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74e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 : Les orphelins, un drame méconnu…

08 mai 2019 à 9 h 01 min

Témoins et victimes d’horreurs et de barbaries indescriptibles, des centaines d’enfants sont abandonnés à leur triste sort. Partie intégrante de la dramatique histoire de Mai 1945, un tel volet demeure peu connu. Des orphelins, arrachés à leurs mères ou dont les parents ont été fauchés par le «rouleau compresseur», sont placés contre leur volonté.

Les manquements de l’administration sont pointés du doigt par des personnalités et associations indigènes. Touchés par le malheur des victimes, le député Me Mostefaï, au nom du groupe parlementaire de l’Union démocratique pour le Manifeste algérien (UDMA), saisit officiellement le 7 août 1946 le ministre de l’Intérieur. Pour une meilleure entrée en la matière, il est utile de reprendre le document dans son intégralité(1) : «Les tragiques événements qui ont en ensanglanté le département de Constantine (Algérie) en mai 1945 ont plongé dans le deuil et la misère les habitants de plusieurs communes.

C’est ainsi que dans les centres de Kherrata, de Aïn Roua, de Aïn Abessa, des Ammouchas, de Perigotville et de Chevreuil où de nombreux foyers furent décimés, des centaines d’enfants se trouvent à l’heure qu’il est sans abri et sans soutien.

Combien ce triste tableau rappelle celui non moins poignant de cette multitude de petits Français innocents qui, il y a 2 ou 3 ans, erraient sur les grandes routes de France en proie au froid et à la faim, leurs parents ayant été déportés ou fusillés.

Le grave problème que pose cette enfance ne saurait échapper à votre attention. Certains groupements comme certaines initiatives personnelles agissent certes pour soulager ces grandes misères, mais l’ampleur du mal présent comme celui qui guette l’avenir de ces enfants est tel, que ces efforts individuels s’avèrent inefficaces.

Les pouvoirs publics se doivent donc d’agir énergiquement, comme ils l’ont fait en France, pour conjurer le mal. Ils se doivent de prendre en charge l’entretien et l’éducation de ces innocentes victimes.

C’est pourquoi le groupe parlementaire de l’Union démocratique pour le Manifeste algérien (UDMA) a l’honneur de vous prier de bien vouloir envisager la possibilité de faire recueillir et élever tous ces orphelins par les établissements d’orphelinat d’Algérie.

Persuadé que vous nous mettrez au courant de la suite qui sera donnée à cette requête, nous vous prions, Monsieur le Ministre, de croire à nos sentiments très distingués.»

La missive du député de l’UDMA «surprend» le ministre de l’Intérieur qui ne savait rien. Edouard Depreux, qui avait succédé à André Le Troquer, prend l’affaire au sérieux et saisit le gouverneur général d’Algérie : «Par lettre dont ci-joint copie, M. Mostefaï, député de Constantine, attire mon attention sur la situation d’orphelins musulmans qui se trouveraient sans ressources et sans abri à la suite des événements de mai 1945, et demande la prise en charge par les pouvoirs publics de leur entretien et de leur éducation.

Je vous serais obligé de bien vouloir me renseigner sur les faits signalés et me faire connaître les mesures que vous envisageriez éventuellement de prendre pour remédier à cette situation.»(2) Acculée, l’administration coloniale est tenue de présenter une «situation», même erronée. Ainsi, le 20 août 1946, le préfet de Constantine répond au gouverneur général.

La lettre est frappée du sceau «Secret» : «Additionnellement à mon envoi cité en référence, j’ai l’honneur de vous faire connaître que le nombre d’orphelins musulmans, dont les parents ont été tués lors des événements du 8 mai 1945, s’élève, d’après les résultats de l’enquête que j’ai prescrite, à 1370, se répartissant comme suit : orphelins de père et de mère non recueillis au moment du recensement : 19 ; orphelins de père recueillis par la mère : 642 ; orphelins recueillis par d’autres parents ou amis : 709. En ce qui concerne les 19 orphelins abandonnés, j’avais demandé aux administrateurs des communes intéressées de les rassembler et de les conduire à l’orphelinat de Sidi Mabrouk, à Constantine.

