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lundi, 28 septembre, 2020
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La force et la raison

25 juin 2020 à 9 h 12 min

On ne sait trop comment Ali Ghediri n’est plus accusé «d’intelligence avec l’étranger». Cette grave accusation qui grevait ostensiblement son dossier a disparu de la liste des chefs d’inculpation sans que le magistrat en charge de cette affaire n’ait pris le soin d’en expliquer les raisons à l’opinion publique. Erreur «d’appréciation ?» Le triturage juridique est pris en flagrant délit.

Ce retrait en catimini d’une accusation aussi lourde a été interprétée, en tous cas, comme une preuve tangible d’un «montage juridico-politique» ne pouvant relever que d’un règlement de comptes. Si on se trompe à ce point dans le réquisitoire, si on surcharge à ce point l’énoncé des délits, c’est que le reste ne tient pas la… barre.

L’ex-officier supérieur qui aspirait à la présidence de la République n’avait pas besoin, pour sa part, de cette vraie-fausse bavure pour rappeler l’injustice dont il est victime.

C’est pour rétablir celle-ci qu’il adressa une lettre ouverte au Premier magistrat, lettre dont il mesura les mots et par laquelle il tenait à souligner au passage que les «interférences» – appelées par lui les Maîtres du moment – qui agissent en parallèle du Pouvoir officiel sur les évènements, sont très présentes et très actives.

C’est avec à peu près le même sentiment d’arbitraire qu’a été perçue l’incarcération de la militante pour la liberté Amira Bouraoui dont les motifs d’accusation paraissent là aussi trop «chargés» dans le seul but de l’accabler, comme le démontre d’ailleurs la peine d’une année de prison ferme qui a été prononcée contre elle de manière expéditive.

Une condamnation qui passe pour un abus aux yeux de Soufiane Djilali qui relève pour la circonstance que «l’acharnement mené contre les figures du hirak encourage les agitateurs professionnels pour empêcher toute stabilisation institutionnelle», alors que selon lui le mode de gouvernance devra impérativement passer de la méthode du rapport de force à celle du rapport de la raison.

A travers ces deux personnalités politiques, et celles nombreuses qui ont été jetées en prison pour leur activisme en faveur du hirak et dont l’inculpation relève d’une cabale qui ne dit pas son nom, c’est d’abord la complaisance étatique, ensuite la flagrante partialité de la justice qui sont dénoncées non seulement par les voix qui portent le mouvement populaire, mais par la société civile dans son ensemble et notamment par le syndicat des magistrats pour qui l’institution judiciaire est devenue un instrument de répression qu’il faut absolument assainir.

Si on sait pourquoi les arrestations et les incarcérations des militants du hirak se sont multipliées à un rythme effréné pendant que la mobilisation générale portait et porte encore sur la lutte contre la crise sanitaire, on continue toujours en revanche de se poser des questions à propos des manipulateurs de l’ombre, ces Maîtres du moment qui, non seulement exercent une influence sur les institutions et les rouages de l’Etat, mais ont surtout une autorité évidente sur les décisions à caractère sécuritaire.

La neutralisation à tout prix de la jeune révolution pacifique étant devenu leur obsession capitale, c’est à ces forces invisibles qu’on attribue, dans une large mesure, toutes les actions de blocage qui empêchent la recherche de solutions allant dans le sens de la volonté populaire.

Protégée par Bouteflika qui a su la domestiquer en l’associant au phénomène de la corruption, c’est indéniablement le hirak qui a mis à nu les agissements de cette secte maléfique qualifiée désormais de issaba (bande de malfaiteurs) dont la mission consiste à résister à toutes les tentatives prônant le changement du régime, à faire capoter en somme les revendications populaires appelant à l’instauration d’un système démocratique où les libertés individuelles et collectives, la liberté de la presse et l’indépendance de la justice sont garanties. A l’évidence, pour les forces extrajudiciaires, c’est ni plus ni moins qu’une question de survie qui est mise en jeu à chaque fois que la rue gronde.

