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Mohamed Moulfi. Professeur de philosophie : «La démocratie est inconcevable sans l’Etat de droit»

25 août 2019 à 10 h 00 min

Mohamed Moulfi est professeur de philosophie à l’Université d’Oran l Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont le dernier s’intitule Philosophie et civilisation. Considérations sur l’idée d’Occident, 2019, mais aussi de nombreux articles, dont «Geophilosophy and Revolution» in Gilles Deleuze .

Il nous livre dans cet entretien sa vision sur le hirak, d’abord en tant que citoyen, ensuite en tant qu’intellectuel interpellé par certains aspects de ce mouvement.

 

En tant que philosophe, quel regard portez-vous sur le hirak ?

Je crois pouvoir m’exprimer aussi comme un citoyen avec ses fiertés et ses désenchantements, avec un vécu au plus près des engagements et des aspirations pour son pays. Quant à ma sensibilité du métier, j’étais littéralement saisi par ce qui est devenu l’hymne du hirak, Liberté de Soolking : «Paraît que le pouvoir s’achète, liberté, c’est tout c’qui nous reste.» L’idée m’a fortement interpellé ; elle condense les attentes de l’Algérie en mouvement.

Le mot révolution revient souvent pour qualifier le mouvement, mais il ne fait pas l’unanimité. Qu’en pensez-vous ? Sinon, le hirak est-il un concept nouveau ?

Ce mouvement politico-social fantastique, animé essentiellement par la génération post-vérité, dite génération 2.0, sous le regard et l’encouragement actif de leurs parents et de leurs grands-parents, et même souvent de leurs enfants, avec la participation des icônes de la Révolution, cible le commencement de ce qui est possible de réaliser : l’irruption du nouveau. Et c’est fondamental. Platon l’évoquait déjà bellement : «Le commencement qui, lorsqu’on s’y installe à la façon d’une Divinité, est le salut de tout le reste.» La jeunesse algérienne, dont on disait naguère qu’elle était dépolitisée, apathique, inconsistante, oublieuse et sans mémoire, l’a voulu ainsi : elle fait aujourd’hui, comme elle le faisait peut-être avant en silence et avec une certaine pudeur, preuve d’une conscience et d’une maturité politiques redoutables : elle veut libérer la liberté. Quelle grandiose tâche ! Donc, révolution ou pas, hirak ou insurrection, cela dépend de la perspective. C’est la perspective heureuse et heurtée de tous les surgissements, de tous les possibles, qui fait au fond la révolution. Son branle-bas se justifie du droit à l’insurrection anti-autoritariste, découlant lui-même du droit à l’existence, et accessoirement du droit de détresse, comme l’aurait dit un Hegel, admiratif de 1789, ce «superbe lever de soleil». Ce dernier droit est, en l’occurrence, le droit à la récupération de la chose aliénée. Pour tout dire, la révolution est l’acte urgent de la refondation – exigence du hirak, d’une nouvelle République – en recadrant les notions de légalité et de légitimité.

Un des slogans ayant attiré votre attention est en rapport avec le concept de liberté. A-t-il une signification particulière en Algérie et particulièrement en ce moment ? Peut-être aussi au regard de l’histoire et le prix payé au fil des siècles…

Oui, en effet. En écrivant une page extraordinaire du récit national, le vendredi 22 février 2019 inaugure de manière stupéfiante un mouvement historique exceptionnel sous le signe d’un audacieux «Libérez la liberté !» L’aggiornamento, qui habitait depuis déjà longtemps les consciences, met fin à une longue torpeur aliénante. Il est vrai que l’imperium de l’ancien régime ne pouvait plus perdurer, parce qu’il n’avait pas su conquérir plus tôt et à temps, par une politique juste, l’affection de ses gouvernés. La libération de la liberté est désormais l’affaire de la subjective pratique politique qui veut paradoxalement que pour apprendre la liberté, il faut être libre, selon Kant. La liberté a partie liée avec la révolution, comme principe du nouveau et du nécessaire. Et ce paradoxe semble justifier l’imprescriptibilité du droit à la révolution et celle de la liberté.

Vous semblez également avoir retenu un autre slogan : «Un seul héros, le peuple !» Un message visiblement très fort d’un peuple qui n’admet pas facilement de tutelle. Qu’en est-il à votre avis ?

