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4 mandats et des départs par milliers

Harraga sous Boutef : et la part du «système» ?

22 janvier 2019 à 11 h 10 min

Le ministère de l’Intérieur vient d’organiser un forum de deux jours sur les harraga avec ce slogan : «L’avenir de nos enfants, une responsabilité partagée». Noureddine Bedoui a avancé à cette occasion des chiffres pour le moins inquiétants : rien qu’en 2018, les corps de 119 harraga ont été repêchés sur nos côtes, tandis que 96 autres sont portés disparus. En outre, «4000 migrants ont été sauvés en mer», a-t-il ajouté.

Le sociologue Mohamed Saïb Musette a complété le tableau avec d’autres chiffres, ceux notamment de l’agence européenne Frontex : «Il est fait état d’une augmentation en 2017 du nombre de migrants algériens, qui a atteint les 25 000, avec un pic de 500 personnes arrêtées mensuellement», a-t-il indiqué. «Frontex nous apprend qu’il y a 5000 expulsés par année vers l’Algérie», rapporte le sociologue.

A l’horizon 2050, «les prévisions de Frontex font état d’un nombre de 700 millions de personnes qui vont quitter leurs pays, dont 32% sont Algériens», a-t-il souligné (voir El Watan du 20 janvier 2019). A ces chiffres qui ne concernent que l’émigration irrégulière, il convient d’ajouter les autres «saignées», notamment le départ massif des cadres, des médecins, des ingénieurs, des informaticiens…

«Près de 4000 candidats médecins spécialistes ont postulé cette année pour le départ à l’étranger», a alerté le président du Conseil national de l’Ordre des médecins, le docteur Mohamed Bekkat Berkani, en faisant remarquer que «le Conseil de l’Ordre est pris d’assaut pour leur délivrer les attestations d’exercice et les certificats de bonne conduite professionnelle exigés dans le dossier», (El Watan du 16 janvier 2019).

A qui la faute ?

Dans l’énumération des facteurs qui ont favorisé «el harga» ces dernières années, M. Bedoui a pointé en premier lieu le rôle de Facebook et compagnie : «Les réseaux sociaux sont devenus l’espace de prédilection pour les passeurs qui les utilisent pour promouvoir leurs services et chasser leurs victimes innocentes en se cachant derrière des pseudonymes sur des pages Facebook sur lesquelles ils incitent les jeunes à la harga en leur proposant des périples fatals contre des sommes d’argent considérables», a-t-il assuré, précisant que 51 pages ont été identifiées sur les réseaux sociaux comme «faisant l’apologie de ce phénomène».

Le ministre de l’Intérieur a également évoqué ce qu’il a qualifié de «traitement inconvenant» de «certains médias». «Certaines parties recourent aux médias pour tenir des discours de démoralisation, de frustration, de désespoir et d’incitation à la harga à travers des messages creux incitant à l’aventure et la mort», a-t-il soutenu. Ce point portant sur le rôle des médias a d’ailleurs été assez commenté sur les réseaux sociaux justement.

Notre confrère Khaled Drareni y est revenu sur sa page Facebook en apportant cette clarification : «Le ministère de l’Intérieur m’a invité à participer au Forum national sur le phénomène de la harga samedi 19 janvier au Palais des nations. Lors de l’atelier consacré aux médias, j’ai dit au ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, que notre rôle en tant que journalistes n’était pas de sensibiliser sur ce phénomène mais uniquement d’informer.

Pour moi, il n’y a pas eu de polémique mais un débat.» Le représentant du gouvernement a aussi mentionné la musique où le thème de l’exil, «el visa», «el harba», a toujours été revendiqué passionnément, particulièrement dans le répertoire raï.

M. Bedoui croit ainsi y déceler une influence néfaste en attirant l’attention sur «la dangerosité de certains espaces qui sont exploités pour la promotion de chansons de jeunes pleines de frustration et de désespoir», estimant que leurs «auteurs ne sont pas conscients de l’ampleur de leur danger».

Un tiers de l’Indépendance sous Bouteflika

Il y a beaucoup à dire sur l’émigration, et les raisons de partir sont aussi nombreuses que les Ulysse des temps modernes. Mais si l’on se donne la peine de regarder les choses d’un peu plus près, et si l’on observe tous ces élans migratoires, pêle-mêle, que ce soit par la voie légale ou illégale, on ne peut décemment pas ne pas interroger la part de responsabilité de nos dirigeants dans cette «hémorragie démographique».

L’Algérie indépendante a 57 ans, bientôt 60, dont le tiers a été «consommé» sous l’ère Bouteflika. Rien que ce fait mérite réflexion.

Certes, on ne peut pas tout mettre sur le dos du Président sortant. Il serait excessif et malhonnête de lui faire porter le chapeau pour tout ce qui ne va pas dans notre pays.

