. Dans les traditions familiales, notables, on le sait, en Algérie, de grandes familles, qui ont pris part à la Révolution, étaient à la fois très proches du pouvoir politique, vivent entre «ici» et «là-bas», mais tiennent un discours hypernationaliste…

Il y a certaines classes sociales en Algérie qui ont fait le choix de mettre plusieurs fers au feu. Un enfant du côté de la Révolution et un autre côté français. Tout s’est joué vers la fin de la guerre lorsque se profilait l’indépendance. Le refoulé, mais il y a aussi le fait que beaucoup d’Algériens sont en France, y ont de la famille, par le fait de l’histoire concrète. Ces va-et-vient permanent et puis il y a, ce besoin de se légitimer en permanence avec l’idée nationaliste qui, bien qu’éculée, continue à fonctionner encore chez certain groupes sociaux avec des arguments du genre : en France, on vient pour des soins parce que c’est plus sérieux etc. Et ce discours, on le tient tous et on dit souvent : ah, on a de bons médecins qui font le bonheur de la France, que le système de santé français est meilleur, etc.

Des contradictions qui procèdent donc de plusieurs dimensions, mais… Pour les élites politiques, si on est dans une logique encore plus radicale, je dirais qu’il y a une compradorisation de l’Algérie, plus grande quelle ne l’a été dans les années post-indépendance. Au fond, il y a une espèce de retour du colonial.  L’Algérie est quasiment en lien de dépendance vis-à-vis du système français. Et de toute façon, l’Algérie est dépendante. Ce sont les Chinois qui construisent les infrastructures, les Français qui gèrent les aéroports, le tram, le métro, les cimenteries, les services… Où sont les Algériens ? Pour les questions d’arbitrage, on a recours à des bureaux d’études étrangers : on est dans une forme de dépendance. L’université algérienne ne produit rien ou peu de gens capables. Nous avons de vieilles générations qui se maintiennent par-ci par-là, mais le pouvoir politique a déjà fait l’impasse sur l’université, sur la formation d’élites compétentes. Il a anesthésié la jeunesse, la société entière, pour se maintenir. On est donc dans une situation de dépendance fonctionnant en direction du pôle classique impérialiste et dans une hiérarchie de proximité : France, USA, la Grande-Bretagne et l’Europe en général.

-Pensez-vous que la diaspora algérienne peut, comme dans les années 20 et la naissance du mouvement national dans l’immigration, être appelée à jouer un rôle déterminant ?

J’ai toujours pensé que la chance de l’Algérie réside dans ses diasporas. C’est au sein de l’immigration qu’est née l’idée d’indépendance algérienne. L’Etoile nord-africaine, le PPA sont nés à Nanterre, au sein de cette immigration, en contact avec le monde ouvrier, des luttes sociales.  C’est ici, en France, que l’idée d’indépendance est née. Aujourd’hui, c’est une chance pour l’Algérie que de disposer de ces diasporas. Regardez le rôle capital joué par les diasporas indienne, chinoise dans le décollage économique de leurs pays d’origine. Les dirigeants de ces pays ne tarissent d’ailleurs pas d’éloges sur elles. Je pense qu’il peut y avoir quelque chose qui peut démarrer d’ici.

C’est une immigration qui s’est confrontée au monde moderne, qui a développé des formes d’acculturation dans ces échanges, ce sont des éléments de progrès. Il y a des compétences partout?: des jeunes, des binationaux, nés ici de parents algériens, de nationalité française, extrêmement bien formés mais qui se trouvent être méprisés parfois en Algérie. La diaspora peut effectivement être un déclencheur. Et c’est ce qui nourrit d’ailleurs les peurs du pouvoir, car cette émigration désigne une autre voie d’émancipation. La schizophrénie dont on parlait tout à l’heure, elle s’adresse aussi aux émigrés qui sont motif de fierté, parfois, traités de traîtres, de vendus, de Hiz’b França.

L’autre voie d’émancipation qu’elle montre, par l’extérieur, est perturbatrice de l’ordre national. Réussir à l’étranger est un mauvais exemple à donner pour le «local». D’ailleurs le pouvoir algérien a toujours cherché à contrôler cette émigration et ce du temps déjà de l’Amicale des Algériens en Europe ou à travers les ministères de la Communauté algérienne à l’étranger alors que celle-ci s’est diversifiée. Cette émigration, pour peu qu’on lui fasse confiance, pour peu que les conditions lui soient réunies,  et que le pouvoir politique soit sincère, n’est pas une chance pour l’Algérie, c’est La chance de l’Algérie. Et ce vu l’anesthésie générale dans laquelle ont été plongés les jeunes Algériens là-bas, elle peut être un aiguillon à faire évoluer les choses.

-N’avez-vous pas l’impression que les Algériens revivent indéfiniment  l’Exodus ?

Ça fuit tous les jours. Mais, il faut tout de même relativiser. On est dans des processus terribles : à la fois de crise identitaire, de crise économique profonde, de crise de représentation, de légitimité du pouvoir, de crise de construction d’un projet commun qui réunit les Algériens. Et dans une situation de crise qu’est-ce qui reste aux Algériens si ce n’est de résister ou de se complaire dans l’indifférence ou de partir pour donner du sens à leur vie en opérant les ruptures nécessaires. Si ce processus tend à s’aggraver, c’est parce que les Algériens ne voient pas se construire un projet d’avenir. Dans les années 1970, en dépit du pouvoir fort de Boumediène, des pénuries, les Algériens ne voulaient pas quitter leur pays. On constate aujourd’hui une espèce de délitement social, un émiettement de l’individu, une perte de substance de la société.

Cependant, ce phénomène, on le retrouve aussi dans beaucoup de régions du monde, parce que nous sommes dans un moment de globalisation libérale. C’est pour ça qu’il faudrait relativiser. Mais dans le cas algérien, il y a les conditions favorables pour pouvoir construire, donner de l’espoir aux gens. Je pense que ce phénomène va s’accentuer, sauf  s’il y a transformation du politique à même d’amener les Algériens à envisager et de projeter leur avenir en Algérie. Après la chute du mur de Berlin, en France , on parlait de déferlement imminent de hordes qui arrivaient des pays de l’Est. En réalité, il n’en fut peu ou presque rien. On avait prétendu la même chose à la chute du régime de Ben Ali. C’était pareil.

L’autoritarisme ayant disparu et le stock des 15 000 Tunisiens partis à l’étranger épuisé, les gens se sont mis à construire leur avenir dans leur pays. Quand les gens ont la possibilité de participer, de se réaliser dans leur société, de lutter pour changer les choses, ça donne de l’espoir mais pour le moment cet espoir n’est pas présent parce qu’il y a un verrouillage complet de la société, des élites empêchées de circuler, des groupes maffieux qui s’emparent de l’Etat, groupes auxquels s’adosse le système et qui sont en train de le dévorer. Les Algériens ne veulent pas la lune.
 


 

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