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Pourquoi a-t-on si peur du hirak ?

26 décembre 2019 à 9 h 30 min

Le chef d’état-major de l’armée a laissé, avant de tirer sa révérence, une instruction dans laquelle il a demandé au commandement militaire et aux forces de l’ordre de poursuivre la répression des «résidus» (cherdamas) qui auraient infiltré le hirak.

De son vivant, et alors qu’il avait pris les commandes du pays après la destitution scientifique de Bouteflika, il avait beaucoup parlé dans ses innombrables discours d’orientation de ces «groupuscules criminels» qui auraient envahi le mouvement populaire dans le seul but de le manipuler et créer des désordres au pays.

Dans l’esprit du général de corps d’armée, il n’y avait aucun doute sur les intentions perfides de ces groupuscules eux-mêmes télécommandés par la main de l’étranger. Avec cette particularité, cependant, de ne jamais identifier cette main étrangère qui cherche tellement à nuire aux intérêts du pays en exploitant une mobilisation populaire, ni de désigner ces «intrus» qui ont la capacité d’influer sur le cours d’un mouvement gigantesque renfermant des millions de marcheurs réclamant les mêmes revendications, encore moins d’évaluer leur force de nuisance. En filigrane, à défaut de pouvoir attaquer frontalement un mouvement irréprochable par son comportement et parfaitement dans ses droits d’exprimer ses aspirations les plus légitimes, le Pouvoir a entrepris de le décrédibiliser par l’entremise d’une vieille recette de diabolisation-intoxication mille fois usitée et qui apparemment sert encore dans les moments de grande crise. En évoquant l’existence des «chardamas», c’est l’infantilisation – comme l’a fortement soutenu un média proche du pouvoir – du hirak qui est distillée à dose homéopathique pour dire que tout ce que le peuple algérien exige n’est que le résultat d’une manipulation, et que sa propension à vouloir un changement radical du système ne peut répondre qu’à des influences externes.

Serait-il donc à ce point incapable de penser par lui-même, d’ordonner son cheminement, et de formuler les revendications qui lui paraissent les plus appropriées à son destin ? Ce serait le plus grand des outrages qui est commis à l’encontre de son intelligence et de sa maturité, car en maintenant vaille que vaille pendant dix mois son esprit pacifique pour ne pas sombrer dans la violence meurtrière, le peuple a donné au monde entier la preuve qu’il est resté maître de son action, uni dans un combat solidaire dans lequel se sont retrouvés des millions de citoyens et expurgé de toute manœuvre extra nationale. Le fait, toutefois, de vouloir infantiliser l’action du hirak ne relève pas seulement d’une entreprise politicienne de circonstance, mais obéit à un mode de pensée totalitariste sur lequel s’appuie le Pouvoir pour régenter le pays. Ainsi, si le mouvement insurrectionnel est devenu la cible privilégiée de tous les défenseurs du système, c’est davantage parce qu’il développe un souffle de contestation tellement puissant qu’il a fini par devenir un réel danger pour l’avenir de cette gouvernance exclusive. Pourquoi exclusive ? Tout simplement parce qu’en Algérie, si on pense autrement, si on a des idées ou des convictions politiques différentes, on devient ennemi de la pensée dominante. Et donc ennemi de la nation. Depuis l’indépendance, tous les gouvernants – civils et militaires – qui se sont relayés ont appliqué scrupuleusement cette règle hiératique pour s’approprier le monopole du patriotisme et du nationalisme.

Le meilleur moyen pour y parvenir a été d’entretenir sciemment ce qu’on pourrait appeler l’idéologie de la culpabilisation de tous ceux et celles qui refusent de s’aligner sur le concept doctrinaire du «novembrisme», matrice de la pensée unique, et qui, aux yeux de l’establishment bien… pensant, se seraient dévoyés eux-mêmes par rapport à la famille révolutionnaire.

Ces «marginaux» deviennent ainsi des traîtres à la nation, sous l’emprise de l’ingérence étrangère. Vous voyez donc : un Algérien qui ne raisonne pas comme ses dirigeants est forcément pris en charge par l’intelligence étrangère (ici, c’est l’influence française qui est ciblée pour des considérations historiques) et bascule sans le savoir dans la forfaiture contre son pays. Jusqu’à aujourd’hui, le sérail continue de livrer bataille à ses opposants politiques les plus redoutables en les réduisant à une catégorie de parjures qu’il faut absolument neutraliser. Cette forme de diabolisation paraît sans limites. Elle offre aux gens du pouvoir toutes les opportunités offensives en cas de grave crise pour répondre à leurs adversaires.

On y trouve de tout dans cette catégorie : des intellectuels, des artistes, des militants associatifs, des animateurs culturels, des membres de la société civile… Généralement des protagonistes qui ont une ouverture d’esprit plus moderniste et qui donc seraient potentiellement plus aptes à être taxés de «hizb frança» pour rester dans le registre de la trahison. L’opposition politique, pour sa part, est tolérée tant qu’elle développe un discours opposé aux thèses officielles dans certaines limites de la critique bienveillante mais devient dangereusement subversive dès lors qu’elle touche aux «constantes» de la Révolution algérienne, voire qu’elle remette en cause l’ordre établi par les dignitaires du régime et l’idéologie régnante dans laquelle la référence à ce glorieux passé doit être prise comme un véritable sacerdoce.

Les constantes, la famille révolutionnaire, le novembrisme et plus actuel encore le badissisme, les formules de l’apanage patriotique sont nombreuses mais elles se rejoignent toutes pour trier le bon grain de l’ivraie et désigner l’élément réfractaire à abattre. Pour le pouvoir en place qui s’est toujours régénéré avec un personnel formé à l’école du système de la rente, les moyens d’attaque et de défense contre l’ennemi irascible sont d’essence idéologique, certes, pour mieux faire perpétuer la grandeur d’un nationalisme de façade ne tolérant aucune concession, mais derrière la vitrine, c’est fondamentalement un vrai conflit de survie entre deux générations diamétralement opposées qui se profile et qui prend avec l’avènement du hirak une autre dimension.

C’est en fait la génération des «conservateurs» qui rassemble tous les caciques du régime qui est mise face à celle d’une jeunesse voulant désormais vivre dans un monde plus contemporain. Le changement exigé par la jeunesse hirakiste a, dans cette optique, trait au projet de société démocratique dont l’Algérie a besoin pour se relever dans le concert des nations, et dont ne veulent pas les forces rétrogrades qui tiennent les rênes du pays. C’est parce qu’il est l’espoir vivant d’une force de progrès capable de transcender les inerties passéistes que le mouvement populaire reste dans le collimateur. Tous les discours portant sur la main de l’étranger et les manipulations diverses ne sont que de la littérature pour gagner du temps.   

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