A contrario, on ne peut pas occulter l’impact du «système Bouteflika» dans la désespérance généralisée qui s’est installée dans le pays, poussant ses jeunes, ses talents, ses cadres à fuir massivement le pays.

Sans tomber dans le «jeûnisme», il est légitime de se poser également la question si la «gérontocratie» au pouvoir n’est pas anachronique avec la société, ses aspirations, ses modes d’expression, ses codes…

A tout le moins, c’est une hypothèse de travail à prendre en compte. Tout bien considéré, il tombe sous le sens que l’autoritarisme dominant n’est pas une variable anodine.

Il est au bas mot responsable du sentiment d’enfermement qui pousse toutes ces énergies vives à chercher obstinément à se réaliser ailleurs, à partir dans une quête désespérée d’autres possibles, quitte à jeter son fardeau à la mer et confier ses rêves fracassés aux abysses. M. Bedoui a détaillé les efforts qui ont été consentis pour permettre aux jeunes d’améliorer leur condition.

Il a cité tous les dispositifs qui ont été mis en place pour donner envie aux jeunes générations de rester au pays.

Il a parlé du quota de «40% de logements sociaux destinés aux jeunes de moins de 35 ans, des dispositifs incitatifs à la microentreprise et l’entrepreneuriat, comme les crédits sans intérêt, etc., qui évitent à nos enfants de privilégier le voyage de la mort».

Mais force est de le constater : ces mesures ont montré leurs limites car non inscrites dans un projet global plus ouvert, audacieux, généreux, qui laisse les talents s’exprimer, permettant une réelle participation des jeunes à la vie publique, dans les institutions, les instances élues, le management des grandes entreprises, au sein de l’armée, dans les hautes sphères aussi bien qu’à l’échelon local…

Comparaison n’est pas raison dit l’adage, c’est tout à fait vrai, mais le fait mérite au moins d’être médité : en France, à peine une année après l’élection du président Macron, le mouvement des «gilets jaunes» est venu lui signifier la fin de sa période de grâce et lui annoncer que son «crédit politique» est épuisé. La longévité du système Bouteflika commence sérieusement à peser pour tout le monde. Et ceux qui s’acharnent à prolonger indéfiniment la gouvernance du président-fantôme sont les «premiers passeurs».

La réponse cinglante de Kamel Daoud à Bedoui

Dans une chronique intitulée «Lettre ouverte à Bedoui, l’autre passeur», parue dans Le Quotidien d’Oran d’hier, Kamel Daoud répond point par point aux arguments du ministre de l’Intérieur : «Les Algériens ne partent pas à cause des réseaux sociaux, écrit-il. Ils partent parce que ces réseaux leur permettent le peu de liberté qui reste dans ce pays (…).

Les réseaux donnent à respirer, à voir, à rêver et à se rencontrer (…). Le reste est sous contrôle, il y faut un argument, une autorisation, de la soumission, la DRAG, le wali, l’imam, le ‘‘Secteur’’ et les Renseignements généraux. Alors les Algériens se replient sur les réseaux. Donc si les réseaux les aident à partir, c’est que vous et votre département ne les laissez pas respirer Monsieur Bedoui.

Ce n’est pas la faute aux passeurs, mais la faute aux bloqueurs.» S’agissant des chantres de l’exil pris pour cible, Kamel Daoud riposte : «Ils chantent une partie de vos œuvres. Ils sont plus sincères. Des Algériens partent justement parce qu’on ne chante pas, on ne danse pas, on ne nage pas, on n’est pas heureux (…).

Vous faites partie de cette génération qui ne sait pas que le loisir est un impératif de stabilité et qui croit que remplir un intestin suffit pour rendre heureux et donner du sens à l’indépendance.» L’auteur de Meursault contre-enquête ne décolère pas : «Les gens partent par barque et vous en parlez. Mais ils partent aussi en cadres, universitaires, chercheurs, élites.

Car ce système n’aime pas les élites. Il les chasse. Les humilie. Si aujourd’hui on a des milliers de médecins qui partent, c’est parce que ces médecins ont été matraqués, sous votre règne de ministre de l’Intérieur et l’histoire se souviendra longtemps de cette harga dont vous êtes le passeur.» Pour Kamel Daoud, «un pays n’est pas uniquement un drapeau mais aussi du sens et du bonheur. La possibilité d’un rire et d’une réussite, un rêve algérien.

Quand on offre comme modèle de politique l’usage du cadenas, la chaloupe devient un horizon sain». Et de marteler : «Cessez le déni, rechantez, si vous en avez le courage, cette terre, donnez du sens, laissez vivre, laissez créer, laissez parler, laissez filmer, laissez écrire, laissez respirer. Des gens sont morts pour qu’on soit libres, pas pour qu’on finisse enfermés.»


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