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Aïd El Adha : La santé des Algériens sacrifiée

10 août 2018 à 6 h 40 min

Alors que les résultats de l’enquête sur la décomposition de la viande enregistrée il y a deux ans n’ont pas été rendus publics, voilà qu’aujourd’hui les Algériens sont face à un dilemme : acheter ou pas le mouton de l’Aïd. Aucune garantie de qualité n’a été communiquée. En outre, les prix ont flambé.

«A quelques jours de l’Aïd, j’hésite encore à acheter le mouton. La raison : nous avons eu, l’année dernière, la mauvaise surprise de retrouver, au lendemain du sacrifice, la viande toute bleue. Rien n’était récupérable. On a dû tout jeter. Il m’avait couté 45000 DA, j’avais l’impression d’avoir jeté mon salaire par la fenêtre ! Je ne suis pas sûr de vouloir retenter l’expérience.

D’autant plus qu’on n’en sait pas plus sur cette affaire…» Mourad, un agent immobilier de 49 ans, confie ses craintes. Et il n’est pas un cas isolé. De nombreuses familles font face au même dilemme : acheter le mouton pour célébrer le sacrifice et faire plaisir aux enfants, ou ne pas l’acheter de crainte de retrouver la viande bleue le lendemain. «Les moutons, malgré les assurances des autorités, coûtent excessivement cher.

C’est un salaire pour certains, pour d’autres, le prix dépasse même leur salaire. Ils sont donc obligés de faire appel à leurs économies pour se permettre d’acheter le mouton. On ne veut pas perdre notre argent», explique Hamza, informaticien. Le spectre de la viande putréfiée continue donc de hanter les consommateurs.

Et les autorités ne font rien pour les rassurer. En effet, alors que les résultats de l’enquête sur la putréfaction de la viande de moutons de l’Aïd El Adha devaient être connus en 2016, comme l’avait annoncé Karim Boughalem, directeur des services vétérinaires au ministère de l’Agriculture à cette époque, qui avait assuré que «l’enquête, lancée par le ministère de l’Agriculture en collaboration  avec la Gendarmerie nationale, est en cours. Les résultats seront connus dans trois ou quatre jours». Aucune information n’a été rendue publique… deux ans plus tard.

Rumeurs

«C’est le silence des services concernés qui laisse la rumeur proliférer», accuse Boulenouar Hadj Tahar, président de l’Association nationale des commerçants et artisans (ANCA). Selon lui, lorsqu’un phénomène nuit à l’économie nationale, il faut rapidement rétablir les choses afin d’établir un climat de confiance avec les opérateurs pour qu’ils se sentent plus sereins. «Comment se fait-il que deux ans après le début de l’enquête, on ne connaît pas les résultats», s’interroge-t-il.

Comme seule consolation, les consommateurs ont eu droit à une déclaration de l’actuel ministre de l’Agriculture, Abdelkader Bouazghi, qui a assuré ces derniers jours que «la direction du contrôle vétérinaire du secteur s’est déployée en force cette année pour entamer des contrôles et des vérifications sur le terrain avec les éleveurs pour éviter que l’affaire de l’année dernière (verdissement de la viande, ndlr) soit rééditée».

Mais toujours aucune garantie. En effet, selon un vétérinaire anonyme, «il n y a aucune assurance quant au fait que la viande de mouton ne verdira pas après le sacrifice». De son côté, Salim Kebab, vétérinaire hygiéniste, assure qu’aucun vétérinaire ne peut se prononcer sur cette affaire : «Il faut atteindre les résultats de l’enquête.»

Hypothèses

Déjà en 2016, plusieurs hypothèses ont été mises en avant. Les services vétérinaires avaient d’ailleurs avancé la probabilité liée aux conditions climatiques ayant caractérisé les deux jours de l’Aïd, à savoir la chaleur et un taux d’humidité élevé, en plus des conditions d’hygiène inappropriées en certains endroits. «Toutes les pistes sont plausibles. Cela pourrait être dû à un souci dans l’alimentation ou alors à l’engraissement de l’animal.

L’hygiène n’est pas à écarter non plus», explique Salim Kebab. N’empêche, une question primordiale reste soulevée : pourquoi ce phénomène de putréfaction ne survient que lors de l’Aïd ? «La réponse à cette question pourrait résoudre ce mystère de putréfaction», soutient Salim Kebab. Selon ce spécialiste, si on procède par élimination, quelques hypothèses tombent à l’eau. En effet, le souci de la chaleur, par exemple, on pourrait se demander pourquoi le problème ne se pose pas au Sud, où la température atteint des sommets.

