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mardi, 07 avril, 2020
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Liberté de presse, dites-vous ?

30 janvier 2020 à 8 h 54 min

Lors de sa rencontre avec les journalistes, le Président a pris le soin de préciser qu’il était en faveur de «la liberté totale de la presse», à condition qu’elle évite la diffamation et les atteintes à la dignité des personnes.

Normalement, les mots du premier magistrat du pays ont toujours une signification profonde et un rôle à jouer. Ils ne sont jamais formulés gratuitement pour plaire à la galerie, mais sont étudiés pour exprimer une volonté politique. Une conviction. On sentait alors que Tebounne voulait rompre avec le glacis médiatique qu’avait imposé le système Bouteflika en inaugurant une nouvelle ère de communication devant, selon lui, s’appuyer naturellement sur la liberté d’expression, et donc de la presse. Le message était clair, et personne ne pouvait à l’instant douter de la sincérité du chef de l’Etat quant à sa détermination de faire sauter les verrous invisibles qui empêchaient jusque-là les journalistes de pratiquer librement leur métier.

A moins que cette déclaration du Président ne soit encore qu’une simple velléité de circonstance pour tromper l’opinion comme il était d’usage de le constater lorsque Bouteflika saisissait les opportunités marquantes pour encenser les médias tout en les soumettant à une censure infernale, elle méritait en tout cas pour les journalistes présents d’être mise à l’épreuve à brûle-pourpoint en commençant par poser au maître de céans les interrogations qui font l’actualité. Les questions qui fâchent ou qui mettent mal à l’aise en partant du principe que l’interviewé est là pour répondre et non pour juger.

C’était en fait un vrai moment d’escapade comme les gens de la presse en ont rarement connu, un moment de sensation professionnelle jusque-là fortement contenue, que venait d’introduire dans la salle Tebboune et qu’il fallait saisir au vol pour montrer que la presse algérienne, en dépit de tous les soupçons qui pesaient sur sa crédibilité, pouvait avoir de l’orgueil pour défendre sa réputation. Quelles questions ? Celles évidemment que dicte le hirak et avec lesquelles des milliers d’Algériens voudraient interpeller le Président. Sans vouloir se montrer plus pertinent que les confrères qui avaient le privilège d’avoir directement devant eux le premier magistrat du pays comme interlocuteur, encore moins revêtir l’habit du donneur de leçons qui sait tout et peut tout faire, il y a lieu de dire en toute franchise que ce contact qui se voulait très ouvert et surtout très instructif sur la compréhension des événements que nous vivons depuis maintenant une année n’a pas été à la hauteur des attentes.

Pas tout à fait un bide, mais disons une occasion en or lamentablement gâchée. Autant le Président paraissait à l’aise en confortant l’idée d’une réelle réhabilitation de la presse qui ne tenait qu’à la perspicacité de ses acteurs, autant les représentants des médias semblaient figés dans de vieux réflexes qui les ligotaient littéralement. Les vieilles habitudes ont certes la vie dure, notamment pour les médias publics qui n’ont pas encore appris à sortir d’un langage formaté toujours dirigé avec soin pour ne jamais hérisser les poils des officiels, à plus forte raison quand on a affaire avec la chef d’Etat en personne, mais concernant les journalistes venant du privé qui ont l’avantage de ne pas dépendre de l’argent public, la déception du public n’a d’égale que la frilosité avec laquelle ces derniers se sont comportés dans une rencontre médiatique qui se voulait offensive, voire agressive. Globalement, les journalistes se sont comportés comme si rien ne venait de se passer devant leurs yeux, autrement comme si une sentence marquante à propos de la liberté totale de la presse ne venait pas d’être proclamée.

Que voulaient-ils de plus ? Mais il est évident que pour libérer sa plume, on doit d’abord libérer son esprit. Or, nombreux sont les journalistes qui ne peuvent encore se passer d’une certaine forme «d’assistanat» qui les rend complètement aveugles sur leur environnement immédiat. Face à Tebboune, les Algériens du hirak retiendront que toutes les questions posées (à l’avance puisqu’il ne s’agissait pas de direct) ne sont pas prioritaires par rapport à celles qui sont à l’origine de la grave crise que traverse le pays.

Le Président est allé jusqu’à déclarer aux personnalités politiques qu’il a reçues dans le cadre de ses consultations que «c’est grâce au hirak que l’Algérie a évité de sombrer dans le chaos», un propos fort qui méritait d’être commenté, mais aucun journaliste n’a eu le réflexe de rebondir sur cette déclaration pour amener le Président à parler plus explicitement du mouvement populaire et de l’avenir de la deuxième République qu’il veut construire. Tebboune tend la main au hirak, affirme qu’il est entièrement à ses côtés et trouve ses revendications légitimes, mais pas d’interrogations là-dessus. On aurait dit que le hirak était interdit de table, ou alors un sujet brûlant qu’il fallait occulter. La preuve, aucune question sur les détenus d’opinion, sur les arrestations des manifestants, sur la répression policière qui continue de s’abattre sur les citoyens soupçonnés de hirakisme.

Mais où étaient donc l’esprit et la conscience des médias qui devaient servir de trait d’union entre le pouvoir et le l’opinion publique ? Parler des prochaines élections législatives ou communales, des problèmes de l’école, du gaz de schiste et de la pomme de terre c’est bien, mais c’est sur l’avenir politique immédiat du pays que les Algériens attendaient que leur Président se prononce, soit sur la profondeur de la crise qui sépare le peuple de ses dirigeants et les solutions qui doivent être prises pour la résoudre. Le peuple demande le départ de l’ancien système, ses pratiques, sa clientèle, mais au sommet on fait semblant de comprendre sans réagir.

On a d’ailleurs l’impression que ce sont deux Algérie qui se tournent le dos, celle d’en haut qui est déjà dans son «programme», et celle d’en bas qui hurle sa volonté de changement. Jusque-là, ces deux Algérie ne se sont pas croisées. Elles se toisent. Et cette indifférence l’une pour l’autre n’a pas inspiré le moins du monde la parterre médiatique invité de luxe de la Présidence qui s’est contentée pour la circonstance de s’émouvoir sur des sujets autrement moins prenants, même s’ils sont d’importance. Quant à la liberté de la presse, il faudrait attendre peut-être une autre opportunité pour tester réellement la conviction du Président. Les changements et contre-changements intervenus à la tête de la télévision nationale montrent que cette volonté présidentielle peut céder ailleurs, mais pas dans un terrain aussi stratégique. Comme quoi…

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