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75e anniversaire du congrès des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) : L’autre étincelle des massacres de Mai 1945

07 mars 2020 à 9 h 23 min

Le 14 mars 1944, Ferhat Abbas crée, à Sétif, les Amis du manifeste et de la liberté (AML). Soit une semaine après la promulgation de la controversée ordonnance du 7 mars 1944. Le socle du nouveau grand rassemblement anticolonialiste, ouvert à tous les Algériens sans distinction aucune, repose sur la plateforme politique du Manifeste du peuple algérien, dont les principes sont en accord avec les fondements de la Charte de l’Atlantique, prévoyant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Fidèle à sa ligne de conduite, le groupement tient à rester dans la légalité. Il ne fait pas de la violence son cheval de bataille. Son objectif principal est la liberté de pensée et de parole pour tous les Algériens. Il fait de la solidarité et du vivre-ensemble les soubassements de sa doctrine. Pour soumettre son projet à l’approbation des différentes organisations et partis politiques, Ferhat Abbas prend attache avec les oulémas qui y adhèrent. Il va par la suite rendre visite à deux reprises à Messali Hadj, placé en résidence surveillée à Boghari, puis à Ksar Chellala (ex-Reibel).

Le leader du PPA donne son accord sous réserves. Il tient à mettre en garde son interlocuteur : «Si je te fais confiance pour la réalisation d’une République algérienne associée à la France, par contre, je ne fais pas du tout confiance à la France. La France ne te donnera rien. Elle ne cédera qu’à la force et ne donnera que ce l’on lui arrachera.»(1) Le 4 avril 1944, le fondateur du rassemblement dépose les statuts des AML à la préfecture de Constantine. Pour atteindre les objectifs assignés au projet, il s’entoure de nombreux amis et fidèles de la première heure. Le bureau directeur est constitué de «Ferhat Abbas (président), du Dr Saadane et maîtres Ahmed Boumendjel, Kadour Sator (vice-présidents). Hocine Asselah est désigné secrétaire général. Il représente le PPA au sein du comité directeur du mouvement, avec Ahmed Mezerna»(2).

La fièvre politique s’empare des Algériens qui retrouvent la parole. Les élus, les intellectuels, les commerçants, les travailleurs ainsi que les paysans des coins reculés adhèrent aux AML, dont la base est une pléthore de militants du PPA, attachés plus que jamais à leur premier amour. L’alliance entre les élus, les oulémas et les militants du PPA redonne de l’espoir aux damnés. L’adhésion populaire prend de l’ampleur.

C’est l’euphorie. Les sections des AML prolifèrent, poussent comme des champignons. Le raz-de-marée nationaliste est épié par l’administration, informée à la minute près par les renseignements généraux. Ainsi, «à la date du 25 avril 1945, les AML comptaient 171 sections réparties à travers l’Algérie : 62 sections dans le département d’Alger, 84 dans celui de Constantine, 15 dans l’Oranie et 10 dans les territoires du Sud»(3). Mais les données de l’historien Charles Robert Ageron font ressortir une différence substantielle : «En avril 1945, les sections auraient été 257 (respectivement 115 pour le Constantinois, 86 pour l’Algérois et 56 dans l’Oranie).»(4) Luttant sur plusieurs fronts, le mouvement, pour lequel la communication est un outil indispensable, crée, le 15 septembre 1944, l’hebdomadaire l’Egalité.

La publication a permis au mouvement d’expliquer sa politique et de véhiculer ses idées. Selon «Aziz Kesous, son rédacteur en chef, le journal tirera bientôt à plus de 100 000 exemplaires par numéro»(5). Ennemi juré de l’exclusion, Ferhat Abbas essaye, à travers d’innombrables messages, de convaincre les colons de se joindre au mouvement. Il voulait tant rallier les Européens à la cause de son peuple. Transmis à travers l’Egalité, ses appels n’obtiennent pas les résultats escomptés. Même s’il ne le dit pas ouvertement, l’ex-journaliste signant ses articles de jeunesse sous le pseudonyme de «Kamel Abencerage, clin d’œil à l’homme d’Etat turc Mustapha Kemal, qu’il admirait pour son œuvre gigantesque qui fit de la Turquie une nation moderne»(6), ne pouvait masquer sa déception. «Le mot d’ordre était d’amener les Européens aussi à se pencher sur notre problème, qui était le leur. Créer chez les Français un courant de sympathie autour de notre conception d’une République algérienne démocratique et sociale était pour nous un élément positif. Les persuader, les convaincre de la solidarité de nos intérêts était une de nos tâches essentielles. Cependant, seuls quelques Français, individuellement, adhérèrent au mouvement.»(7)

Le refus des maîtres d’Alger n’altère en rien la détermination des porteurs du nouveau projet, sachant que le titanesque travail de proximité effectué par Ferhat Abbas, le DSaadane, Me Ahmed Boumendjel, Aziz Kessous, cheikh Bachir Ibrahimi, les éléments du PPA interdits et clandestins, multipliant conférences, meetings et les contacts directs avec la population, impacte les affiliations. En quelques semaines, le nombre des adhésions atteint des pics. Il convient de préciser que jamais un mouvement politique n’eut plus de succès en Algérie que les AML. «En quelques semaines, plus de 500 000 bulletins d’adhésion parviendront au siège central des AML, à Alger.»(8) Les incroyables adhésions représentent le tiers du nombre des électeurs du deuxième collège. Débordante, l’activité des AML ne passe pas inaperçue.

