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dimanche, 05 juillet, 2020
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Épicentre de l’épidémie du Coronavirus, Blida se confine : «Le pire est à craindre…»

24 mars 2020 à 10 h 12 min

Centre de l’épidémie du Covid-19, la ville de Blida se porte mal. Elle se confine petit à petit, même si certains de ses habitants restent encore récalcitrants. A l’unité médico-chirurgicale de l’hôpital Frantz Fanon, où 14 patients transférés des établissements de santé de Boufarik, d’El Affroun et Blida, pour détresse respiratoire liée au coronavirus, l’équipe médicale mène un véritable combat contre la mort. Le professeur Rabea Benaida appelle la population «à rester à la maison pour éviter la situation du pire avec le pic qui interviendra dans les trois semaines à venir». Très inquiète, elle explique que cette pandémie «nous réserve des surprises».

Des commerces aux rideaux baissés, les marchés publics fermés, la circulation automobile très fluide et quelques piétons – nez et bouche couverts d’un masque – devant les épiceries faisant leurs emplettes. C’est l’image donnée hier, en ce premier jour de confinement, par la ville de Blida, qui compte le plus grand nombre de personnes affectées par le coronavirus (Covid-19) ou décédées.

La grande agglomération aux senteurs de rose était morose et ne dégageait qu’inquiétude et peur, en ce début de semaine aux horizons incertains. La route vers l’hôpital Frantz Fanon est presque vide. Quelques policiers, dotés de masques et de gants, sont présents au niveau des carrefours boudés par les automobilistes. La vie dans les grandes artères est au ralentie.

Nous sommes à quelques mètres de l’hôpital, où ont séjourné les huit citoyens de Blida décédés du coronavirus. L’odeur de l’eau de Javel agresse les narines alors que les belles allées arborisées de cet établissement, habituellement encombrées par les automobilistes, sont carrément libres. Mais cela n’est pas le cas aux alentours du centre anticancer, où de nombreuses personnes se trouvent à l’entrée ou dans le jardin situé à côté. Le personnel médical est reconnaissable à sa tenue, couleur  bleu ciel, aux masques et aux gants.

A quelques centaines de mètres, nous arrivons à l’UMC (urgence médico-chirurgicale), dédiée aux patients en soins intensifs. Ici, on l’appelle «UMC Coro», un nom qui fait peur. Dehors quelques personnes attendent et des agents de sécurité (portant des masques) veillent à l’ordre. Au rez-de-chaussée, les «tenues bleu azur» (personnel médical) font le va-et-vient, alors que des gens viennent demander des nouvelles, sans aucune protection, de leurs proches opérés et hospitalisés. Les soins intensifs ne sont accessibles qu’au personnel médical.

Nous longeons le couloir qui mène vers le chef de service. Blanc, bleu ciel ou bleu marine, peu importe. L’essentiel est que la bouche et le nez soient bien protégés par un masque. Tantôt au téléphone, tantôt échangeant des remarques et des directives, le professeur Rabea Benaida, assise derrière son bureau, une bavette autour du cou, chapeaute ce service «Coro» qui fait peur.

«Nous traversons une grave crise pandémique»

D’emblée elle nous déclare : «Je n’ai rien à cacher. Il faut que les Algériens sachent ce qui se passe. Nous traversons une grave crise pandémique. Ils ne peuvent nous aider qu’en restant à la maison et en évitant de rendre visite aux malades. Pour leur santé et celle de leurs proches, qu’ils s’abstiennent de venir à l’hôpital.»

Elle répond au téléphone, puis donne des instructions à sa secrétaire portant blouse bleue, masque, bonnet et gants. Elle fixe l’heure d’une intervention chirurgicale urgente, puis poursuit : «Lorsque nous avons reçu le premier malade contaminé par le Covid-19, nous étions tous dans l’expectative. Nous ne savions rien à part aider le patient à rester en vie. Nous commencions à lire, à nous informer sur ce virus et les protocoles de prise en charge. Nous n’avions pas l’habitude de ce genre d’urgence.

Puis, le nombre a augmenté. Toutes les spécialités médicales sont concernées. Le début a été très dur. Il nous arrivait de manquer de bavettes ou de blouses de protection, mais cela est dû à l’organisation. Nous avions eu des cas où après le départ de l’équipe de nuit, celle qui la remplaçait, ne trouvait pas suffisamment de moyens de protection. Pour nous, c’est vital. Pour soigner les malades, les médecins doivent être protégés et en bonne santé. Il y a eu une période de flottement, mais la machine commence à être rodée.

