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Quand le Parlement européen secoue le cocotier

05 décembre 2020 à 10 h 13 min

Pourquoi la résolution adoptée par le Parlement européen concernant les atteintes aux droits de l’homme et aux libertés en Algérie a-t-elle réussi à provoquer à ce point le courroux des dirigeants algériens ?

A-t-elle failli aux principes fondamentaux de la vérité, de la transparence, ou tout simplement de l’objectivité pour susciter un tollé d’indignation et de colère d’une ampleur inimaginable, peut-être rarement égalé et ressenti à ce jour dans les relations qu’entretiennent l’Algérie et l’institution européenne ? Des cris d’orfraie qui en disent long sur le désarroi qu’elle a créé.

Une chose est sûre, le document voté à une très large majorité dans l’hémicycle strasbourgeois a fait l’effet d’un séisme, créant comme un vent de panique au sein de l’establishment national, un branle-bas inhabituel au point de pousser nos instances à se dresser en force et en rangs serrés pour crier à l’infamie, et bien sûr – riposte classique – à l’ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain.

Toutes les voix pouvant les représenter ont été mobilisées pour fustiger de la manière la plus violente qui soit la position des euro-parlementaires comparée ici à une intolérable immixtion. De la présidence de la République au ministère des Affaires étrangères, du Sénat à l’Apn, en passant par les ministères régaliens, dont bien sûr celui de la Communication, et évidemment tous les partis, organisations de masse et médias inféodés au régime, toutes ces représentations publiques et parapubliques se sont donc accordées à tirer à boulets rouges sur le Parlement européen, sans toutefois prendre la peine d’expliquer aux Algériens les véritables motivations de leur indignation, et notamment la nature des outrages contenus dans la fameuse résolution.

Qu’est-ce donc qui se trouve à la base d’une réaction aussi épidermique qui veut à tout prix présenter l’institution européenne comme un instrument de déstabilisation entre les mains de lobbies revanchards, ciblant tout particulièrement notre pays dans un contexte géopolitique et géostratégique qui revient comme un leitmotiv dans l’argumentaire de défense ? Les critiques adressées à l’Algérie sont-elles infondées, des contre-vérités à desseins inavoués ou un simple fantasme de tuteurs autoproclamés, comme l’a souligné une personnalité politique proche du sérail ? Pour implacable, sévère et excessif qu’il puisse être, le réquisitoire du Parlement européen, faut-il le savoir, est l’aboutissement d’une longue inspection menée sur la base de faits avérés, de rapports argumentés et de compilations de presse appuyant la véracité des sujets traités.

Quand les parlementaires européens, qui sont les représentants élus des peuples européens et non des Etats européens, planchent par le biais de leurs commissions spécialisées sur les problèmes des atteintes aux droits de l’homme et aux libertés, elles le font avec un sens certain de la responsabilité dans le strict respect des accords signés avec les pays qui se sont engagés à défendre chez eux ces principes sacrés de la démocratie.

Ceci pour dire qu’à partir du moment où ces pays ont accepté de ratifier ces accords, ils sont en droit de se remettre à l’observation du Parlement européen et, par conséquent, aux appréciations les plus objectives qui en découlent. Dans le cas présent, la résolution qui vient d’être adoptée fait état de graves atteintes aux libertés, dont celle de la presse et des droits de l’homme, illustrées par l’incarcération massive de détenus d’opinion, de journalistes, d’activistes politiques, de jeunes blogueurs, dont le seul crime a été de militer pour le hirak.

La question est de savoir si ces atteintes répertoriées et identifiées dans le document approuvé par les députés européens à partir de rapports, analyses, exposés, révélations, déclarations, témoignages, enquêtes, et toutes formes de correspondances relatant des actes d’autoritarisme avéré menant vers le déni de justice et l’abus de pouvoir ne sont qu’une grossière tentative de créer le trouble dans un pays fragilisé qui traverse des moments difficiles mais qui refuse de se soumettre au nouvel «ordre mondial» ?

L’Algérie serait ainsi considérée comme un pays à part si on suit le raisonnement de nos dirigeants, et nombreux seraient les ennemis qui veulent le casser. Une mystique qui prêterait à rire si elle n’était pas prise au sérieux, faisant de lui le nombril du monde, jalousé de partout. Côté officiel, il n’y a aucun doute que le parti pris du Parlement européen, qui aurait même choisi son timing pour agir, est trop flagrant pour le considérer comme une simple opération de «contrôle» ayant pour vocation d’aider à corriger certaines erreurs, parfois inéluctables, dans le processus de démocratisation de la société entrepris dans le cadre de «la nouvelle Algérie».