L’extraordinaire avancée du rassemblement exaspère la haute administration coloniale et à sa tête le secrétaire général du gouvernement d’Algérie, Pierre René Gazagne. La ferveur des indigènes pour la politique inquiète, au plus haut point, les colons. Notamment, les gros propriétaires terriens, ne cachant pas leur hostilité à la controversée ordonnance du 7 mars. Partisan invétéré du statu quo, Gabriel Abbo, délégué à l’Assemblée algérienne, n’y va pas par quatre chemins : «Nous sommes las de ces ridicules histoires d’élections indigènes. Si nous avons réussi une fois le tour de force de les orienter à notre gré, nous ne pouvons pas toujours recommencer. Il faut en finir. Nous ne voulons plus de gouvernements empreints d’un sentimentalisme périmé, mais des hommes forts qui sachent faire respecter nos droits en montrant la force et, éventuellement, en s’en servant… Le général de Gaulle avait-il besoin de se mêler à nouveau de cette histoire ? Plus on en donne aux Arabes et plus ils en réclament !»(9)La jonction entre les oulémas revendiquant aussi bien la liberté d’enseignement de la langue arabe que la liberté religieuse, les Amis d’Abbas et les éléments du PPA, appelant pour les uns, tous les habitants d’Algérie à la constitution d’une nation, et à l’indépendance pour les autres, met le feu aux poudres.

L’avertissement du général De Gaulle

Après un long séjour en Algérie, où il fait connaissance avec toutes les composantes d’une colonie en ébullition, le général de Gaulle rejoint Paris en août, qui redevient après quatre années de domination allemande, capitale de la République française. En quittant Alger, le chef de la résistance tient fermement au principe de «l’Algérie, ensemble de départements français». Il ne conçoit pas le règlement de l’épineux problème algérien en dehors du discours prononcé à Constantine le 12 décembre 1943 et des dispositions de l’ordonnance du 7 mars 1944. Avant de prendre l’avion, il met en garde le général Henri Martin, commandant du 19e corps d’armée, chargé de la coordination des forces terrestres en Afrique du Nord : «Evitez que l’Afrique du Nord ne glisse entre nos doigts.»(10) Pour lui, la souveraineté française sur l’Algérie est sans équivoque.

La ligne rouge

Se trouvant à mille lieues des «préparatifs» de la force publique en alerte, les AML poursuivent leur petit bonhomme de chemin. Néanmoins, la débordante activité est surveillée comme on surveille le lait sur le feu. Pour preuve, les policiers en premier lieu, les éléments des renseignements généraux, sont aux aguets. L’agitation des colonisés en quête d’une bouffée d’oxygène ne laisse aucun répit aux «guetteurs» suivant, à la loupe, les conférences, les meetings populaires, les pièces théâtrales ainsi que les représentations artistiques. Le moindre bruissement est consigné dans une malle de bulletins de renseignements quotidiens, transmis par la suite à la hiérarchie, où tout est décortiqué. Tenue à Alger, la conférence d’information des 25, 26 et 27 janvier 1945 ne fait pas exception à la règle. Suivie par les renseignements généraux aux aguets, la rencontre réaffirme les positions antérieures du mouvement et débouche sur d’importantes résolutions :

1)- participation des masses populaires algériennes à l’exercice du pouvoir par la transformation du gouvernement général en gouvernement algérien.

2)- Transformation des assemblées algériennes en Parlement algérien.

3)- Egalité de représentation dans tout organisme gouvernemental et dans toute assemblée délibérative des populations françaises et musulmanes.(11)

L’avancée des armées alliées inspire les congressistes, pointant du doigt le maintien de l’état de siège, attribuant aux autorités militaires des pouvoirs exorbitants sur la population algérienne. Alors que l’Algérie n’est plus une zone d’opérations ni de guerre. Ils protestent par ailleurs contre les arrestations arbitraires de nombreux militants, appréhendés par les autorités militaires et civiles.