Or, cinq seulement (3 de la commune mixte de Takitount, 2 de la commune mixte de l’Oued Marsa, Aokas) ont rejoint cet établissement. Quant aux 14 autres, des membres de leur famille se sont opposés, au dernier moment, à leur départ, déclarant vouloir les garder et les prendre en charge. Ils ont donné acte de leur engagement.

Il est donc possible d’affirmer qu’actuellement il n’y a pas d’orphelin abandonné.»(3) En dépit des carences d’un recensement sommaire, bouclé en un quart de tour, le préfet de Constantine juge dans sa correspondance du 13 septembre 1946 «inopportun» de procéder à une enquête approfondie susceptible d’établir l’ampleur du cataclysme frappant des centaines de familles disloquées.

Les affirmations de Lestrade Carbonnel seront démenties par l’implacable réalité du terrain où de nombreuses familles flagellées sont obligées de se séparer de leurs petits enfants. Pour illustration, le 17 septembre 1946, «15 orphelins de Chevreul (Arbaoun /Beni Aziz) sont accueillis à la gare d’Oran par plus de 800 personnes. Un cortège de 1000 Algériens les accompagne à travers la ville»(4).

Bouleversée par la situation de centaines d’orphelins dans le désarroi, la militante du PPA, Belgaïd Kheira, plus connue sous le nom de Kheira Bent Bendaoud, se trouvant à l’époque à Constantine, remue ciel et terre pour secourir les victimes. Elle décide de les évacuer vers Oran où ils sont placés dans des familles oranaises.

Bravant tous les dangers, la dame au grand cœur rassemble 45 orphelins de Kherrata, Beni Aziz et Sétif, prend le train en direction d’El Bahia (capitale de l’Ouest du pays) qui réserve un accueil royal aux rescapés. Un des enfants adoptifs de la généreuse créature, Amar Sebia, le premier enfant de Laïb H’mama et Saadi Sebia – laminé lui aussi par le broyeur –, est bien placé pour ouvrir cet autre important chapitre du typhon qui n’a pas ménagé des gamins sans défense : «Militant de la cause nationale, mon père paya le prix fort.

Il est arrêté et torturé à Beni Aziz. Pour des raisons propres à ses bourreaux, il est liquidé le 21 juillet à Sétif où il repose parmi les siens à Sidi Saïd, l’ancien cimetière de la ville. Endeuillée, ma pauvre mère allait juste après faire face à un autre ouragan. Sans nourriture, sans médicaments, elle est incapable de venir au secours de mes jeunes frères, Tahar (2 ans) et Fodil (3 ans). Impuissante, elle voit partir les deux anges, emportés par la faim et la dysenterie. Intervenant quelques jours après la liquidation de mon père, ce deuxième drame l’acheva, la rendant presque folle.

Pour me sauver de la mort, maman se résigne à affronter une troisième et éprouvante épreuve : l’abandon de son aîné par l’entremise d’une adoption. La séparation fut atroce. Je vous laisse imaginer le déchirement d’une maman meurtrie, obligée de céder le seul être cher qui lui restait en vie.» Secoué par une forte charge d’émotion, Amar, dit Mustapha, qui avait à l’époque 4 ans, laisse échapper quelques larmes, puis enchaîne : «Les épouvantables conditions de subsistance des orphelins de la commune mixte attristent un militant de Kherrata.

La situation misérable des enfants ne laisse pas indifférents les nationalistes d’Oran qui se mobilisent. Généreuse à souhait, Kheira Bent Bendaoud se rend à Beni Aziz où elle rassemble un groupe d’orphelins et prend le chemin d’Oran. Une foule immense est à l’accueil à la gare ferroviaire, égayée par les youyous des femmes.

Installé à la médersa de la rue Emile Delord (actuellement Belamri Lahouari) de M’dina J’dida (ville nouvelle), le comité d’accueil dirigé par cheikh Saïd Zamouchi avait pris toutes les dispositions. Douce et attentionnée, ma mère adoptive me place chez les Boukaroucha. Le père, Mohamed, était pompier. L’enfant que j’étais ne s’est jamais douté que son adoption avait causé de graves ennuis professionnels à son nouveau tuteur. Refusant le chantage de son administration, Mohamed est licencié. Son seul crime est d’avoir adopté un enfant du 8 Mai 1945.