Oui. Le clin d’œil renvoie au mot d’ordre historique de la Révolution de Novembre 1954. Il se veut la réaction au sentiment profond d’une frustration. Cri du cœur, il pointe la réappropriation nécessaire et urgente de la gloire du peuple dépossédé de ses trophées et de ses faits de guerre de Libération, de ses combats séculaires pour un droit à l’existence. De ce peuple entier, en effet, s’est peu à peu détachée, pour s’en éloigner ostentatoirement, une caste politico-aristocratique creusant davantage le dépréciatif vieux clivage entre le peuple, alias la populace-multitude, et une minorité, détentrice de pouvoir et de fortune. Encore que le mot «peuple» ne prenne son sens que dans le complexe sémantique qu’il désigne dans des rapports entre nation, population, Etat, etc., historiquement déterminés. Il peut s’opposer encore aux sages, aux habiles, aux vertueux, pour finir dans l’opposition prosaïque entre les grands et les petits.

Mais le comble de la longue différenciation survenue hic et nunc a indécemment abouti au sacrilège d’accorder la distinction de quasiment envoyé de Dieu au déjà-gouvernant, candidat au 5e mandat présidentiel. Cet état de choses est impudemment immoral, et l’immoral en politique produit l’impolitique, sachant que la morale doit aussi être dans le gouvernement des nations. Un testament historique avait pourtant précédé la longue séquence de cette mise en scène, pour le moins pathétique, testament de ceux qui se sont acquittés de leurs obligations patriotiques avec humilité. Ils avaient produit et préservé les ambitions de la nation : militants du Mouvement national, chouhada, moudjahidine, patriotes et dirigeants sincères.

Aussi le slogan clamé ne vise-t-il pas seulement le rapatriement de l’héritage proprement épique exploité par un pouvoir tautologique, tirant de lui-même sa propre légitimité, il est l’invite explicite à repenser la politique et sa pratique comme principe de l’améliorable et du perfectible, rôle par excellence de l’Etat dans un fonctionnement syntagmatique. Faute de quoi le pouvoir pervertirait l’Etat dont la nature, la fonction et l’édification seraient dévoyées. Aujourd’hui, ce détournement se doit d’être renversé. Le pouvoir politique s’en trouvera évidemment transformé : la «gouvernementalité» ou le gouvernement des hommes et des choses, au sens classique du terme, sera accepté dans la définition de la Res publica, objet par excellence du politique comme domaine de l’agir en commun, de la liberté et de la recherche du consensus.

Quant à l’Etat de droit, il exige toujours plus de démocratie, avec plus de démocrates, condition sine qua non de son effectivité, et où la hiérarchie des normes juridiques limite la puissance de l’Etat et sa gewalt (violence, force) selon Hans Kelsen. L’idée d’Etat de droit, antérieure à la formule elle-même, désigne d’abord un Etat qui respecte la loi. La démocratie est désormais inconcevable sans l’Etat de droit, son corollaire consubstantiel.

La tentative de passage en force du 5e mandat a été ressentie comme une humiliation qui a généré de l’indignation. Cet aspect psychologique est-il le facteur déclencheur du mouvement ? Les deux termes étant désormais connotés, le premier pour la révolte des Tunisiens et ce qui s’en est suivi dans la sphère dite arabe, et le second pour les mouvements éponymes initiés en Occident…

L’absence d’un vécu de pleine liberté et la conscience de son nécessaire usage libèrent immanquablement, tôt ou tard, le désir puissant d’exister. A l’origine de deux affects que sont la joie et la tristesse, ce vécu a constitué le lieu du conatus, cette forte volonté du dépassement de la souffrance qui fut jusque-là, hélas !, écrasante, «annihilante» et décourageante. Une lugubre pratique s’était en effet partout installée pour transformer insidieusement la noble politique (Politikè) en cet exécrable exercice vénal, enterrant durablement la chose publique sous le diktat d’une ploutocratie sortie miraculeusement de nulle part en vingt ans. Le pathétique et le malaise du ridicule, risée et absurde à la fois, ont neutralisé évidemment toute considération, toute autorité et toute confiance. L’accablement était fort. La situation est devenue juste révoltante, parce qu’elle s’est faite pénible, comique et donc foncièrement intolérable. On a atteint l’inacceptable dont les contenus affligeants allaient du spectacle du cadre du Président aux violences de l’argent, de la rapine et de l’anomie, à la tragédie de la harga et de la hogra, à la généralisation et l’intensification de la corruption, aux incohérences du fonctionnement des appareils de l’Etat, aux ravages de l’institutionnalisation de la dérogation, etc.

