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«La justice ne s’est pas encore libérée…»

27 juin 2019 à 10 h 00 min

La magistrature jure par tous les dieux qu’elle ne fonctionne plus à la méthode du «téléphone rouge» depuis l’avènement du hirak. En termes plus prosaïques, elle dit avoir pris ses distances avec les donneurs d’ordre pour sortir de l’engrenage de la soumission. Les juges qui ont investi la rue et rejoint dès les premières salves du soulèvement les revendications populaires affirment à ceux qui veulent bien les entendre qu’ils ont réussi, eux aussi, à surmonter le seuil psychologique de la pusillanimité pour s’affranchir des «codes» d’allégeance qui existaient avant. Ils disent qu’ils sont aujourd’hui entrés de plain-pied dans une ère d’indépendance qui tranche radicalement avec le corps façonné et phagocyté par l’ancien système.

En termes plus clairs, nos magistrats qui ont été depuis toujours de précieux auxiliaires du Pouvoir se donnent cette liberté de défendre, avec une certaine fierté qui ressemble à un esprit de revanche, une autonomie d’action en mutation, peut-être encore un peu trop impulsive sur le plan de l’exercice, mais à leurs yeux réelle puisqu’allant dans le sens du respect de l’éthique et de l’application du droit, même si elle ne fait pas l’unanimité autour d’elle. C’est dans sa relation avec l’opinion publique que la magistrature doit le plus convaincre en ces moments particulièrement sensibles, où la justice qui est rendue prend l’allure d’une dégaine expéditive qui trouble les esprits plus qu’elle ne les rassure. De ce point de vue, tout porte à croire qu’entre elle et la population des justiciables, beaucoup de zones d’ombre persistent encore malgré la volonté affichée par elle de se mettre au diapason de la révolution populaire. Car traiter des dossiers de corruption aussi lourds en un laps de temps relativement peu commode et avec un enchaînement ultra rapide a de quoi, en effet, susciter des réflexions (de légitimes appréhensions) sur la fiabilité des procédures engagées et sur la franchise de la ligne d’appréciation adoptée par une juridiction hier encore ligotée et incapable de se prononcer sur la moindre affaire impliquant un quelconque potentat. Les temps ont-ils vraiment changé pour une institution qui a d’abord à régler avec elle-même un sérieux problème de conscience et de déontologie ? Baromètre de l’évolution d’une société en pleine crise existentielle, et armature incontournable du projet démocratique pour lequel les Algériens se sont mobilisés par millions, la magistrature est bien au cœur du débat public et… du tumulte populaire.

Si tous les regards se tournent vers elle non pas avec une intention inquisitoire mais avec l’espoir de la voir assumer pleinement ses responsabilités, c’est parce que l’on a conscience que c’est de sa transformation, voire de son passage d’un appareil de répression au profit exclusif des puissants à un véritable organe de droit applicable à tout le monde dans la cadre de la loi que dépend l’avenir du modèle de société que nous voulons bâtir. Il est évident que le peuple ne pouvait rester indifférent à toutes ces affaires de corruption qui ont atterri et qui continuent de parvenir à un rythme effréné aux tribunaux aussi bien civils que militaires, ponctuées pour la plupart par la condamnation d’un nombre impressionnant d’anciens responsables politiques et économiques ayant commis des délits répréhensibles. Mais les accueillir à leur juste proportion ne signifie pas que la caution ait été définitivement accordée à la justice algérienne alors que celle-ci semble se mettre dans une position controversée en raison du traitement jugé «expéditif» des dossiers qui lui sont confiés et qui, de l’avis général, ne relève pas d’une conduite indépendante et libre de toute influence mais d’une démarche qui répondrait plutôt à des injonctions.

La façon dont sont menées les enquêtes judiciaires dans une conjoncture pénible et les verdicts rendus dans une atmosphère particulièrement délétère ne sont pas pour jouer en faveur de la crédibilité de l’institution judiciaire soupçonnée de s’écarter de plus en plus des engagements qu’elle a pris avec le hirak et, plus grave, de se confondre avec la justice spectacle dans laquelle la notion de règlements de comptes inter-sérail trouve son sens. En tout cas, les hommes de loi qui se prononcent sur le comportement de la magistrature aujourd’hui estiment que le grand bruit fait autour des affaires de corruption et de l’arrestation des pontes du régime ne prouvent pas que notre justice ait retrouvé subitement son honneur pour la défense d’un Etat de droit. Les uns pensent que «nous sommes toujours avec le même système, les mêmes pratiques», les autres «qu’il y a manifestement une instrumentalisation de la justice pour essayer d’encadrer la réaction de la rue». Dans l’ensemble, les avocats qui restent en nombre fidèles à l’idéal de l’insurrection populaire laissent transparaître de sérieuses inquiétudes sur le double jeu de la magistrature qui affirme d’un côté être en concordance avec les exigences du peuple pour se mettre au service exclusif de la justice et du droit, et de l’autre n’hésite pas à s’impliquer dans une bataille juridico-politique qui lui est imposée dans des conditions peu orthodoxes. Cette critique fondée sur la célérité des procédures et son aboutissement qui sort de la légalité notamment pas la négation flagrante de la présomption d’innocence, laisse en fait planer, toujours selon les avocats, le doute sur les véritables motivations qui entourent l’action des hommes du barreau. Où est donc l’autonomie de la justice tant vantée par les magistrats ? Si elle a été clamée par les gens de la profession le temps d’une marche ou deux avec les contestataires du vendredi, elle semble désormais se ranger dans un slogan de pure forme qui ne laisse présager aucun optimisme sur la fameuse transformation éthique du corps de la magistrature. D’ailleurs, les représentants de cette corporation ne s’affichent plus avec le peuple. Ils n’accordent plus d’intérêt «politique» aux marches populaires.

Passé cette envie contagieuse de rallier la ferveur populaire pour se libérer de ses vieux démons de la soumission, nos magistrats reviennent à la raison. Ils font la sourde oreille contre les voix qui demandent la libération des détenus politiques. Ils mettent des jeunes sous mandat de dépôt pour avoir brandi l’emblème amazigh. Avec eux, la justice ne s’autosaisit pas pour demander des comptes à des membres de la «bande» comme Louh, Sidi Saïd, Tliba, Bouchareb, Saadani… et bien d’autres encore. Une justice sur commande ? A chacun sa perception…


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