Aimant et brave, mon père adoptif Mohamed ne m’a parlé de sa mésaventure que des années après.» Joignant le geste à la parole, ce père de sept enfants me tend une liste de 14 orphelins où son nom figure ; c’est une pièce à charge : «Louisa Rahali (8 ans) est placée chez la famille Kaddour. Belkoya Hamida (13 ans) est prise en charge par la famille Belkheiter. Belaïd Mohamed (13 ans) est confié à la famille Houari Kadiri.

Celle de Fatima Kadiri accueille Yamina, une Sétifienne de 8 ans. Hacen Khessada (12 ans) s’installe chez les Benkoula. La famille Raïs accueille Saouf Turki (12 ans). Une autre famille oranaise s’occupe d’Amirou Seddik (10 ans). La famille Tayeb El Mhadji reçoit Mokhtar Belkacem (12 ans). Une autre famille oranaise se charge de Achour Mohamed (12 ans).

La famille Benabourra accueille Belmerbah Zakia Minina (8 ans). Belmerbah Messaoud (6 ans) est confié à une autre famille oranaise. Belkhiri H’mida (12 ans) est accueilli par la famille Kadiri Abdallah. Nassaar Belkacem (12 ans) intègre le foyer de Houari Nemiche ; ils ont tous été aimés et protégés par Maa Kheira, qui nous a sauvés d’une mort certaine», ajoute Amar Sebia. Pris de frissons, cet homme de 75 ans éclate une seconde fois en sanglots. Le souvenir de la généreuse Kheira, sa deuxième mère, lui rend le sourire : «Issue d’une famille aisée, ma mère adoptive laisse tomber le confort et l’aisance.

Elle va consacrer sa vie à l’éducation et au bien-être des orphelins, ses enfants. Maa (maman) Kheira, que je n’oublierai jamais, était à la fois l’affection et la douceur. Au déclenchement de la Guerre de Libération, elle rallie la Révolution. Son activité sera vite découverte par l’administration coloniale qui l’avait déjà dans le collimateur. Accusée d’actes subversifs, elle est incarcérée puis interdite de séjour à Oran. Cette sentence l’accable.

Placée sous surveillance dans un appartement de La Casbah, la punition n’est pas facile à supporter. Les récurrentes visites d’un de ses enfants adoptifs, Mohamed Achouri de Sétif, atténuent quelque peu ses souffrances. L’éloignement et l’absence de ses enfants se répercutent sur son état de santé qui se dégrade.

Alertés, ses amis d’Oran exposent le problème à un officier de l’armée française. Pour des considérations humanitaires, Mme Kheira rentre au bercail, mais en résidence surveillée. Après des années d’enfermement, elle rejoint son domicile du quartier de Saint Antoine où elle rendra l’âme en 1961, soit une année avant l’indépendance.

J’évoque son souvenir avec une exceptionnelle douceur car elle était notre protectrice.» Le calme de Amar Sebia cède sous un fracassant coup de gueule : «En signe de reconnaissance à une femme qui a risqué sa vie pour sauver 45 orphelins, baptiser une rue, un édifice public au nom de Kheira bent Bendaoud n’est pas trop demander !» Soulignons que les diverses correspondances mettent à nu les manquements de l’administration coloniale empêtrée dans un inextricable écheveau.

Puisque la situation de centaines d’orphelins non «recensés» n’avait pas changé d’un iota, 18 mois après la crevaison de l’abcès. Avouant implicitement que le bilan (1370 orphelins) du premier recensement n’était pas exhaustif, le préfet de Constantine propose une nouvelle enquête, le 27 novembre 1946…

 

Références

1– FROM ANOM (archives d’outre-mer – D’Aix-en-Provence) GGA9H51
2– idem
3– idem
4– idem
5– Chronique d’un massacre 8 Mai 1945 Sétif-Guelma-Kherrara ; Boucif Mekhalid (p. 210)


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