Dans un ordre de gouvernance transparente dans lequel la valorisation de la notion de la responsabilité, quel que soit son degré d’importance et sa place hiérarchique, ne dépendra plus du «quota» issu de la matrice clanique, mais de la compétence et du mérite, il est clair que la chaîne des exécuteurs de l’ombre perdra considérablement de ses capacités de nuisance.

Le chantier de dépollution s’avère très périlleux compte tenu des fermes résiliences qui existent encore un peu partout dans les appareils étatiques, et c’est dans cette optique qu’on prête au Président Tebounne l’intention de ne pas céder aux pressions exercées par les forces opposées au changement qui veulent le détourner des exigences du mouvement populaire. Mais cette thèse mérite-t-elle d’être prise en considération sachant, qu’en théorie, c’est le Président qui, en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par la Constitution, est le seul détenteur de la décision finale.

L’héritage qui lui a été légué est lourd, c’est pourquoi il doit redoubler de vigilance devant des «radicaux» qui ne lâchent pas facilement prise et sont rodés dans l’art de parasiter toute initiative menaçant leurs intérêts. Côté cour, on imagine, en effet, que la lutte est d’une grande âpreté pour réajuster la place de la raison si telle est la conviction et l’objectif recherché par la nouvelle équipe au pouvoir. Lorsque le Président a cru qu’il était de son devoir de rendre justice au hirak en le déclarant «béni» pour avoir sauvé l’Algerie de l’effondrement, il a fait naître chez les Algériens un vrai espoir de sortie de crise par notamment la mise en application des mesures d’apaisement tant réclamées.

Sa main tendue au mouvement populaire était pour beaucoup un signe fort d’ouvrir une perspective nouvelle pour le pays. Tout le monde attendait qu’il allait agir rapidement sur la libération des détenus politiques et sur la mise en place d’une politique de concertation susceptible d’engager un débat démocratique sur le projet de société républicain à construire. Mais en marge du confinement sanitaire, ces déclarations d’intention fort louable n’ont pas été suivies d’effets. Du moins par des résultats probants sur le terrain des opérations. Elles ont au contraire accentué le doute sur les ambiguïtés décisionnelles qui agitent les sphères dirigeantes.

Ces ambiguïtés posent en fait toute la problématique de la gouvernance évoquée dans notre précédente chronique et partant celle des enjeux décisifs qui conditionnent l’avenir républicain et démocratique du pays. Soufiane Djilali, qui a été fortement critiqué pour sa politique de «conciliation» mal placée, se ressaisit en reconnaissant que la reprise en main sécuritaire par le Pouvoir entrave inéluctablement la mise en place des réformes dont a besoin le pays. «Alors que le Président Tebboune s’est engagé à favoriser le dialogue, le cours des affaires semble s’orienter vers un durcissement», dit-il.

Lorsqu’on constate, après des mois de revendications populaires que l’indépendance de la justice n’a pas encore été décrétée et mise en pratique, que la liberté de la presse reste un slogan creux malgré les allégations des officiels, que les deux partis, le FLN et le RND qui ont ruiné l’activité politique nationale ne sont pas encore dissous, et que c’est toujours l’entreprise du tout sécuritaire qui supplante la solution politique, on est en droit de penser que la «nouvelle république» n’arrive pas encore à convaincre.

Il y a comme ça dans la vie politique des prises de position qui valent plus que les meilleurs discours. A titre d’exemple, la première mesure prise en Tunisie, après la destitution de Ben Ali, a été de signer la fin du Néo-Destour le parti dominant de l’époque.

Une mesure plus que symbolique qui incarnait pour les Tunisiens une volonté sincère de tourner la page du totalitarisme et de la gabegie. Quand chez nous le peuple demande à remettre au musée le glorieux sigle de la Révolution qui appartient à tous les Algériens, on lui oppose un silence significatif sachant pourtant que la survivance du vieux parti qui l’a confisqué reste étroitement liée à celle du système.

C’est un geste qui pourrait sûrement améliorer sensiblement la cote de popularité du Premier magistrat s’il venait à être retenu. Pour le reste, autrement-dit l’immense chantier de la démocratisation du pays, c’est une affaire de conviction et de… résistance patriotique. Et il faut en avoir une sacrée dose pour éliminer tous les grains de sable qui font grincer la mécanique institutionnelle. .



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