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Belaïd Abane. Professeur des universités en médecine, politologue, auteur

«Abane a sauvé la sensibilité  »badissienne » d’une éradication programmée»

16 janvier 2020 à 10 h 09 min

Chercheur en histoire, auteur de plusieurs livres sur l’histoire nationale, Abane Belaïd revient dans cet entretien sur la polémique provoquée par les propos du désormais ex-directeur de la culture de M’sila. Commentant la décision de la mise sous mandat de dépôt du fonctionnaire indélicat, il précise : «La justice suivra son cours. Faut-il se réjouir de cette réaction rapide et sévère des autorités ? Bien évidemment, car si on laisse passer de telles atteintes haineuses à l’encontre de notre mémoire et de notre histoire, c’est la porte ouverte à la guerre de tous contre tous, prélude à la désintégration nationale.»

– Le directeur de la culture de M’sila s’est distingué par un grave dérapage. Dans un post publié sur sa page Facebook, il a qualifié Abane Ramdane de «grand traître» à la Révolution, considérant le Congrès de la Soummam comme un «coup d’Etat contre la volonté du peuple». Une réaction ?

C’est un euphémisme de parler de dérapage. Le monsieur en question n’a même pas jugé convenable d’atténuer la virulence de ses propos sur Abane. A-t-il pensé à sa famille, à ces millions d’Algériens qui ont scandé son nom et arboré fièrement son portrait ? A-t-il imaginé l’effet dévastateur sur lui-même et sa propre famille si on attribuait indûment de telles turpitudes à son père ou à son grand-père ?

Abane, «agent de la France, grand traître…» Rien que cela. Rien ne lui a été épargné, lui qui a voué sa vie dès l’adolescence à la cause nationale. Lui qui a rassemblé sans exclusive le peuple algérien dans toutes ses sensibilités politiques, y compris la sensibilité «badissienne», qu’il a sauvée d’une éradication programmée en l’intégrant au FLN et en lui conférant la vertu révolutionnaire.

Cette sensibilité badissienne dont on se targue aujourd’hui pour diaboliser la Soummam, qui lui a pourtant permis d’exister organiquement dans la Révolution. Comment a-t-on pu nommer à un poste de directeur de la culture un fonctionnaire – un dialoguiste de cinéma, dit-on – qui d’évidence ne possède aucune culture et qui ignore l’histoire de la Guerre de Libération jusque dans ses étapes les plus essentielles.

Ce monsieur qui pense que l’Algérie de 1956 avait un Etat, reposant sur une «volonté populaire», et attribue à Abane (et pourquoi à lui seul alors ?) la faute d’avoir perpétré un coup d’Etat contre un Etat qui n’existait pas et un peuple nié par la colonisation et écrasé par le rouleau compresseur de la «pacification». Comment peut-on être ignorant à ce point ?

L’ignorance, en effet, mais aussi la haine, le dogmatisme et l’enfermement idéologique sont les causes qui génèrent ce genre d’individus et les amènent à tenir de pareils propos. Il y a aussi l’impunité dont il était assuré, comme l’étaient tous les prêcheurs de haine, les racistes et ceux qui travaillent à la division du peuple algérien pour préserver et consolider les intérêts et les positions de leurs commanditaires au sein de l’appareil d’Etat.

– Ce directeur a été limogé par la présidence de la République et a même été placé en détention après ses propos haineux… Il est à rappeler que le président Tebboune a instruit dans ce contexte son Premier ministre, Abdelaziz Djerad, d’élaborer un projet de loi criminalisant toute forme de racisme, de régionalisme et de discours de haine dans le pays. Un commentaire sur ces décisions ?

Ce fonctionnaire indigne de sa fonction a en effet été interpellé lundi dans la matinée. L’Association Abane Ramdane pour la mémoire et l’histoire a déposé une plainte mardi matin. Le mis en cause n’a pas nié ses propos. Il a simplement dit qu’il avait utilisé son compte Facebook personnel. En fin de matinée, les services de sécurité l’ont présenté devant le procureur, qui a signé son mandat de dépôt.

