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Adel Abderrazak. Professeur d’université : «L’élection du 12 décembre est à contre-courant de ce que demande le peuple»

01 décembre 2019 à 10 h 19 min

Après neuf mois d’insurrection citoyenne en faveur du changement du système politique, quel bilan tirer de cette expérience de lutte inédite ?

Ce mouvement populaire est singulier dans l’histoire des mouvements sociaux. Il n’est ni catégoriel ni classiste. Il est populaire au sens où il est rassembleur, intergénérationnel et intégrant des couches et classes sociales différenciées. La dimension de classes n’est pas absente, mais elle n’est pas le fil conducteur de ce hirak. Bref, la sociologie de ce hirak est à faire.

Ce peuple, toutes strates et tranches d’âge confondues, a réagi, a rejeté et a récupéré la rue et la parole ! La pression qu’il a exercée dans la rue chaque vendredi, mobilisant des milliers, sinon des millions d’Algériens a été fatale au clan Bouteflika et à son bloc social rapproché, la bourgeoisie oligarque, les technocrates du clan et le personnel politique qui a fait allégeance au clan.

Le vendredi a vite pris l’ampleur d’une journée-désobéissance civile, pacifique, fraternelle et mettant tous les marcheurs dans une confiance nourrie par la force du collectif qui explique la détermination radicalisée du peuple du vendredi.

36 vendredis et 9 mois de durabilité du hirak prouvent que ce mouvement n’est pas éphémère. C’est une tendance lourde d’un changement qui prend la forme d’une révolution populaire encore inachevée, portée par une force collective qui aspire clairement à une nouvelle Algérie. L’aspiration fortement exprimée dans les slogans si inventifs du hirak est à une rupture systémique radicale se traduisant par un nouveau socle constitutionnel et institutionnel et envisageant de nouvelles formes du politique, dont certains traits balbutiants sont visibles dans les forums citoyens ou les paroles libérées dans les réseaux sociaux.

Si Abdelaziz Bouteflika a été chassé du pouvoir et nombre de ses collaborateurs emprisonnés, il reste que la dynamique née le 22 février n’arrive toujours pas à se donner un prolongement politique concret ; pourquoi, selon vous ?

Le hirak maintient sa pression. Le peuple qui marche le vendredi agit, Gaïd Salah avec son état-major réagit. C’est significatif de l’état des rapports de force entre un pouvoir re-militarisé directement et le peuple du vendredi soudé fraternellement. Plus Gaïd Salah se fait autiste des revendications du hirak, plus il s’enfonce dans une impasse et plus le mouvement populaire se ressource de ses faiblesses, à la seule différence que le monopole de la violence est à l’Etat, c’est-à-dire à l’état-major de l’armée quand le peuple marcheur mise sur la réponse pacifiste.

Cette équation est en train de provoquer une dérive autoritaire dangereuse avec une gestion répressive du hirak qui peut accélérer l’épreuve de force ! Les signes inquiétants sont là : arrestations d’activistes hirakistes, de marcheurs et de dirigeants politiques et menaces claires de Gaïd Salah envers le mouvement populaire.

Depuis le 22 février, le mouvement populaire reste spontané au sens où il ne s’est pas donné de direction politique ni de leadership qui donnerait une visibilité au hirak et à ses interlocuteurs. Les réticences sont structurelles car la culture démocratique est à inventer et à construire dans l’Etat et la société. C’est une singularité de ce mouvement populaire qui arrive à résister à toutes les tentations.

C’est un handicap au sens où un mouvement populaire sans direction et sans représentation verticale ou horizontale reste perméable aux instrumentalisations et à la fragilisation générée par le dispositif de nuisances mobilisé par le pouvoir. Le déficit de politisation, de médiation et de légitimation de toute expression politique organisée ou personnalisée rendent difficile toute tentative de représentation du hirak. Il y a une dimension communarde, presque libertaire dans ce mouvement et les ressorts socio-politiques de ce hirak sont encore à identifier.

L’expression politique du hirak est à faire. Il reste que la structuration politique est absente ou presque. Mais des signes sont déjà là : des comités des étudiants autonomes apparaissent. Le mouvement féministe s’auto-organise. Le chaînon manquant dans le hirak, c’est le mouvement syndical et le monde du travail.

Contrairement à l’UGT tunisienne qui a été positivement active dans la transition démocratique tunisienne, l’UGTA, centrale syndicale historiquement de nature ouvrière, a perdu pied dans le monde du travail et est devenue une filiale du clan Bouteflika ! Les syndicats autonomes ont alterné entre hésitations et soutien de principe au hirak sans pouvoir se constituer par leur activisme et leur capacité de nuisance comme un éclaireur ou un aiguillon éclairé du hirak. Le monde du travail a besoin de reconstruire son expression politique et syndicale en Algérie et de retrouver une place forte dans le champ politique et social.

Cette révolution s’installe dans le temps, d’où puise-t-elle sa force ? A terme, ne risque-t-elle pas l’essoufflement ?

La durabilité du hirak est un vecteur de sa solidité malgré l’absence de direction et de structuration. La durabilité du hirak est liée à la prise de conscience des Algériens que cette révolution est une chance historique pour fabriquer une nouvelle Algérie. Les Algériens, et la jeunesse en particulier, ont compris qu’on est dans un cycle historique qu’il ne faut pas rater et une nouvelle Algérie n’est pas seulement une exigence, c’est une fatalité historique. Cette prise conscience diffuse au sein des marcheurs du vendredi n’occulte pas, bien sûr, la difficulté qui est celle, du comment y aller et avec quels outils. Le hirak a la capacité de son ressourcement et l’élargissement de sa base sociale pour parachever une révolution politique et sociale souhaitable dans cette Algérie abîmée. Ce n’est pas une certitude, mais une potentialité à construire sur le terrain et par les idées.