Nous faisons en sorte d’éviter toute rupture en équipement. Je ne vous dis pas que c’est tout beau. Il y a des manques que nous comblons au fur et à mesure.» Le Pr Benaida précise cependant : «Si la situation est plus ou moins maîtrisable aujourd’hui, elle risque de ne plus l’être dans les jours à venir avec un nombre de plus en plus important de malades en détresse respiratoire. Actuellement, nous avons 14 patients admis en soins intensifs. Ils ont été transférés des EPHP (établissement public hospitalier polyvalent, ndlr), d’El Affroun, de Boufarik et de Fabor à Blida.

Notre unité ne reçoit que les cas en détresse de la wilaya de Blida. Nous avons perdu huit malades et rien n’indique que les 14 qui sont sous respiration artificielle s’en sortent, même si un cas a pu survivre à cette rude épreuve et trois patients ont regagné leurs domiciles. Nous avons préparé deux nouvelles structures équipées, l’une de l’ORL et l’autre de la chirurgie cardiaque adulte et enfant, pour qu’elles soient affectées à la prise en charge des détresses respiratoires aiguës liées au coronavirus. Cela élargit nos capacités de prise en charge. Mais si les consignes de confinement ne sont pas respectées, la situation risque d’échapper au contrôle.»

«La situation est grave»

Notre interlocutrice exprime son inquiétude face à «l’inconscience» d’une frange de la société. «Lorsque je vois des chaînes pour le sachet de lait, des regroupements de jeunes dans les quartiers ou en bas des immeubles, cela me fait peur. La situation est grave», dit-elle d’un ton qui laisse transparaître de l’inquiétude.

Nous insistons sur les raisons d’un tel pessimisme, le professeur finit par lâcher, les larmes aux yeux : «Aujourd’hui, j’ai mis ma bavette parce que mon fils de 10 ans m’a fait promettre de la mettre dès que je rentre au service. En plus, j’apprends que mon cardiologue a été déclaré positif. Il y a une dizaine de jours, j’ai été à son cabinet.

Il me faisait des reproches pour n’avoir pas quitté le secteur public. Aujourd’hui, il est déclaré atteint du coronavirus. Il a à peine 40 ans et je ne lui connais pas de maladies chroniques. Il va très mal. C’est pour vous dire que nous ne savons pas ce que nous réserve cette épidémie. Si je m’en tiens au premier patient que nous avons reçu le 10 mars en détresse respiratoire, le pic de cette pandémie, du moins à Blida, sera atteint d’ici trois semaines. Les études sérieuses disent que pour connaître ce pic, il faut 5 à 6 semaines d’attente.

Nous ne pourrons maîtriser la situation que si la population est consciente du danger et qu’elle respecte scrupuleusement le confinement. Il faut empêcher la propagation du virus en restant chez soi. Sinon, nous vivrons le pire dans les jours à venir.» Pour notre interlocutrice, il «est urgent et nécessaire de convaincre les citoyens de la nécessité de prendre au sérieux cette épidémie» qui endeuille et risque d’endeuiller davantage les familles algériennes.

Un appel téléphonique met un terme à notre entretien. Nous quittons le service en laissant derrière nous un personnel médical sur le qui-vive faisant face tantôt à l’agressivité des parents qui veulent à tout prix rendre visite à leurs malades, tantôt à l’inquiétude qui pèse sur sa santé. Dehors, les services d’hygiène multiplient l’arrosage à l’eau de Javel.

Bavette sur la bouche, eux aussi craignent pour leur vie. Il est déjà midi et l’hôpital ne connaît pas l’affluence habituelle, qui coïncide avec le début des visites. Cette place mythique de la ville, «placette Ettoute», semble avoir perdu son âme. On n’y entend plus le bruit des pas des nombreux passants et les cris des enfants pourtant en vacances.

Endeuillée par la perte de huit de ses enfants, la ville de Blida laisse paraître sa tristesse et sa peur. A quelques centaines de mètres, des véhicules dotés de mégaphone sillonnent les rues laissant entendre une voix masculine appelant la population à rester chez elle. L’image est frappante mais combien nécessaire pour faire prendre conscience de ce danger mortel qui guette les habitants.            



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