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dimanche, 13 juin, 2021
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Un 11 décembre mouvementé à Alger : «Nous sommes là, nous existons, nous sommes le peuple !»

12 décembre 2019 à 10 h 18 min

Alger, 11 décembre 2019. 10h15. Belcourt. La marche prévue au départ de la place du 11 Décembre, en contrebas du marché de Laâqiba, s’est ébranlée depuis un petit moment, drainant des milliers de citoyens de toute condition. Les manifestants foncent en direction du Champ de Manœuvres en répétant en boucle un chant qui a très vite pris : «Oh ya îssaba, djabouna 5 diyaba, qolna makache el vote, aliha nehya we n’mout !» (Oh îssaba, on nous a ramené 5 loups, on a dit pas de vote, pour notre cause nous vivrons et nous sommes prêts à mourir).

La foule entonne également : «Echaâb yourid el istiqlal !» (Le peuple veut l’indépendance), «Makache intikhabate maâ el îssabate !» (Pas de vote avec les gangs). A un moment rugit ce cri en écho aux dizaines de chouhada tombés le 11 décembre 1960 sous les feux de la répression coloniale : «Belouizdad echouhada !»

Le cortège traverse le grand boulevard sans heurt. Tout paraît normal. En s’approchant de la place du 1er Mai, un imposant dispositif de police est déployé peu avant le ministère de la Jeunesse et des Sports. Des camions bleus sont alignés sur la chaussée pour bloquer l’accès aux manifestants. Une haie de policiers antiémeute, en casque bleu et matraque, fond sur les marcheurs pour les empêcher de gagner la rue Hassiba Ben Bouali.

Une partie d’entre eux réussit à franchir habilement la première barrière de police. Des cris fusent : «Silmiya, silmiya !» (Pacifique). Une autre haie d’hommes en bleu se forme à hauteur du MJS. Le cortège récupère néanmoins une bonne partie de ses troupes sur la place du 1er Mai. Un autre dispositif hermétique se redéploie et des engins de la police barrent le haut de la rue Hassiba Ben Bouali. Pour contourner le check-point, les protestataires s’engouffrent dans la ruelle située juste derrière le commissariat en hurlant : «Dirouna les menottes, makache el vote !» (Mettez-nous les menottes pas de vote). Des jeunes hurlent : «Houriya !» (Liberté).

Les manifestants rejoignent Hassiba via une autre ruelle. D’autres engins de la police s’empressent de quadriller la grand-rue. Le cortège se reforme et avance de quelques dizaines de mètres avant d’être stoppé net par un nouveau cordon de casques bleus. La foule reste immobilisée un petit moment. Certains manifestants empruntent les escaliers qui débouchent sur la place Hoche, mais le gros des marcheurs reste sur la rue Hassiba. Les frondeurs martèlent : «L’istiqlal, l’istiqlal !» (L’indépendance).

«11 décembre 2019 : indépendance des Algériens»

La marée humaine réussit à forcer le barrage de police et poursuit son avancée, mais guère pour longtemps. Car voilà une autre digue d’hommes en uniforme, encore plus imposante, dressée à hauteur de la place de la Liberté de la presse. La foule se masse à l’intersection Hassiba-Victor Hugo et reste bloquée là. Impossible d’avancer. «Echaâb yourid l’istiqlal !», «Makache intikhabate maâ el issabate !» (Pas de vote avec les gangs), crie-t-on à tue-tête…

Les références au 11 Décembre sont nombreuses sur les pancartes : «Indépendance : le 11 Décembre 1960 de l’Algérie ; le 11 décembre 2019 des Algériens», «Le 11 décembre 2019, continuité du 11 Décembre 1960», «11 Décembre 1960- 11 décembre 2019 : même combat d’un peuple uni et fier de sa révolution pacifique, déterminé à aller jusqu’au bout pour arracher son indépendance. Gloire à nos chers martyrs !»

Un citoyen s’insurge : «57 ans d’injustice, barakat !» Un autre a une pensée émue pour les prisonniers du hirak : «Les détenus d’opinion sont en grève de la faim». Un petit garçon a lui aussi son bout de carton avec ce message touchant : «Ne me laissez pas grandir avec les gangs». Le rejet de l’élection est une fois de plus clairement exprimé : «Le peuple libre veut arrêter cette mascarade et reporter les élections», proclame un boycotteur actif.