En gros, nos dirigeants réfutent catégoriquement les dénigrements qui leur sont destinés sous forme de sanctions ou de procès d’intention, et maintiennent mordicus leur position selon laquelle il n’y a aucun prisonnier politique dans les prisons algériennes, alors que les libertés individuelles et collectives, la liberté syndicale, des associations, et celle de la presse sont totalement garanties.

C’est le discours surréaliste qui est tenu lorsque l’étau se resserre et que le ministre de la Communication rappelle en toutes circonstances. Que faut-il en déduire, sinon qu’il y a une grosse part d’artifices et d’hypocrisie dans les propos de nos instances, confirmées du reste par les répliques contradictoires des quelques partis d’opposition qui subsistent encore, d’une large frange de la population qui vit quotidiennement dans sa chair la réalité des agressions à la dignité humaine, et des comptes rendus de la presse non soumise à la caporalisation du système qui fait de son mieux pour dénoncer son étouffement programmé et autant que faire se peut les dérives antidémocratiques. Entre l’attitude des gens du sérail, qui font mine que rien de grave ne se passe dans le pays, alors que les pires arbitraires et les pires oppressions y sont commis au nom de la loi, et celle des Algériens qui n’arrêtent pas de réclamer la transformation radicale du système dévoyé dans lequel ils vivent, il y a… la souscription prise avec le Parlement européen qu’il faut honorer.

Il y a lieu de rappeler que l’accord d’association EU-Algérie a été conclu en 2002 à Valence en Espagne et est entré en vigueur en septembre 2005. Tous les volets se rapportant aux droits de l’homme ont été ratifiés par notre pays. C’est dire que s’il y a aujourd’hui des rappels à l’ordre pour non-respect des engagements, induisant de fâcheuses réprobations, la faute incombe en premier à la partie algérienne qui ne peut indéfiniment crier au scandale et à l’ingérence alors que les manquements à la parole sont flagrants chez elle.

C’est comme si on voulait la notoriété des grandes nations démocratiques mais sans participer vraiment à la réalisation de cette très noble entreprise. Sans se mouiller. Au lieu de reconnaître ses imperfections et ses erreurs, et tenter de les corriger, conformément aux grandes ambitions démocratiques qui ont présidé à la signature des accords, on préfère privilégier son égocentrisme en surpolitisant l’action du Parlement européen dans le but de la rendre inopérante.

C’est d’ailleurs dans cette optique que le Parlement européen est accusé de l’acharnement qu’il porte à l’Algérie, alors qu’en vérité, entre 2018 et 2020, pas moins de 34 résolutions concernant les atteintes aux droits de l’homme ont été approuvées par ce dernier. Les pays visés sont européens : Turquie (3 résolutions), Pologne, Biélorussie (5 résolutions), Bosnie, Hongrie, Malte.

Le Nicaragua a été touché en Amérique du Sud, tandis que le Burkina Faso et l’Ethiopie ont été les pays africains interpellés durant cette période. Si on remonte encore plus loin, on s’aperçoit qu’il y a eu beaucoup de résolutions du même type adressées à notre pays qui n’ont épargné aucun pays où les droits de l’homme sont bafoués.

Le Maroc a lui aussi été rappelé plusieurs fois à l’ordre. Il n’y a donc pas «d’ingérence sélective» qui placerait notre pays dans le collimateur du diable. Il y a simplement des élus européens, représentant les peuples européens qui, en se solidarisant avec les peuples opprimés, par des recommandations appelant à la défense de leurs droits à la dignité, condamnent (c’est leur rôle) le non-respect par les pays signataires des conventions portant sur l’application universelle des principes intangibles des droits de l’homme.

Personne n’a forcé ces pays à s’engager, mais une fois impliqués par des dispositions de loi, il est fait à ces derniers obligation d’accepter les règles du jeu jusqu’au bout. L’Algérie a été épinglée, et ce n’est pas la première fois. Au-delà de la démesure ou de la disproportion du «blâme» qu’elle a reçu, elle ne peut nier que dans le fond, le constat est réel et que la dérobade politicienne ne sert qu’à abîmer encore un peu plus son image dans le concert international.

 


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