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jeudi, 09 avril, 2020
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La marche de trop pour les flics ?

12 mars 2020 à 9 h 20 min

La marche du samedi semble être la marche de trop pour le nouveau pouvoir. Déjà complètement épuisé, déboussolé et donc mis à rude contribution par les deux manifestations populaires phares du vendredi et du mardi, cette journée supplémentaire le pousse dans ses derniers retranchements et l’oblige à se braquer de plus en plus avec cette intention de ne pas se laisser déborder par une mobilisation citoyenne qui ne cède rien à sa détermination de réaliser sa revendication de base, le départ du système.

Il y a visiblement beaucoup de fébrilité dans l’action sécuritaire du gouvernement. Le ministre de l’Intérieur, en stigmatisant en des termes très durs la nouvelle option du hirak de marquer encore pleinement sa présence le samedi dans l’espace public, a en effet laissé transparaître une réelle attitude de panique qui prouve qu’en haut lieu «l’effet hirak» devient par trop traumatisant.

Déjà soumis à une très forte pression bihebdomadaire qui dure depuis une année avec une régularité extraordinaire, le service d’ordre et le corps sécuritaire chargés de contenir la masse des marcheurs qui ne faiblit jamais voient d’un mauvais œil cette charge s’amplifier encore alors que le travail se fait pratiquement avec le même personnel. De nombreuses confidences rapportent que les forces de police – spéciales ou courantes –engagées dans la gestion répressive du mouvement citoyen se retrouvent souvent à bout de nerfs quand les clameurs des manifestations se taisent. Avec tous les renforts concédés pour maintenir le hirak à bonne distance, l’épuisement physique des troupes sollicitées ne peut être épargné.

On imagine donc, si la journée de samedi venait à être confirmée comme journée incontournable, que les conditions seront un degré plus harassantes pour les forces de police envoyées sur le terrain des opérations. Et dire que ç’aurait été davantage plus exténuant et plus dramatique si le pacifisme n’était pas la règle en face. C’est un peu pour prévenir cette éprouvante éventualité qui a de fortes chances de se confirmer que le ministre de l’Intérieur s’est risqué dans une déclaration publique pour se demander «pourquoi appeler à investir la rue les autres jours de la semaine, en plus des vendredis et mardis alors que la stabilité est revenue ?»

Mais, cet appel du pied aux marcheurs pour les ramener à la raison n’entrait pas dans une logique de communication dans laquelle la mobilisation populaire se sentirait dans son plein droit de battre encore le pavé tant que les choses ne bougent pas, référence faite à l’appréciation personnelle du président de la République qui a pour ainsi dire consacré de fait la démarche de la révolution pacifique.

C’est plutôt en haussant le ton, le verbe menaçant qu’il s’est adressé aux foules en s’appuyant sur les vieux réflexes complotistes actionnés de l’extérieur pour manipuler le hirak et l’engager dans la destruction du pays. Plusieurs hauts responsables avaient, avant lui, usé de cette rengaine pour se donner toutes les raisons liées à la raison d’Etat de répliquer par les représailles les plus brutales à toutes formes de contestations. Le dernier en date, le défunt chef d’état-major avait eu recours, à chaque fois qu’il voulait discréditer le hirak, à l’intrusion de la main étrangère, et à ce jour, toutes ces prophéties alarmistes n’ont jamais rien révélé de sérieux.

Les leçons des échecs passés n’ont pas été retenues puisque le ministre de l’Intérieur n’éprouve aucun scrupule à revenir sur ces arguments surréalistes pour imposer son diktat. Il faut dire que depuis la nuit des temps, nos dirigeants ont toujours fait appel à ces ennemis invisibles pour terroriser les populations, et c’est le vieux parti unique, passé maître dans l’art de monter les scénarios les plus fantasques, qui était chargé de la combattre. La main étrangère est passée par plusieurs étapes. Elle était «réaction», puis devenait «complot ourdi», avant d’être catégorisée comme telle. Cette force qui n’avait ni nom ni visage a servi le régime depuis sa naissance.

Dès qu’une quelconque volonté de contredire les desseins du pouvoir en place se manifeste, le sérail crie au complot et à la déstabilisation de l’Etat. Il se crée psychologiquement les conditions pour frapper durement les «traîtres» qui osent s’opposer au pouvoir dominant. Curieusement, il y a dans la déclaration du premier flic d’Algérie un peu de cette réaction démagogique qui nous a valu tant de déboires. En affirmant que des parties extérieures manipulent des éléments du hirak avec des intentions claires tendant à la destruction du pays, il rejoint cette lignée de responsables qui font soit dans la suffisance et dans l’arrogance pour afficher une puissance étatique que le système lui-même a dévoyée, soit qui s’avancent sur des a priori éculés montrant par là qu’ils sont complètement déconnectés de la réalité. En ne citant aucun de ces marionnettistes de l’ombre, ni les pays qui les abritent, il verse dans un formalisme désuet qui peut être dangereusement contre-productif, d’autant que ces accusations sont ressenties comme des insultes à l’intelligence et à la maturité patriotique de tous ces citoyens algériens qui ont entrepris de défendre leurs droits à la liberté et à la démocratie en n’ayant comme seule arme la non-violence. Si le hirak était tombé dans le piège de la manipulation pour détruire son propre pays, comment expliquer sa vigilance, depuis qu’il s’est approprié l’espace public, à ne jamais verser dans la moindre violence qui pourrait nuire aux biens de la communauté. Aucune casse, aucun débordement, aucune transgression de la loi, et respect total de la vie citoyenne dans toute sa plénitude.

Ce n’est pas sans raison que le chef de l’Etat n’a eu de cesse de louer les mérites du hirak qui a a défié toutes les épreuves de feu dans l’intérêt suprême de l’Algérie, et en pensant sûrement intérieurement que c’est grâce à lui qu’il est devenu Président. Le ministre de l’Intérieur aurait pu penser lui aussi que sa promotion à ce poste serait due quelque part à l’existence du mouvement citoyen qui a ouvert bien des portes à des recyclages inattendus des survivances du système. Cela dit, si les Algériens se sont accordés à élargir leur champ d’action par une mobilisation encore plus prononcée, c’est que devant eux se dresse toujours un mur de mépris et d’incompréhension.

Le système dans sa nouvelle configuration fonctionne avec les mêmes méthodes, et quand des manifestants disent que «rien n’a changé» pour signifier que le régime est toujours en place, il ne faut pas considérer leurs propos comme relevant de la caricature. Entre le nouveau pouvoir qui veut montrer une image plus rassurante de sa gouvernance, et les citoyens qui constatent dans le vif du quotidien que l’Algérie avance à reculons, c’est la perte de confiance qui prend de l’ampleur. Plutôt que d’user de la répression verbale ou autre, nos dirigeants devraient apporter des solutions à ces angoisses populaires.



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