Un autre opposant à la présidentielle écrit pour sa part : «Les élections du 12/12, c’est de la corruption politique». Une femme s’est fendue de son côté de ce tendre cri du cœur : «Nous sommes là, nous existons, nous sommes le peuple !»

Quand la police s’amuse à saucissonner les cortèges

Le statu quo dure environ une demi-heure avant que les manifestants se résolvent à emprunter le pentu boulevard Victor Hugo qui offrait l’avantage de ne pas être quadrillé par la police. Et voici la déferlante humaine qui déboule sur la rue Didouche comme les vendredis du hirak. La plupart des magasins ont baissé rideau par précaution.

La foule s’étale sur la chaussée aux cris de «Makache intikhabate maâ el îssabate !», «Oh ya îssaba, djabouna 5 diyaba, qolna makache el vote, aliha nehya we n’mout !» La procession passe par la place Audin occupée par la police avant de déboucher à la Fac centrale puis sur la rue Abdelkrim Khettabi, aux abords de la Grande-Poste. Une nouvelle fois, la police va s’amuser à saucissonner les cortèges. Des cordons se forment et se déforment à chaque fois pour empêcher les manifestants de se regrouper.

12h05. Les forces antiémeute s’emploient à repousser violemment la foule massée à l’orée de la rue Kettabi. Cris. Confusion. Bousculades. Bastonnades. Mustapha, étudiant en droit muni d’un appareil photo, est écœuré. «La police agit aveuglément, n’hésitant pas à violenter des vieilles, des femmes, des enfants… Je n’avais même plus le cœur à prendre des photos. J’étais dégoûté par tant de violence gratuite. J’ai même repris la cigarette», témoigne-t-il, scandalisé, en tirant sur sa clope avant de l’écraser.

Un peu plus tard, nous croisons un citoyen qui a été blessé justement lors de ces mêmes violences policières, la jambe droite langée par des bandages. Il marche difficilement, soutenu par des épaules amies.

Vote satirique dans un bidet de toilettes

12h25. Une colonne de policiers antiémeute lourdement harnachés fond sur la foule en provenance de la place Audin. Ils foncent dans le tas, décidés à disperser la manif à tout prix. Mais les marcheurs résistent. «Ma tekhaf’ch !» (N’aie pas peur), lâche une femme. «Pouvoir assassin !» crient les protestataires.

12h41. Min Djibalina retentit en chœur. Chair de poule. Un jeune lance : «Dirou wech edirou makache el vote !» (Quoi que vous fassiez, il n’y aura pas de vote). Bientôt, la foule massée près de la Fac centrale est tenaillée par deux cordons de police de plus en plus rapprochés. Une autre escouade accourt par la rue du 19 Mai 1956, avant de former une haie hermétique à hauteur de l’entrée principale de la Fac centrale. Mais cela n’empêche pas les manifestants d’affluer de toutes parts. Ils continuent à lancer leurs clameurs irrévérencieuses dans une ambiance festive.

Rue Arezki Hamani (ex-Charras), un groupe de citoyens s’est même amusé à organiser une parodie d’élection devant une benne à ordures. Ils invitent des électeurs tout aussi loufoques à glisser leur bulletin dans un… bidet de toilettes sur lequel est marqué : «12/12/2019 : on vote ici».

Les passants se prêtent volontiers au jeu. L’un des préposés à ce vote satirique prend la presse à témoin : «Hé, les journalistes, notre élection est transparente n’est-ce pas ?» s’esclaffe-t-il. «C’est tout ce qu’ils méritent», assène un vieux monsieur avant de jeter son bulletin dans les toilettes sous les hourras du public. L’un des animateurs de cette opération cocasse, digne d’une performance artistique, appelle les «votants» à accélérer la cadence : «On a un dépouillement à faire, grouillez-vous !» A la fin de l’opération, le numéro se conclut par un autodafé des bulletins, qui sont brûlés dans le bidet. Un nuage de fumée monte comme pour singer l’écran de fumée du 12/12…


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