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Le fatalisme clairvoyant de Hamrouche

10 octobre 2019 à 9 h 00 min

Même si je suis Président, je ne pourrais rien faire…» Cette phrase sibylline de Mouloud Hamrouche adressée à ses partisans venus le supplier presque à se porter candidat à la prochaine présidentielle résume toute la complexité du débat sur le rôle et la place de l’armée dans notre société, son ascendant et son emprise surtout sur le fonctionnement autoritariste du régime.

En termes plus accessibles, l’ancien chef de gouvernement, fondateur du mouvement des «réformateurs», voulait tout simplement dire que bien qu’élu démocratiquement par le peuple, il n’aura jamais les coudées franches pour diriger le pays selon sa vision politique, sa philosophie, ses idées, ses certitudes.

En somme, il n’aura pas la liberté de présider ni le pouvoir total d’appliquer un programme qui correspond à ses convictions en raison d’un parasitage quasi inévitable de son champ d’action.

Hamrouche ne cite à aucun moment la source de cette force anonyme qui limiterait sa sphère d’intervention en lui imposant certaines limites, mais tout le monde aura compris qu’il faisait allusion à l’influence incontournable de l’institution militaire, historiquement toujours partante pour le partage du pouvoir, même si elle déclare publiquement qu’elle n’a pas d’implication directe dans la gestion et la direction des affaires.

A l’heure où le «hirak» revendique haut et fort une gouvernance civile pleine et entière, le fatalisme de cette personnalité politique considérée parmi les plus «clairvoyantes» de l’establishment national en dépit du fait qu’elle n’a aucune attache partisane, plombe un peu la réflexion sur la théorie de la primauté du politique sur le militaire que la révolution populaire tente de développer et de vulgariser pour la rendre plus intelligible auprès de l’opinion. Il est clair que Hamrouche ne parlait pas uniquement de sa personne.

Ses propos qui respiraient une honnêteté intellectuelle certaine et un langage de vérité par lequel il tenait à ne pas désillusionner ses supporters visaient notamment les postulants au poste de la présidence de la République jaloux de leur indépendance qui seraient tous, sans exception, mis sous l’éteignoir de l’autorité militaire une fois investis de la responsabilité suprême.

Il est évident que l’homme politique qui a déjà tenté une fois d’accéder à cette marche avant de se retirer de la course avec d’autres candidats pour soupçons de fraude à l’avantage du favori du système imposé par l’armée, en l’occurrence Bouteflika, ne fait pas référence aux compétiteurs qui viennent avec la seule ambition de diriger l’Algérie, sans projet ni une quelconque volonté de changer radicalement les structures du système de gouvernance pour les rendre plus démocratiques et donc plus conformes avec les principes constitutionnels.

Ces candidats ne l’intéressent visiblement pas à partir du moment où ils sont prêts à faire toutes les concessions possibles et imaginaires dans le seul but de vivre l’ivresse présidentielle. Accepter de gouverner sous le parapluie de l’institution militaire relève, pour ces candidats, d’une logique historique ancrée dans les esprits qui ne risque pas de perturber leur prétention sachant que celle-ci part déjà avec les préjugés d’une soumission assumée.

Ces challengers dont certains croient vraiment en leurs chances en se sentant proches de la partie détentrice actuellement du pouvoir réel confirment cette classification en ne remettant jamais en cause l’influence de l’armée sur la gestion politique du pays. Issus du système, ils ne peuvent concevoir une autre configuration que celle qui a prévalu jusque-là. Parler de «dawla madania» serait sûrement pour eux un caprice d’émeutier qui ne pourrait jamais se réaliser.

Cette catégorie de postulants à l’exercice suprême du pouvoir étant exclue de sa réflexion, Hamrouche destine plutôt son message à tous les autres qui sont animés des mêmes convictions que lui et qui risquent de se retrouver dans un engrenage sans fin si par miracle ils viendraient taquiner les suffrages.

En filigrane, il leur conseille de ne pas trop s’aventurer à vouloir forcer le destin quand les conditions d’une gouvernance démocratique restent dramatiquement hermétiques. Les évènements lui donnent aujourd’hui raison lorsqu’on sait qui détient réellement le pouvoir de décision.

L’Algérie a un chef d’Etat par intérim, mais c’est généralement le commandement militaire qui gère la «transition» de l’après-Bouteflika. C’est l’institution militaire à travers son chef d’état-major et vice-ministre de la Défense qui a décrété l’échéance électorale pour la présidentielle et qui veille à sa concrétisation. C’est le patron de l’armée qui délivre les discours politiques à l’adresse du peuple.

De là à se mettre en tête que le futur Président aurait la caution de l’armée, il y a un pas que beaucoup n’hésiteraient pas à franchir, même si cette dernière répète à l’envi qu’elle resterait «neutre» dans cette optique. C’est dire si l’interventionnisme de l’institution militaire ne peut être occulté aussi facilement, surtout quand il s’agit de la plus haute fonction de l’Etat.

De tout temps, c’est l’armée qui a choisi l’homme devant présider aux destinées du pays. Même s’il y a simulacre d’élection, c’est le choix de l’armée qui doit l’emporter. Car un Président parrainé est une garantie de préserver le système en l’état. Sans trop entrer dans les détails de fonctionnement du régime actuel sous tutelle militaire, c’est cette persistance à vouloir maintenir le système qui a prévalu jusque-là qui domine.

Visiblement, le commandement militaire ne veut pas opérer les changements exigés par le peuple. Il garde les mêmes structures, les mêmes hommes, et projette l’élection présidentielle avec les mêmes figures. C’est assez pour conclure que le cadre d’évolution est verrouillé de partout. C’est ce qui a d’ailleurs amené Mouloud Hamrouche à se radicaliser vis-à-vis du système.

A se montrer, diront les plus objectifs, plus réaliste avec la réalité du système. Plus ou moins conciliant voire modéré dans ses analyses, il en est venu à produire une critique très dure face à la montée de l’intolérance et au refus catégorique d’entendre les voix de la raison qui montent de la rue.

Mouloud Hamrouche a définitivement rejoint les clameurs populaires lorsqu’il traita le régime d’antinational. Il a donc beaucoup évolué dans sa perception du rapport de force entre l’institution militaire et le mouvement révolutionnaire avec cette crainte de voir les choses dériver dans le mauvais sens.

C’est en tout cas avec une profonde amertume, fort de ses certitudes, qu’il refuse l’aventurisme d’une élection qui s’annonce comme une chimère, et qui répercutera, comme le clamait un vieux slogan du parti unique, le changement dans la continuité.


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