Pour ce qui est de l’hygiène, cette hypothèse semble moins plausible étant donné que l’abattage est une tradition chez les familles algériennes, qui ont recours à cette pratique pour toute occasion, notamment les mariages, les circoncisions, les funérailles… Restent donc l’alimentation du bétail et le phénomène de l’engraissement, qui visent à bourrer l’animal afin qu’il atteigne un poids et une conformation appropriés en un temps limité.

Dans ce sens, Nora Oulebsir, inspectrice vétérinaire à la DSA de Bouira, explique : «Ces dernières années, les éleveurs ont cherché à ’moderniser’ l’alimentation du bétail, ce qui a influé sur la santé de l’animal. D’autres, par souci de profit, ont usé de l’engraissement afin que l’animal gagne en poids rapidement. Pour arriver à leurs fins, ils administrent à l’animal des compléments alimentaires et des médicaments, or l’alimentation doit être riche en fibres.» Selon elle, ce comportement favorise la multiplication des germes dans l’estomac.

Antibiotiques

Ces pratiques peuvent causer encore plus de dégâts si on ne respecte pas le délai d’attente lorsqu’un animal est sous traitement antibiotique. «On ne peut pas abattre un animal qui est sous traitement car les produits chimiques restent dans la viande, ce qui est nocif», assure Mme Oulebsir.

Un avis largement partagé par Yacine Bouadjenak, auto-entrepreneur : «Certains bourrent leurs bêtes d’antibiotiques et de corticoïdes pour réduire au maximum les pertes. Mais on ne peut pas traiter des bêtes qui vont être consommées. Les délais sont indiqués sur chaque médicament. Quand on travaille avec un vétérinaire et qu’on a un minimum de morale, on évite ce genre de comportement.

D’autant plus que les contrôles sont rares et souvent inefficace. Il faut donc être suffisamment conscient du danger que cela représente pour ne pas tenter le diable.» Afin que la fête de l’Aïd El Adha se déroule dans les meilleures conditions, le ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche a mis en place le dispositif intitulé «Aïd sans kyste».

Sa mise en place a nécessité la mobilisation des vétérinaires au niveau des directions de la santé animale (DSA) et des abattoirs, la définition de lieux de vente de cheptel par arrêté de wilaya, ainsi que la mise en place de la certification sanitaire vétérinaire accompagnant le déplacement d’animaux vers les lieux de vente aux fins de contrôle vétérinaire.

Mais en réalité, cet encadrement ne certifie pas que la viande ne verdira pas au lendemain du sacrifice. «Tout ce que nous pouvons faire est de vérifier que les règles d’hygiène sont respectées et de s’assurer que l’animal est en bonne santé, mais nous n’avons pas les moyens de contrôler la composition chimique des aliments qu’il a ingurgités», confie Nora Oulebsir.

Un avis partagé par Salim Kebab : «Il faut savoir que le vétérinaire est avant tout un médecin. Il intervient pour régler un souci de santé qui pourrait toucher l’animal. Pour ce qui est de l’alimentation, le vrai technicien qui devrait intervenir est l’ingénieur agronome.»

Selon lui, le vrai travail est fait par des brigades mixtes vétérinaires-ingénieurs agronomes : «Ces brigades devraient exister à l’échelle nationale et non pas seulement au niveau des subdivisions agricoles.» De plus, de nos jours, chaque éleveur dispose d’une fabrique d’aliments. «Est-ce que quelqu’un s’est intéressé au rémouleur, par exemple ?», s’interroge Salim Kebab. Finalement, seules des analyses poussées peuvent déterminer les raisons de la putréfaction.

«Mais l’enquête doit concerner la filière en amont», propose le vétérinaire. «La filière ovine constitue une force économique non négligeable. D’ailleurs, selon des études, la viande algérienne serait une des meilleures au monde. Les autorités devraient donc préserver cet acquis et faire en sorte de l’améliorer», souhaite M. Kebbab.

Qualité

Malheureusement, en plus de ce phénomène de putréfaction qui constitue un risque sanitaire, c’est la qualité de la viande qui en prend un coup. Un constat confirmé par Nora Oulebsir qui confie : «La qualité n’est plus la même. Avant, on sentait la bonne odeur que dégage la viande à 500 mètres. Aujourd’hui, la viande a non seulement perdu son odeur, mais aussi son goût.»