Le mis en cause est poursuivi pour «atteinte à l’intérêt national, aux symboles de la Révolution et à l’unité nationale». La justice suivra son cours. Faut-il se réjouir de cette réaction rapide et sévère des autorités ? Bien évidemment, car si on laisse passer de telles atteintes haineuses à l’encontre de notre mémoire et de notre histoire, c’est la porte ouverte à la guerre de tous contre tous, prélude à la désintégration nationale.

Nous prenons donc acte de la volonté des autorités d’assainir le climat délétère qui semble avoir pris racine dans les arcanes du système, si même il n’a pas été encouragé. Néanmoins, si la volonté politique est réelle et se traduit dans un texte juridique fort, clair et sans ambages, elle peut être un garde-fou qui limitera dérives et dérapages, à condition que soit mis fin aux perpétuelles manipulations dont le système use et abuse pour discréditer le mouvement populaire afin de se perpétuer, au risque de diviser le pays.

Il est encore temps, si on veut préserver la cohésion nationale, de mettre fin aux discours de haine raciste, dangereusement chargée d’épuration ethnique, tenus par des mercenaires connus et stipendiés, ou plus grave par des personnalités publiques assurées de l’impunité.

Et il n’y a pas longtemps, on arrêtait et emprisonnait pour des actes et des propos anodins des jeunes gens, des militants de la démocratie, un révolutionnaire valeureux de la première heure. C’est une iniquité qui laissera une tache noire indélébile dans l’histoire d’un système qui étouffe la souveraineté populaire depuis les origines.

– Aux antipodes de ces attaques, propagées par certains cercles, le mouvement populaire célèbre le combat du fils d’Azouza. Son portrait est arboré en milliers d’exemplaires. Le hirak s’est même approprié l’un des principes cardinaux du Congrès de la Soummam : la primauté du politique sur le militaire. Comment expliquez-vous le retour en force dans le débat public d’un homme que l’historiographie officielle s’est pourtant ingéniée à effacer de la mémoire algérienne ?

On a vu en effet, depuis plusieurs mois, le peuple en mouvement revendiquer la primauté du politique sur le militaire face à un chef d’état-major emmuré dans le déni d’une volonté populaire exprimée dans la rue par des millions d’Algériens. La place de l’armée et le mirage de l’Etat civil constituent le cœur du problème qui ronge le système de pouvoir algérien et bride l’évolution du pays vers la modernité, la démocratie et le progrès social.

Les Algériens ont maintenant compris que la manipulation de l’histoire ne prend plus. Ils sont allés puiser eux-mêmes les références politiques en mesure de baliser le cours d’un véritable processus démocratique. Ils ont trouvé dans la Plateforme de la Soummam les bases de leurs revendications nettement exprimées déjà en pleine guerre face à l’imposante machine de feu coloniale.

L’Etat civil et la primauté de la raison politique étaient déjà posés par les soummamiens, notamment par Abane et Ben M’hidi, comme une garantie d’avenir. Il s’agissait en effet de prémunir l’Etat et la nation contre toute volonté d’hégémonisme portée par des clans militaires. La mise à bas des principes politiques soummamiens en août 1957 a permis l’émergence de l’esprit de domination, puis le coup de force de l’armée des frontières en 1962. Le système perdure à nos jours. Normal donc que Abane ait été effacé de la mémoire politique algérienne.

Normal également qu’il revienne aujourd’hui en force comme antithèse du système fondé sur la prééminence militaire, et qu’il soit porté par une immense vague populaire. Rappelons que ce même système avait lui aussi, pour ses besoins de pérennisation, fait appel au 1er Novembre, mais aussi à la Soummam et à la vision politique moderne de Abane, dans une tentative malicieuse de faire contrepoids à la montée de l’islamisme politique au début des années 1990.

– L’élection présidentielle s’est tenue malgré une très forte contestation populaire. Le hirak a dénoncé «un coup de force» et continue de réclamer un changement radical. Quelle lecture faites-vous de la situation actuelle du pays ?