Le slogan «Yetnahaw gaâ» a fait le tour du monde (sur la Toile). Cette façon de voir les choses est-elle inédite dans l’histoire du pays ?

Assurément. Yetnahaw gaâ, au ton hardi et badin, assigne, me semble-t-il, à cette révolution pacifique et du sourire un caractère «dégagiste» radical, assumant l’engagement sûr du frayage démocratique en cours. Le mot d’ordre enjoint un indispensable réenchantement de la société algérienne. Par des expériences novatrices et enthousiasmantes tracées dans l’inouï, l’inédit, le sans précédent, le jamais-vu de ces vendredis exceptionnels, pleins de charges conjoncturelles et de changements concrets, produisant forcément du nouveau pour convertir l’indignation en changement politique. Autrement dit, l’apparente radicalité du slogan est dans la redoutable crainte de l’éternel retour du même. Le système, c’est aussi l’esprit de système autrement plus pernicieux. Place donc au sujet historique, au centre de cette dialectique contemporaine de l’obéissance consentie et de l’insurrection reviviscente, mais où pourrait surgir, comme un supplément d’âme décisif, la némésis, cette juste colère. D’où la radicalité annoncée qui se veut en fait l’affermissement du frayage démocratique qui pourrait aussi, in fine, faciliter l’accommodation de l’état politique à l’état social, les faits aux idées, les lois aux mœurs, etc. Transformation de l’Etat, donc.

Cela nous amène à poser la question de la sortie de crise. Comment appréhendez-vous cette problématique ?

L’essentiel, le cap démocratique, déterminera les médiations et les articulations politiques où se croiseront et se problématiseront les catégories et les thèmes fondateurs : droit, lois, institutions, vertu, justice, République, gouvernement, démocratie, liberté, égalité, citoyenneté, fraternité, etc. A cet égard, pour peu que le climat politique s’apaise, l’intelligence de la situation du pays et le pragmatisme des différentes parties en présence sauront concrétiser la germination et la conduite d’une société démocratique.

Des initiatives politiques se font de plus en plus jour. Les frémissements politiques augurent une issue démocratique irréversible pour l’intérêt du pays, pour ce peuple tenace et orgueilleux, resté malgré tout debout après tant de supplices, de martyre et de désespoir. D’ailleurs, dans cette endurance se mêlent la sublimation de son destin et l’effigie performative de ce qu’il aime par-dessus tout : l’Algérie. Friedrich Hölderlin ne s’y trompait pas en disant que «si les peuples somnolaient, la chance a voulu qu’ils ne s’endormissent point».

Quel rôle peuvent jouer les intellectuels comme vous (universitaires, sociologues, anthropologues, historiens, etc.) ?

On compte aujourd’hui des centaines d’articles, d’entretiens, d’émissions de radio et de télé, d’innombrables posts sur les réseaux sociaux et quelques ouvrages. Bientôt, des numéros spéciaux de revues et peut-être même des films et des documentaires seront dédiés au hirak. Le foisonnement d’interventions donne lieu à un nombre incalculable d’approches de spécialistes, d’attitudes et de jugements. Une querelle des interprétations est inévitable.

Le florilège, sans prétention à l’exhaustivité des thèses proposées, pourrait donner ceci : l’idée de révolution fait retour dans les peurs et dans les espérances des gouvernés. Le 22 Février est une ligne d’horizon esquissée entre le présent et les plissements du passé. Le hirak est aussi incarné par des figures d’intellectuels, d’étudiants, de journalistes, d’activistes politiques, de militants des droits de l’homme, de féministes, de syndicalistes, etc., tous partisans de l’émancipation et de la démocratie. Et, contre le trop long retrait du politique, chacun y va de son manifeste. Leur devoir est de commencer – ce qui est toujours une manière de continuer – d’amorcer un commencement ou un recommencement universel de la fin d’un certain cynisme politique contre lequel il ne faut jamais oublier ce que Victor Hugo, le poète-député, craignait au plus haut point : c’est «par la chute de la liberté que (les) calamités entrent dans un pays».     

 


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