Tout au long du premier trimestre de 1945, les choses se durcissent. Les antagonistes campent sur leurs positions. Abbas et ses lieutenants multiplient les tournées, où ils sont acclamés et écoutés par une assistance attendant avec impatience l’éclair qui devrait illuminer la longue nuit coloniale. Tenant à l’intégrité de tout le territoire, l’administration, prenant très au sérieux les rumeurs se rapportant à une éventuelle insurrection armée, renforce son dispositif militaire, en rappelant deux bataillons prêtés à la Tunisie.(12)

La préparation de la «légitime défense» n’échappe pas aux Amis du manifeste, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Malgré le harcèlement et les intimidations policières, le front traversé, faut-il le rappeler, par deux courants distincts faisant la part belle aux partisans de l’indépendance prônée par les militants, alors que les amis de Ferhat Abbas militent pour l’autonomie, fait tout de même peur à l’administration qui serre les dents. Et c’est dans un climat tendu que s’ouvre l’historique congrès des AML tenu les 2, 3 et 4 mars 1945 à Alger. Le fait de déclarer que le «Manifeste du peuple algérien» du 10 février 1943, présenté au gouvernement français le 31 mars 1943, demeure la base intangible de leur action, les AML mettent le feu aux poudres. Décidée sans nul doute à en finir avec l’ordre colonial, la conférence rappelle les principes établis par le Manifeste :

1)- la reconnaissance de la nationalité algérienne.

2)- L’établissement d’une Constitution algérienne démocratique et républicaine.

Elle regrette que ces principes, après avoir été acceptés, n’aient pas été retenus par le gouvernement français qui, contrairement aux aspirations profondes du peuple, continue ses erreurs du passé et essaye encore d’imposer une politique d’assimilation.

La conférence affirme que la seule politique réaliste est celle qui se fait dans le respect de la volonté de tout un peuple et qu’on ne saurait donc engager l’avenir de tout un peuple sans le consulter. Consciente de ses responsabilités et voulant participer à une politique de compréhension, la conférence demande comme assises à l’édifice algérien de demain les réalisations immédiates :

1)- remplacement des Assemblées algériennes par un Parlement élu.

2)- Remplacement du gouvernement général par un gouvernement algérien responsable devant le Parlement.

3)– Reconnaissance des couleurs algériennes.

4)– Amnistie générale et libération de Hadj Messali et de tous les détenus politiques. Cette libération inaugurera une ère d’apaisement et de conciliation profitable à tous.

La conférence adresse aux partis démocratiques algériens un pressant appel pour réaliser l’union dans la clarté et la sincérité, les invite à sortir des équivoques d’hier et à s’engager dans une politique loyale qui tienne compte des réalités algériennes. Elle salue avec fierté l’entrée en guerre, aux côtés des démocrates, des nations arabes et musulmanes et considère cet acte comme la fin pratique de tous les impérialismes.

La conférence applaudit aux victoires des Nations unies. Elle est persuadée que ces victoires assureront bientôt la liberté à tous les peuples et sur tous les continents.(13)

Les résolutions du congrès sonnent le glas d’une cohabitation s’effritant tel un château de cartes ou de sable. Les indices d’une explosion prolifèrent. La tension monte en Algérie où les aspirations des deux communautés se télescopent. Les accusations, les frictions montent crescendo. L’atmosphère est polluée par les bruits d’une probable «insurrection» indigène. La rumeur affole les milieux européens, notamment les gros propriétaires terriens, des maires et conseillers généraux, et tous les autres privilégiés de l’ordre établi. Sentant le roussi, le lobby colonial oblige les autorités militaires et civiles à prendre des mesures et à préserver le système colonial éclaboussé par les résolutions d’un congrès faisant désormais date…

 

Kamel Beniaiche

 

 

(1) Mahfoud Kaddache : Histoire du nationalisme algérien – Tome II p 699

(2) Amar Bentoumi : Crime et infamie (la colonisation vécue par un Algérien : 1923-1962) p 382

(3) Boucif Mekhalid : Chroniques d’un massacre (8 Mai/Sétif-Guelma et Kherrata) p 47

(4) Charles-Robert Ageron : Genèse de l’Algérie algérienne p 471

(5) Amar Bentoumi : Crime et infamie (la colonisation vécue par un Algérien : 1923-1962) p 383

(6) Leila Benmansour : Ferhat Abbas – L’homme de presse p 11

(7) Ferhat Abbas : La nuit coloniale p 145

(8) Amar Bentoumi : Crime et infamie (la colonisation vécue par un Algérien : 1923-1962) p 383

(9) Benjamin Stora/Zakia : Ferhat Abbas – Un autre Algérien p 132

(10) Jean Lacouture in El Watan (supplément spécial 8 Mai 1945) édition du dimanche 8 mai 2005 p 20

(11) FR ANOM GGA 9h51

(12) Mahfoud Kaddache- Histoire du nationalisme algérien – Tome II p 699

(13) FR ANOM GGA 9h51

 

 



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