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Télé publique : quand on gratte un peu le vernis…

04 juillet 2019 à 8 h 05 min

C’est toujours difficile, et aussi subjectif, de parler de sa corporation. Encore plus délicat de la critiquer. Que nos confrères de la Télévision nationale nous excusent, notamment ceux – ils sont nombreux – qui restent attachés à leurs valeurs éthiques et déontologiques, mais il est pratiquement impossible de passer sous silence l’égarement actuel de ce média public érigé en institution sur lequel beaucoup d’espoirs étaient fondés pour accompagner le mouvement insurrectionnel citoyen.

Force est de reconnaître qu’en plein combat pour la démocratie et alors que la mobilisation citoyenne reste intraitable sur l’absolue nécessité du changement du système, à laquelle prennent part, avec la même détermination, toutes catégories sociales et professionnelles confondues, dont celle représentant le secteur de l’information et de la communication, l’EPTV choisit son moment pour se faire remarquer, non seulement par une absence totale de solidarité envers une dynamique populaire qui s’est fixé comme objectif de faire triompher l’axe du bien sur l’axe du mal (pour paraphraser le regretté Abderrahmane Mahmoudi), mais aussi par une posture antagonique qui l’a faite carrément basculer dans l’adversité.

Tous les observateurs avertis diront de la télé publique qu’elle est en train de jouer dangereusement la carte de l’incompatibilité (de l’hostilité ?) avec le hirak en dénaturant d’abord l’essence philosophique et militante de celui-ci, et en dévoyant ensuite sa raison d’être qui est de se mettre au service des citoyens et non d’un pouvoir manipulateur, aussi puissant soit-il. Si ce média lourd est aujourd’hui plus qu’hier dénigré de manière très violente par la rue, c’est qu’il a franchi toutes les lignes de l’entendement en versant, souvent avec une expression sadique, dans la propagande la plus détestable, voire dans la désinformation et l’intox par lesquels on veut détruire le souffle révolutionnaire du hirak, ou à tout le moins le diaboliser pour mieux le domestiquer.

Dans cette entreprise de sape qui est téléguidée par les cercles occultes – la fameuse boîte noire qui transmettait les ordres à partir de la présidence de la République au temps de Bouteflika étant passé depuis entre les mains du pouvoir militaire – ce sont les journalistes sur les milliers de travailleurs parmi les fonctionnaires et les techniciens que compte l’entreprise (5000 environ) qui sont les plus exposés à la vindicte populaire parce qu’ils sont directement associés à l’information qui est diffusée, même si dans la majorité des cas ils ne sont pas responsables de son contenu.

Et encore plus exposés viennent ceux qui passent à l’écran lors des journaux télévisés pour gérer l’actualité. Dans le cas du rapport didactique avec le hirak, ce sont ces derniers en première ligne qui soulèvent l’ire des Algériens en raison de leur éloquence simulée à ne pas respecter fidèlement le caractère des événements tels qu’ils se déroulent, et en allant jusqu’à, comme il est dit plus haut, user de ficelles démagogiques pour travestir de façon grotesque les faits en leur donnant une orientation tout à fait contraire.

Avec cet art consommé de transformer, par des formules usitées jusqu’à la corde, une opposition en une adhésion aux thèses du régime qui ferait pâlir les rares chaînes de télévision staliniennes encore en exercice dans le monde. L’affaire de l’emblème amazigh créée de toute pièce par les serviteurs du régime est là pour confirmer que non seulement le service information de l’Unique est déconnecté de la réalité politique et identitaire du pays, mais qu’il participe avec une complaisance certaine à la déformer, même si intérieurement on n’est pas d’accord avec le message envoyé. Dans cette optique, c’est la famille des journalistes dans son ensemble qui est donc dans le collimateur, bien qu’en son sein tous ses membres ne soient pas animés par les mêmes convictions, les mêmes motivations.

Si c’est un secret de Polichinelle de dire que la Télévision publique – dans laquelle le service de l’information est le plus convoité – est depuis la nuit des temps sous le contrôle du pouvoir politique en place, il reste que l’allégeance des hommes de presse aux cercles du pouvoir qui a atteint des records depuis que l’institution militaire est devenue le centre de décision après la chute de Bouteflika, n’arrive pas à passer au sein de l’opinion publique dès lors que le flambeau de la flamme révolutionnaire doit – si on est convaincu bien sûr – être repris là où l’ancien système avec ses hommes et ses structures sévit encore.

Pourquoi l’influence du hirak a été pratiquement insignifiante dans cette institution, où pourtant l’esprit frondeur quoi qu’on dise existe comme partout ailleurs dans la société algérienne. Pourquoi donc ça ne «bouge» pas dans cette boîte qui a choisi, malgré elle, de ne pas prendre le risque de bousculer ses traditions et son jeu d’alliance contre nature ?

A cette question, Mohamed Meghraoui, le chroniqueur de la chaîne privée de Amel TV installée à Paris, apporte peut-être un fragment de réponse pour avoir été longtemps un journaliste de l’ENTV, en laissant entendre que c’est un certain «confort matériel» qui est, dans bien des cas, à l’origine du phénomène de soumission que nous connaissons. «Il faut comprendre, dit-il, avec l’assurance de celui qui sait de quoi il parle en parfait connaisseur des coulisses de la maison, que le salaire mensuel des journalistes classés au bas de l’échelle dans cette entreprise est tout simplement mirobolant».

Et que, ajoute-t-il, de surcroît, la plupart des «barons» qui dominent la sphère informative de l’intérieur sont versés dans les affaires dites concomitantes. Selon le chroniqueur, il existe une interaction presque naturelle entre la profession et le monde des affaires qui agit d’une manière ou d’une autre sur les valeurs déontologiques des hommes de presse. Il révèle ainsi que de nombreux «pontes médiatiques» de l’EPTV, alors que leurs salaires sont assurés, font travailler leurs propres boîtes de communication avec l’argent de l’Entreprise mère à laquelle ils refilent leurs produits médiatiques grâce à des contrats jamais dénoncés.

On apprend dans le tas que l’ancien DG, Toufik Khelladi, faisait lui-même tourner la société de son épouse versée dans l’événementiel en lui ouvrant tous les marchés juteux que peut susciter la télévision. Avant lui, son prédécesseur, HHC, utilisait les mêmes procédés avec sa boîte de communication ouverte à Paris. Lorsque les premiers responsables donnent l’exemple, le reste suit…

C’est dire qu’avant de se consacrer au métier, la course à l’enrichissement parallèle a toujours été une compétition qui n’étonne personne. C’est dans ce magma où l’argent prend le dessus sur la morale que sont recrutés finalement les hommes liges qui font le lit du système. Mais il faut se garder de généraliser, car tous les journalistes ne se donnent pas à ce genre de pratiques. Ils sont justes minorisés et neutralisés par le même système sur lequel visiblement le mouvement n’a pas encore de prise. En conclusion, derrière la vitrine, le spectacle n’est pas beau à voir… quand on gratte un peu le vernis.


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