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samedi, 21 septembre, 2019
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L’improbable partie d’échecs

12 septembre 2019 à 9 h 04 min

On l’avait déjà écrit dans ce même espace : l’Armée ne peut pas se permettre un autre échec électoral après ceux du 5e mandat et du 4 juillet rejetés systématiquement par le peuple, et dans lesquels elle était directement impliquée.

Le chef d’état-major avait soutenu les deux scrutins pour la reconduction de Bouteflika, avant de se raviser devant la pression populaire. La nouvelle élection présidentielle à laquelle il tient comme s’il s’agissait d’une résolution personnelle marquante dans sa carrière et qu’il veut concrétiser d’autorité d’ici la fin de l’année 2019 est pour l’institution militaire sûrement le défi le plus improbable qu’il faut absolument gagner aux biceps, quitte à bousculer les convenances les plus fondamentales. Le cap est fixé et aucune déviation n’est permise : pas de négociations frontales avec les représentants du peuple, pas de transfert du pouvoir aux civils (comme au Soudan), pas de phase transitoire.

Autant dire que toute la stratégie de «sortie de crise» contenue dans la feuille de route d’AGS tourne autour de cette élection présentée comme absolument impérative pour sauver le pays du vide constitutionnel et institutionnel.

Pour le détenteur du pouvoir réel, il y va de la survie du pays. D’où son acharnement à ne pas dévier d’une miette de son projet au risque, pense-t-il, de voir l’Algérie sombrer encore plus dans les abysses de l’incertitude. Pour y parvenir, le pouvoir militaire a engagé, bien malgré lui, un véritable bras de fer avec les Algériens qui récusent son plan, plutôt une partie d’échecs aux contours indiscernables dans laquelle il y met tout son poids. Depuis qu’il s’est refusé d’accompagner réellement les revendications essentielles du mouvement insurrectionnel, dont le changement du système avec le départ de toutes les figures l’ayant incarné et l’instauration d’un régime civil restent les deux points non négociables pour le hirak, il s’est déclaré, dans cette partie d’échecs, comme un adversaire qui semble sûr de son jeu, confiant en ses atouts, et inébranlable dans sa conviction que c’est sa vision qui en sortira vainqueur.

Jusque-là, il faut reconnaître au chef d’état-major l’opiniâtreté d’avoir dirigé les opérations à sa guise sans trop de contraintes. En dehors des critiques et des slogans le vilipendant lors des marches populaires, aucune entrave majeure, ni politique, ni constitutionnelle, ni institutionnelle n’est venue court-circuiter son programme qui semble s’engager dans la dernière ligne droite pour être finalisé dans les délais impartis. Le général aux commandes a pris le soin de planter le décor avant de mettre à exécution les parties du puzzle sur lesquelles il s’est appuyé pour faire aboutir la présidentielle comme priorité des priorités à la «normalisation» du pays.

Pour ce faire, il a trouvé le personnel et les appuis psychologiques issus d’un environnement acquis sur lesquels il pouvait compter. On cite la fidélité des deux responsables de l’Etat contestés, Bensalah et Bedoui, qui n’ont à aucun moment montré un quelconque signe de désaveu ou de contradiction à une projection qui comporte quand même plusieurs inconnues, à supposer qu’ils avaient la liberté de le faire.

Il y a ensuite le «panel» qui est venu «mâcher» le travail en faisant pratiquement toutes les concessions de principe au pouvoir militaire, alors que cette instance non représentative avait fait la promesse de porter les doléances de la rue et de les défendre avec tout le respect qu’elles méritent. Il y a aussi tous les déclassés politiques de l’ex-alliance présidentielle, de tous les micro-partis parasites, de la «famille révolutionnaire» et des organisations de masse qui, après avoir végété le temps de se remettre de leur vertige, commencent à montrer le bout du nez en s’alignant sans vergogne sur les thèses du pouvoir militaire dans l’espoir de reprendre du service pour redonner vie au système qui a ruiné le pays. C’est une clientèle prête pour la soumission qui a la capacité de se redéployer et sur laquelle le commandement militaire compte beaucoup pour atteindre son objectif. Il y a également tous les «cachiristes» de l’administration qui, pour préserver leur confort social, sont disponibles pour gonfler les rangs de la contre-révolution. Il y a enfin tous les médias qui ont accepté de se taire avec comme leitmotiv le cas échéant de banaliser à l’extrême le mouvement populaire pour réduire son influence sur l’opinion publique.

En rendant son rapport sur les conclusions de sa mission, le panel a fait l’éloge de ses consultations élargies à tous les acteurs politiques et socioprofessionnels de la société sans jamais rendre publique la liste de ses interlocuteurs. Il aurait discuté avec plus de 6000 associations en activité dans le pays en moins d’un mois, ce qui représente une performance assez suspicieuse. Quant à sa concertation partisane, elle a concerné la plupart des partis qui n’ont aucun ancrage populaire et qu’on rameute pour les besoins de la cause. Ceci pour dire que chargé pour déblayer le terrain du changement, le panel de Karim Younès n’a fait que reproduire les mêmes pratiques de l’ancien système qui a bâti sa longévité sur le mensonge et la non-transparence. A croire qu’il attend un retour d’écoute pour services rendus, bien qu’il ne faille pas aller jusqu’à mettre en doute sa sincérité pour le devoir national. C’est en tout cas une fière assistance que le panel à rendu à AGS. Entre autres, celle de lui permettre d’affronter la partie d’échecs avec un rapport de force difficilement inébranlable à première vue, le déséquilibre des parties antagoniques paraissant flagrant.

On peut dire qu’en engageant ses pions, ses cavaliers, ses fous, son roi, le pouvoir se rassure de maîtriser l’échiquier et de faire échec et mat quand le moment sera venu. Le hirak observe, tout en conservant sa carte maîtresse : les marches pacifiques. Il a mis à contribution ses pions juste pour contrer les attaques foudroyantes de son vis-à-vis. Il lui reste les bons coups à prendre alors que la situation ne lui semble pas favorable.

Pourra-t-il inverser la donne ? Prétendre lui aussi à une combinaison gagnante ? En plus de la patience, il faut beaucoup d’intelligence pour démonter un jeu adverse bien entamé. Pour les «hirakistes» imperturbables, rien n’est impossible dans une partie d’échecs qui paraît classée d’avance. Pour eux, le pouvoir militaire avec toute son armada a peut-être tout prévu, sauf une inconnue de taille : l’absentéisme devant les urnes.


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