A l’Est du pays, la mobilisation connaît un fléchissement ; pourquoi, selon vous ?

L’Est algérien connaît une mobilisation moins marquée que d’autres villes. En fait, le hirak est plutôt porté par les grandes villes, et Alger la capitale. Alger est la confluence de tous les actes politiques, de toutes les protesta et aujourd’hui elle est la centralité du hirak. C’est un fait objectif ! La nuit du 31 octobre et la marche du 1er novembre à Alger ont confirmé qu’elle est au centre des rapports de forces politiques et des rapports de pouvoir qui configurent l’histoire politique de ce pays. L’histoire jacobine a laissé des traces, mais le hirak est son premier revers !

48 wilayas ont participé fortement à ce mouvement populaire inattendu et pourtant unificateur. Entre les premiers vendredis et le 37e du 1er novembre, il y a des reflux évidents dans certaines wilayas. Car la durabilité d’un mouvement peut produire sa propre lassitude. Mais ce n’est pas tout. Le dispositif de nuisance mis en place par le pouvoir agit négativement. L’absence de visibilité due à l’absence de représentation de structuration du hirak peut aussi jouer en faveur du recul.

Tous ces éléments ont un impact partout, d’Alger aux grandes villes où le hirak est particulièrement fort et bien incrusté. L’effet nuisance est plus grand dans les villes de l’intérieur du pays et pas seulement dans l’Est algérien. Cette inégalité territoriale du hirak trouve son explication dans plusieurs facteurs objectifs et historiques.

Les étudiants sont le fer de lance du mouvement populaire, alors que pendant longtemps il y a comme une attitude méprisante à l’égard des étudiants «dépolitisés» et «indifférents». Que vous inspire cette forte mobilisation des étudiants alors que celle des enseignants est moins importante ?

Les étudiants reviennent à la surface du hirak avec l’énergie, la détermination et la radicalité propres aux mouvements étudiants partout dans le monde. C’est l’heureux retour à la «normalité universelle», celle du rôle d’avant-garde des étudiants quand il s’agit de booster l’histoire. De l’étudiant «mastérisé» automatiquement à l’enseignant universitaire à points dans un contexte de désyndicalisation, de dépolitisation et de fétichisme technologique, que peut-on espérer d’une université algérienne en 2019 si ce n’est médiocratie et subordination clientéliste.

Mais la réalité n’est pas uniforme. Des îlots de résistance existent et l’accumulation des savoirs où internet et les réseaux sociaux jouent un rôle presque subversif participent à éclairer, éveiller et conscientiser les acteurs universitaires. Le hirak a révélé des perles d’étudiantes et étudiants politisés, intellectuellement éveillés, ayant le sens du discours et des argumentaires structurés. YouTube et les comptes Facebook nous offrent une panoplie d’exemples de ces potentialités. L’universel les traverse plus que le spécifique contrairement à la génération des années 70′-80′. Le hirak tente de donner une visibilité à des formes singulières de politisation et le mouvement étudiant impliqué y apporte sa magie.

Depuis la chute de Bouteflika et l’annulation de deux présidentielles, le pouvoir durcit son attitude et l’on assiste à des arrestations massives des militants politiques, associatifs et manifestants… Pourquoi ce revirement ?

Le pouvoir se raidit depuis quelques semaines. Dès que l’état-major et Gaïd Salah ont mesuré que le hirak résistait à tout le dispositif de nuisance qu’ils ont mis en place, que le vendredi s’est installé dans la durée, que le monde des affaires s’inquiétait et que la pression internationale pouvait interférer, ils ont «radicalisé» leur position. Pour eux, il faut sauver le système à tout prix, tout en réformant le mode de domination. Gaïd Salah est face à lui-même et face au hirak. Il a le monopole de la décision et de la violence étatique. Le hirak a le vendredi et sa magie.

Combat inégal, où le plus fort n’est pas forcément le plus lucide. Justement, au moment où le peuple marche pour une révolution politique et démocratique, Gaïd Salah fait le contraire de la demande politique de la société, il réprime. Il cible les activistes, des symboles historiques et maintient une pression de peur sur le hirak ! Il neutralise celles et ceux qu’il estime nocifs à son plan de «normalisation» politique tout en s’accommodant du vendredi. Le champ des luttes est ouvert et il faut espérer une issue favorable à la souveraineté du peuple par la voie silmiya… silmiya !

L’élection présidentielle fixée pour le 12 décembre pourra-t-elle constituer une issue à l’impasse politique, ou risque-t-elle son renforcement ?

L’élection du 12 décembre est à contre-courant de ce que demande le peuple qui marche le vendredi.

On ne peut pas imposer des élections quand le peuple n’en veut pas, quand on a 105 détenus politiques recensés au 1er novembre 2019. Un traumatisme de plus pour une Algérie largement abîmée par la cruauté de l’histoire. Les élections du 12 décembre imposées ne peuvent pas être la réponse à l’impasse politique. C’est le terrain ouvert à la confrontation frontale entre un peuple et ses dirigeants. De ce point de vue, l’hikma (sagesse) doit revenir à la surface et l’état-major de l’armée négocier une transition démocratique à la mesure des attentes des Algériens.

 

Entretien réalisé par  Hacen Ouali


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