Même face à cette situation de psychose et de crainte, les services concernés ne semblent pas décidés à donner les résultats de l’enquête effectuée il y a deux ans. «Il n y a pas d’enquête qui dure deux ans. On nous avait promis de rendre publics les résultats de l’enquête. Mais depuis aucune nouvelle», affirme Mustapha Zebdi, président de l’Association de protection du consommateur de la wilaya d’Alger.

Ce dernier pense que les résultats de l’enquête effectuée par l’Office national marocain de la sécurité des denrées alimentaires s’appliquent également pour nous. En effet, suite à l’apparition de quelques cas de putréfaction de viande, cet Office avait lancé une enquête dont les résultats étaient sans appel : 70% des putréfactions étaient dues à des excréments de volatiles. Autrement dit, les moutons ont mangé des excréments ! Les médicaments étaient derrière 20% des cas.

Le reste, soit 10%, ont été signalés comme raisons diverses. «Malheureusement, ce type d’office n’existe chez nous que sur le papier. En 2016, suite à l’apparition de ce phénomène lors de l’Aid El Adha, nous avons organisé une journée d’étude et nous avons demandé à ce que cet office soit opérationnel, mais en vain», se désole Mustapha Zebdi. Pour mettre un terme a ce phénomène, M. Kebab estime que le ministère de l’Agriculture n’est pas le seul concerné : «C’est multisectoriel. Tout le monde doit se sentir impliqué.»

Précautions

Pour minimiser les dégâts et mettre toutes les chances de son côté dans l’espoir de retrouver la viande intacte au lendemain du sacrifice, quelques conseils sont bons à suivre. A titre d’exemple, la veille du sacrifice, il faut que l’animal suive une diète hydrique. Autrement dit, on ne doit pas donner à manger à l’animal.

La veille, il n’a droit qu’a de l’eau afin d’éviter la prolifération des germes dans l’estomac. Autre conseil non négligeable : éviscérer l’animal le plus rapidement possible. «Il faut savoir que la barrière au niveau de la paroi intestinale est rompue, ce qui favorise la transmission des germes vers la carcasse», explique Nora Oulebsir.

Autre mesure et non des moindres : faire attention à l’hygiène. «Il faut faire attention aux mains souillées. Nous avons tendance à toucher des parties de l’animal tel que les oreilles ou la tête puis toucher la carcasse, ce qui constitue un potentiel risque de contamination de la viande», préconise la vétérinaire. Autre conseil primordial : acheter son mouton dans un point de vente officiel afin d’avoir une traçabilité.

«Le consommateur ne doit pas acheter son mouton sur le bord de la route. Privilégier une traçabilité réduira les comportements irresponsables de certains», conseille Yacine Bouadjenak. Mustapha Zebdi prône également d’exiger un bon de transaction commerciale pour garder une traçabilité et demander des indemnités si souci il y a : «Seuls les éleveurs sûrs de leurs cheptels peuvent établir un bon de transaction. Tous les autres, faut éviter !»

Prix

La peur de la putréfaction n’est pas le seul frein pour les consommateurs. En effet, les prix excessifs y sont aussi pour beaucoup. Certains moutons atteignent la somme folle de 100 000 DA. «Les prix des moutons cette année seront régis par la loi de l’offre et de la demande, c’est la loi du marché, on ne peut pas intervenir dans ce domaine.

Notre intervention se fera au niveau du contrôle vétérinaire et aussi en matière de qualité», a promis Abdelkader Bouazghi. Yacine Bouadjenak confirme cette idée et explique : «Il est vrai que cette loi régit le marché. Les prix augmentent avant l’Aïd car il y a une forte demande. Mais les intermédiaires y sont aussi pour beaucoup».

La raison de cette flambée : le marché informel et les intermédiaires. Boulenouar Hadj Tahar explique : «Normalement, 20 jours avant l’Aïd, chaque commune désigne un ou deux points de vente. Chez nous, les vendeurs sont partout.» Autre problème majeur : les intermédiaires.

A cet effet, Yacine Bouadjenak confie : «Ils achètent des bêtes 15 jours avant l’Aïd pour les revendre et sont responsables d’une hausse importante d’environ 35 % du prix final.» Boulenouar Hadj Tahar estime leur marge à un minimum de 10 000 DA. Selon ce dernier, les autorités concernées, à leur tête le ministère de l’Agriculture, doivent accélérer la procédure de mise en place d’espaces de vente directe pour combattre le marché informel.

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