L’élection présidentielle décidée, programmée et organisée par le pouvoir militaire s’est tenue le 12 décembre dernier contre la volonté populaire massivement exprimée dans la rue. Autre coup de force, les résultats fantaisistes du scrutin (participation massivement surévaluée, élection incongrue au premier tour d’un candidat avec une majorité de 58%, silence obligé des candidats évincés…) montrent à l’évidence que la «désignation» fut concoctée au sein d’un cabinet militaire auquel feu l’ancien chef d’état-major avait imposé ses vues.

Aussi, le hirak n’étant pas dupe, il continue de revendiquer légitimement une période de transition pour un réel changement de système et non pas une simple permutation de clans, tel que le donnent à voir les néo-pratiques de l’entre-soi et la reconduction des réflexes archaïques de pouvoir, notamment la nomination d’un gouvernement d’une quarantaine de membres pour satisfaire des coteries diverses et variées dans un pays économiquement au bord du gouffre. L’autre conséquence est que pour le nouveau Président, dont la légitimité est tenue en laisse par le pouvoir réel qui l’a adoubé, la marge de manœuvre est pour le moment celle d’un long couloir étroit.

Aurait-on pu faire autrement ? Oui ! Je le redis ici, en dépit de tous les appels à la raison, l’armée sous la direction de feu Gaïd Salah a raté une occasion en or d’apparaître comme le moteur de l’histoire qui aurait accompagné la révolution pacifique vers les rivages de la modernité et de la démocratie, que réclame à cor et à cri le mouvement populaire. Sa place et son prestige auraient grandi dans le cœur des Algériens et dans l’opinion internationale. Au lieu de cela, poussière sous le tapis et ça repart avec les vieilles recettes jusqu’aux prochaines turbulences. Les responsables militaires algériens sont-ils à ce point de si mauvais élèves en matière politique ?

– Le président Tebboune a parlé de «tendre la main» au hirak. Des consultations sont menées en vue de la rédaction rapide d’une nouvelle Constitution. Cela suffira-t-il pour en finir avec la crise du régime ?

D’abord, la personnalité de Abdelmadjid Tebboune n’est pas en cause. Elle peut même apparaître touchante à certains égards lorsqu’il eut maille à partir avec les oligarques et l’entourage de Bouteflika en osant dénoncer à raison «l’économie confetti» qui a appauvri le pays en dépit des recettes pétrolières mirobolantes de ces 20 années de règne de l’ancien Président.

Ce qui pose problème, c’est la violation politique qui l’a fait Président. Aussi, M. Tebboune n’aura de cesse que de reconquérir la légitimité populaire qui lui fait défaut. Y arrivera-t-il en tendant la main au hirak et à des personnalités du monde politique  ? Que donnera-t-il du reste qui n’ait déjà été planifié par le pouvoir réel ?

Le hirak lui-même se résoudra-t-il à avaliser un double coup de force politique en abandonnant dans le cagibi des pertes et profits une année de lutte pacifique et de légitimes revendications ? Il est également question d’une nouvelle Constitution. C’est une bonne chose, même si la Constitution ne vaut que par l’application qui en est faite, ce que l’histoire du pays a montré magistralement, notamment ces derniers temps. Mais ce n’est pas le problème, car la Constitution n’est que l’aspect technique et juridique du changement de système attendu.

Le problème fondamental du pays est profondément politique : c’est la place de l’armée dans le système de pouvoir, celle de la religion, l’instrumentalisation de l’histoire et des identités à des fins politiques. Bref, il s’agit de définir politiquement et bien sûr juridiquement les voies et moyens pour aller au pouvoir et y rester et aussi comment doivent être produites et réparties équitablement les richesses du pays.

Tout cela est l’affaire d’une transition politique qui mettra en place un système de garde-fous (une charte des droits et des devoirs que nous avions proposée il y a quelques mois) pour régir la vie politique du pays. Mais on peut difficilement imaginer le pouvoir militaire revenir sur ses certitudes et Abdelmadjid Tebboune remettre les compteurs du pouvoir à zéro. Par ailleurs, le hirak n’est pas prêt de baisser les bras et il est fort à parier qu’il restera vent debout jusqu’à la satisfaction de ses légitimes revendications.



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